Frédéric
Beigbeder
Dernier inventaire avant
liquidation
Les cinquante livres du
siècle choisis par vous et commentés
par moi
Essai
Critique littéraire à
Voici et à Paris
Première, Frédéric
Beigbeder est également l'auteur de
quatre romans, dont 99 Francs (Grasset,
2000).
OUVERTURE DE PARAPLUIE
quoi servent les calendriers, les anniversaires,
les changements de millénaire ? A vieillir,
c'est-à-dire faire des bilans, classer,
trier, se souvenir. Les siècles sont bien
pratiques pour raconter l'Histoire
Littéraire : il y a le xviiie ,
dit « des Lumières », qui ne
ressemble pas au xixe dit «
Romantique », puis « Naturaliste ».
Et le xxe siècle, comment
faudra-t-il le qualifier ? « Moderne » ou
« Postmoderne » ? « Monstrueux
» ou « Théorique » ? «
Dadaïste », « Surréaliste
», « Oulipien » ou « Trash
» ? « Mortel » ou « Telmor
» ?
Depuis 5 ans que je suis critique littéraire
(à Elle, Voici, Lire,
au Figaro littéraire, au «
Masque et la Plume » ou sur « Paris
Première »), je tente, avec mes maigres
moyens - subjectivité d'autodidacte et
enthousiasme naïf -, de désacraliser la
littérature. Pour moi, rien n'est plus
criminel que de la présenter sous un jour
solennel (c'est-à-dire poussiéreux),
car le livre est, aujourd'hui plus que jamais, en
danger de mort. Il me semble que l'on peut utiliser
l'an 2001 comme un prétexte ; l'occasion de
se repencher (sans s'épancher) sur «
les 50 livres du siècle ». Ce nombre,
tout aussi arbitraire que le calendrier, nous
permettra tout de même de passer en revue les
romans importants (français ou
étrangers), quelques essais, un conte pour
enfants, ainsi que deux bandes dessinées
ayant marqué le siècle.
Ces 50 uvres écrites ont
été choisies par les 6 000
Français qui ont renvoyé un bulletin
distribué par la FNAC et Le Monde
pendant l'été 1999 : il s'agit donc
d'un choix démocratique et néanmoins
subjectif, puisque ces personnes se sont
prononcées à partir d'une liste de
200 titres présélectionnés par
une équipe de libraires et de critiques.
J'ai délibérément choisi de
commenter ce tri avec la même injustice qui a
procédé à son
établissement.
Si j'avais dû faire le tri moi-même, ma
liste eût été très
différente ; il est évident que je
n'aurais pas « oublié » Aragon,
Artaud, Aury/Réage, Barjavel, Bataille,
Besson, Bory, Brautigan, Capote, Carver, Cendrars,
Cioran, Cocteau, Colette, Cossery, Dantec, Debord,
Desnos, Dick, Drieu La Rochelle, Echenoz, Ellis,
Fante, Frank, Gary/Ajar, Genet, Gombrowicz, Grass,
Guibert, Guitry, Hamsun, Houellebecq, Huguenin,
Jaccard, Jauffret, Kerouac, Kessel, Larbaud,
Laurent, Léautaud, Lowry, Malaparte,
Matzneff, McCullers, Miller, Modiano, Montherlant,
Morand, Musil, Nabe, Nimier, Noguez, Nourissier,
Parker, Pavese, Pessoa, Pilhes, Pirandello,
Prokosch, Radiguet, Roché, Roth, Rushdie,
Salinger, San-Antonio, Selby, Sempé,
Simenon, Sollers, Toole, Toulet, Tzara, Vailland,
Vialatte, Weyergans... ce sera le sujet d'un
prochain tome... et les autres, tant pis, je suis
désormais fâché avec eux !
Parler de littérature à la
télévision n'est pas chose
aisée. On se retrouve souvent avec quelques
vieux messieurs pérorant autour d'une table
(et qui n'ont même pas le droit de fumer ou
de boire de l'alcool à cause de la loi
Evin). Ou alors on devient un jeune chroniqueur
arrogant comme moi : l'insolent de service, le
contestataire de salon. Comment changer cela ? A la
fin de l'année 1999, « Les 50 livres du
siècle » proposèrent une
approche ramassée, dynamique, visuelle, pour
évoquer chaque soir, sur Paris
Première, un des chefs-d'uvre des 100
dernières années sur un mode
personnel, libre, non scolaire. En utilisant des
armes (montage « cut », jeux de typo et
de photo, effets spéciaux en
post-production, gimmicks d'ouverture et de sortie,
jingle « easy-listening ») habituellement
mises au service de la chanson de
variété ou du cinéma, on a
voulu montrer que les écrivains pouvaient,
eux aussi, avoir droit à leur Top 50.
