Premiers chapitres

LOUIS BEGLEY
MISTLER PREND CONGE
roman
traduit de l'américain par Françoise Adelstain

 

Louis Begley est né en Pologne en 1933, puis a émigré aux États-Unis avec ses parents. Avocat, il vit à New-York. Son premier roman, Une Éducation polonaise, a obtenu le Prix Médicis en 1992. Il a publié depuis L'Homme en retard, Le Regard de Max et Mr. Schmidt, trois romans également traduits chez Grasset.

 

I


e comprends, dit Mistler.
Il ne voyait vraiment pas la nécessité de brusquer la conversation. La salle d'attente était vide. Cela faisait quinze ans que Bill Hurley soignait Mistler et sa famille, depuis qu'il avait succédé à son oncle, mort sur un court de tennis d'une rupture d'anévrisme, après une double faute au quatrième jeu du quatrième set du championnat senior en double de son club. Score, quarante-zéro. A présent, Bill était aussi un ami. La secrétaire avait expressément demandé à Mistler de passer vers la fin de l'après-midi, quand le Dr Hurley en aurait fini avec tous ses patients. Elle tint cependant, en voyant arriver Mistler, à s'excuser du retard qu'avait pris le docteur.
Ne vous en faites pas, lui dit-il. Pour une fois, ça m'est égal d'attendre.
Et il ne mentait pas. Un moment à tuer le temps semblait de loin préférable à celui qui allait suivre. La seule raison que Mistler aurait eue d'accélérer le mouvement, maintenant qu'il avait abandonné à regret le numéro de Glamour vieux de deux ans pour se retrouver dans le cabinet de consultation, l'endroit où Hurley questionnait et ordonnait, le corps, malaxé et pétri, ayant fini par livrer ses secrets dans le réduit où se nichaient la table d'examen et une balance fiable, le seul objet de l'équipement de Hurley que Mistler appréciait, l'unique raison eût été la laideur de la pièce. Avec ses piles d'enveloppes en papier kraft contenant, supposait Mistler, des radiographies et des électrocardiogrammes, apparemment intacts depuis l'époque de l'oncle de Hurley (si tant est que l'oncle ou le neveu en eussent jamais examiné le contenu, ce que Mistler ne tenait pas pour acquis), son bureau copie d'ancien, assez petit pour convenir à une chambre de résidence universitaire et croulant sous les cadeaux publicitaires des laboratoires pharmaceutiques, avec, aux murs, des gravures de canards et les diplômes retraçant la carrière de Hurley depuis le collège privé du New Jersey jusqu'à son dernier certificat, la pièce exprimait l'indifférence et les petites économies. Chose qu'on n'aurait jamais tolérée d'aucun autre prestataire de services si coûteux. Quitte à refuser de dépenser de l'argent en meubles, les médecins ne pourraient-ils du moins mener ces discussions qui brisaient le cœur du patient à l'extérieur de leur bureau, autour d'une tasse de café ou d'un verre ? Après tout, il suffisait d'un minimum d'adresse pour faire en sorte que le malade paie, ou pour augmenter d'autant sa note, avec la mention analyse de selles ou autre examen du même ordre. Pour la plupart des avocats auxquels Mistler avait affaire les deux solutions allaient de soi.
Apparemment, Bill Hurley n'avait pas l'intention d'en dire plus sans y être poussé. La balle était dans le camp de Mistler.
Très bien. Je dispose de combien de temps ?
Pour quoi faire ?
Avant de mourir, évidemment. Qu'est-ce que j'aurais pu vouloir dire d'autre ?
Vous auriez pu vouloir dire avant que nous ne nous mettions au travail. Comme Mel Klein vous l'a expliqué, on peut peut-être régler la chose par la chirurgie. Immédiatement. C'est un cancer primaire. Ce qui est une bonne nouvelle. Ensuite, à condition que tout se passe bien, vous pourriez aussi suivre un traitement. Ce sera à Mel de décider. Enfin, vous pourriez attendre un greffon. On en trouve maintenant.
Mais il a dit également que d'après le Dr Steele les chances de succès pour cette sorte d'opération ne sont pas bonnes. Klein, Steele ou vous-même avez-vous changé d'opinion ?
Non, la tumeur est grosse et peut avoir essaimé. Dave Steele n'en sera sûr qu'après avoir ouvert.
Et si elle a essaimé ?
Il vous recoudra et nous ferons de notre mieux pour que vous vous sentiez le mieux possible.
A l'hôpital ?
Au début. Et probablement à la fin aussi. Le visage de Hurley conserva son air enjoué.
Je crois que je vais passer. Avez-vous une idée du temps qu'il me reste si je ne fais rien ? Et j'aimerais aussi savoir si ce sera douleureux.
Tout dépend de ce qu'il y a réellement à l'intérieur. Si le problème est encore local, et que vous n'ayez pas de traitement, pas même de radiothérapie pour réduire la tumeur, peut-être six mois. Peut-être moins. Durant ce laps de temps, les deux premiers mois devraient être seulement désagréables. Sans plus. Vous serez de plus en plus fatigué et anémique, et vous maigrirez. Ensuite, vous entrerez dans la zone de guerre, surtout si d'autres organes sont colonisés. Chaque jour, la possibilité s'en fera plus forte. Mais même sans opération, la radiothérapie et une chimio pourraient vous faire acheter du temps. Il faudrait que vous en parliez à Mel. Evidemment, s'il y a déjà généralisation, plus question de parier. Ces choses-là ne démarrent pas à heure fixe comme les trains de Mussolini. Ha ! Ha ! vous savez cela.
Mais vous ferez sûrement en sorte que je n'entre pas dans la zone de guerre, comme vous l'appelez. Je compte là-dessus.
Si vous sous-entendez par là que je vous tuerai, je vous déclare tout net que c'est non. Je suis là pour soigner les malades. Certes, vous avez le droit de refuser les soins. Je vous procurerai tous les médicaments anti-douleur nécessaires, mais ne vous leurrez pas. Il arrive un moment où les médicaments ne peuvent plus rien faire.
Est-ce que ce sera pire que si je subis l'opération et le traitement ?
Il se peut que la tumeur n'ait pas essaimé et puisse être extraite. Ensuite, avec un traitement et de la chance, vous pourriez mener une vie normale - surtout si vous êtes greffé. Sinon, c'est vrai, le résultat sera à peu près le même.
Sauf que j'aurai subi l'opération, le traitement et tout ce qui l'accompagne. Je crois que je vais laisser les choses en l'état. Si vous pouviez me prescrire ce que vous jugez le meilleur pour me donner un coup de fouet - vitamines, ginseng sauvage, tonifiants. J'imagine que c'est possible.
Hurley gribouilla énergiquement. Voilà, dit-il, ça peut vous faire du bien, et ça ne vous fera en tout cas aucun mal. Sur quoi il gratifia Mistler du regard sévère mais affectueux qu'il lui réservait en temps normal lorsqu'il lui disait de réduire sa consommation de vin et de coquillages, s'il voulait éviter une nouvelle crise de goutte, sans compter bien entendu les cigares, et poursuivit : Vous ne devriez pas prendre une telle décision avant d'en avoir discuté de bout en bout avec Clara et Sam. Si vous faites l'effort de vous battre, et que vous les faites participer à votre combat, ils trouveront l'issue plus facile à accepter. C'est extrêmement dur de voir un mari et un père disparaître - surtout beaucoup plus tôt que nécessaire - juste parce qu'il a décidé de mourir sans laisser ses médecins le soigner.
Mais ce n'est pas moi qui prends la décision de mourir ainsi et à cette heure-là - en fait passablement plus tôt que je ne m'y attendais. Sa Majesté le corps de Mistler a fait ce choix. Je ne décide que de la façon de passer les mois à venir. Si je peux l'empêcher, ce ne sera pas sur un brancard à roulettes, relié à des machines qui font des bruits que l'on dirait sortis d'un film de science-fiction. Je ne pense pas que Clara et Sam aimeraient cela non plus.
Détrompez-vous. Le monde entier aime les battants, votre famille y comprise.