Assez de purisme ! Quatre lettres seulement le
séparent du puritanisme. Même si l'on
sait que la compétition n'existe pas en Art
(« Le beau ne chasse pas le beau. Ni les
loups, ni les chefs-d'uvre ne se mangent
entre eux », dixit Victor Hugo), rien
n'interdit de s'amuser un peu en classant,
comparant, montant les uns contre les autres
quelques génies qui se firent bien souvent
la guerre de leur vivant. Un critique est un
lecteur comme les autres : lorsqu'il donne son
avis, favorable ou défavorable, il n'engage
que lui-même, et encore, une de ses
nombreuses facettes contradictoires.
Tous ces livres que nous avons
étudiés à l'école
(c'est-à-dire « de force », sans
nonchalance ni désir spontané),
n'est-il pas temps de les approcher comme ce qu'ils
sont : de simples regards vivants sur les
changements et catastrophes qui ont
façonné notre époque ?
N'oublions jamais que derrière chaque page
de ces monuments d'un siècle révolu
se cache un être humain qui prend tous les
risques. Celui qui écrit un
chef-d'uvre ne sait pas qu'il écrit un
chef-d'uvre. Il est aussi seul et inquiet que
n'importe quel autre auteur ; il ignore qu'il
figurera dans les manuels et qu'un jour on
décortiquera chacune de ses phrases - c'est
souvent quelqu'un de jeune et solitaire, qui
travaille, qui souffre, qui nous émeut, nous
fait rire, bref, nous parle. Il est temps de
réentendre la voix de ces hommes et femmes
comme au premier jour de leur publication, en la
débarrassant, l'espace d'un instant, des
appareils critiques et autres notes en bas de page
qui ont tant contribué à
dégoûter leurs lecteurs adolescents et
à les envoyer dans les salles obscures ou
aux concerts de rock. Il est temps de lire ces
livres célèbres comme si
c'était la première fois (ce fut
parfois le cas ici), comme s'ils venaient de
paraître, avec légèreté
et inconséquence. L'humour, s'il y en a dans
ce petit recueil, ne serait alors pas « la
politesse du désespoir » mais l'excuse
de l'inculture, une tentative pour surmonter la
timidité qu'imposent les grandes uvres
d'art. Les chefs-d'uvre détestent
qu'on les respecte ; ils préfèrent
vivre, c'est-à-dire être lus,
triturés, contestés,
abîmés - au fond, je suis
persuadé que les chefs-d'uvre
souffrent d'un complexe de
supériorité (il serait temps de faire
mentir la boutade d'Hemingway : « un
chef-d'uvre est un livre dont tout le monde
parle et que personne ne lit »).
A titre personnel, je vois ce petit opuscule comme
une reconnaissance de dette. Quand tout d'un coup,
sur un malentendu, on se retrouve auteur d'un
« best-seller », la première chose
à faire est de renvoyer l'ascenseur.
J'espère que ce livre donnera envie d'en
acheter d'autres, et de meilleurs. La
littérature m'apparaît de plus en plus
comme une maladie, un virus étrange qui vous
sépare des autres et vous pousse à
accomplir des choses insensées (comme de
s'enfermer pendant des heures avec du papier au
lieu de faire l'amour avec des êtres à
la peau douce). Il y a là un mystère
que je ne percerai peut-être jamais. Que
cherchons-nous dans les livres ? Notre vie ne nous
suffit donc pas ? On ne nous aime pas assez ? Nos
parents, nos enfants, nos amis et ce Dieu dont on
nous parle ne sont pas assez présents dans
notre existence ? Que propose la littérature
que le reste ne propose pas ? Je n'en sais rien.
C'est pourtant cette fièvre que
j'espère inoculer à ceux qui auront
ouvert cette préface par mégarde, et
commis l'erreur de la lire jusqu'au bout. Car je
souhaite de tout mon cur qu'il y ait encore
des écrivains au xxie
siècle.
F.B.
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