J'ai eu ma part de batailles, Bill. Croyez-moi. C'est peut-être pourquoi je suis persuadé que le temps est venu de me rendre. Sans conditions !
Vous avez promis de mettre Clara au courant.
Mistler sentit monter l'agacement chez Hurley.
Et je le ferai. Donnez-moi juste un peu de temps. Accordons-lui deux semaines sans soucis. Après tout, il n'y a rien, dans l'immédiat, que je puisse lui demander de partager.
Sur quoi, il parvint à sourire gentiment et serra la main de Hurley.
Six heures, déjà ? Son chauffeur, qui l'attendait dans la 71e Rue, l'aperçut, sortit de la voiture et lui ouvrit la portière.
Merci, Vince. Je ne retourne pas au bureau, et je rentrerai à pied à la maison. S'il vous plaît, appelez Miss Tuck et dites-lui de ne pas m'attendre. Et venez me prendre à l'appartement à huit heures. J'ai un dîner.
Le printemps l'avait surpris, les journées soudain si longues que, incrédule, Mistler consulta de nouveau sa montre. Il se dirigea vers l'ouest, vers le parc, passa devant les magasins d'articles pour alités ou estropiés, et devant des bars que rempliraient plus tard infirmières ayant terminé leur service, étudiants et internes. La ville paraissait d'une propreté étonnante. Dans la rue perpendiculaire, les chiens avaient respecté les bordures d'impatiences et de pensées encerclant les ginkgos. De hautes tulipes jaunes étincelaient, impeccables, sur l'îlot qui divise Park Avenue. Et quand il atteignit Central Park, la vue des cerisiers et des pruniers en fleurs le laissa bouche bée. Quel dommage d'avoir manqué de si nombreux week-ends à la campagne. On finissait par perdre contact avec la nature, y compris avec les phases de la lune. Certes, les saisons là-bas sont plus tardives, mais il supposait qu'à Crow Hill, les tulipes et les forsythias étaient en plein épanouissement. L'année prochaine, il demanderait à Clara de mieux organiser leur vie mondaine, et lui-même ralentirait son rythme. Il n'était vraiment pas nécessaire d'accepter des réunions le samedi ou le dimanche, ou, si vraiment on ne pouvait pas les reporter, d'y assister en personne. D'autres pouvaient s'y rendre à sa place. Sur quoi, il se rappela le programme que lui avait annoncé Bill Hurley. Il n'en avait plus pour très longtemps à se soucier de trouver du temps libre pour Crow Hill. Dans un mouvement irrationnel, sans équivoque, il s'en réjouit. L'horizon ne reculerait plus. L'espace et le temps qui lui restaient impartis étaient définis ; on l'avait libéré.
Libéré de quoi ? La question, qu'il se posa immédiatement, ne laissait pas d'être perturbante, puisque Mistler se considérait heureux, le monde étant ce qu'il est. Dans les interviews, dans les déclarations qu'il avait préparées pour les réunions d'anciens élèves de l'université, il disait croire avoir bien mené sa vie. Il se jugeait autorisé à exprimer une telle opinion, bien qu'elle reposât sur une prémisse qu'il gardait secrète pour éviter les taquineries : qu'en réalité il s'était fait lui-même et que son succès n'avait pas grand-chose à voir avec le fait, en soi fort agréable, d'être né quelque soixante ans auparavant, dans l'hôpital contigu au bureau de Bill Hurley, avec une cuillère en argent fermement enfoncée dans la bouche. Non, il n'y avait rien à quoi il pût souhaiter échapper. Le calme régnait dans son ménage depuis bien longtemps. Il adorait son fils unique. Contrairement à Peter Berry, son cousin et ex-meilleur ami qu'il avait forcé à quitter Mistler, Berry & Lovett - une sale histoire qu'il regrettait presque même si, en vérité, elle n'était que trop justifiée, et si, au bout du compte, il était probable que Peter ne s'en souciait guère, sans doute aussi heureux de consacrer tout son temps à l'élevage de ses chevaux Morgan - il aimait son travail plus que jamais. Peter et lui avaient fondé Mistler, Berry alors qu'ils avaient à peine trente ans, abandonnant les jobs qu'ils avaient décrochés aussitôt après le service militaire, dans ce qui était alors la plus grande agence de publicité new-yorkaise, vraiment immense selon les normes de l'époque, et suffisamment prospère et influente pour que des hommes moins dédaigneux en la matière que le père de Mistler jugent parfaitement respectable le fait d'y travailler. Ce digne homme, lui-même un des principaux associés d'une banque d'affaires de Wall Street dont les racines plongeaient dans la Philadelphie du xviiie siècle, tenait la publicité et les relations publiques pour des activités grossières, tout juste bonnes pour le vulgaire et les vauriens de fils de ses connaissances les moins désirables. En réalité, Mr Mistler père portait quelque responsabilité dans le choix qu'avait fait son propre fils, par ailleurs irréprochable, d'un travail de cet ordre. Il recevait ainsi le prix des propos acerbes qu'il n'avait cessé de lui assener sur tous ces fils de famille en mal d'écriture échoués sur leurs feuilles blanches, à Paris ou sur une île grecque. C'était, disait-il, une question de principe et non d'argent : les trusts Mistler, sur lesquels il exerçait un pouvoir discrétionnaire, n'avaient pas été institués pour soutenir des dilettantes ou des littérateurs manqués en attente d'inspiration. Si son fils Thomas voulait passer ses nuits à noircir du papier, c'était son problème, mais, tant qu'il ne se serait pas établi, mieux valait se trouver pour la journée une occupation identifiable et se soumettre à une certaine discipline. Mr Mistler père aimait faire remarquer que Wallace Stevens, qu'il comptait parmi ses amis, n'avait jamais démissionné de son poste dans la compagnie d'assurances. De tout ceci le père et le fils discutaient calmement, ni l'un ni l'autre n'ayant jamais jugé utile de mentionner le fait qu'avec l'argent qui lui venait de la famille de sa mère, Thomas aurait pu aisément financer le genre d'existence que Mr Mistler père désapprouvait. Quant à Thomas, les doutes et les soupçons qu'il nourrissait lui-même suffisaient à lui faire redouter les caprices de la Muse. Un emploi à Wall Street semblait hors de question, carrément stupide, à moins qu'il ne voulût occuper la place dans la banque de son père qui lui revenait de naissance, et qu'on avait rendue disponible. Mais il ne voulait pas travailler pour son père. La perspective de corriger les manuscrits des autres chez un éditeur l'attirait encore moins. Un garçon nommé Barney Fine, de la même promotion que Mistler mais plus âgé que lui car il avait fait la guerre, et que Thomas avait connu au Harvard Advocate, était créatif dans une agence de publicité. Barney proclamait qu'on ne pouvait rien trouver de mieux en ville : on le payait correctement pour inventer dans la journée des slogans sur une savonnette. Et les slogans n'encombraient pas suffisamment son esprit pour l'empêcher d'écrire des poèmes la nuit. De plus, si on travaillait bien, on obtenait facilement des congés. Pourquoi Mistler ne l'imiterait-il pas ? Barney se ferait un plaisir de le recommander. C'était un bon plan : Mistler ne doutait pas de pouvoir pondre de la copie sur les vertus d'une crème pour les mains ou sur des laxatifs aussi bien que n'importe quel autre esthète à mi-temps. Il gribouillerait le soir, passerait ses week-ends tapi dans le cottage attenant au gazon de Crow Hill, où étaient enterrés un bon nombre de Mistler et d'Abthorp, que son père lui avait offert en cadeau de fin d'études, et ses vacances ou, bon Dieu, ces fabuleux congés, dans une maison blanchie à la chaux sur un îlot de la mer Egée. Peter Berry avait vraiment besoin de gagner sa vie. Thomas demanda à Barney s'il ne pourrait pas l'introduire lui aussi dans la boîte.
Personne ne fut plus surpris que Mistler lorsqu'il découvrit, presque immédiatement, que la publicité lui plaisait. Trois ans plus tard, il parvint à la conclusion que cela lui plairait encore plus s'il travaillait pour son propre compte. Cela tombait d'autant mieux qu'il avait alors d'autres raisons de montrer qu'il était capable de diriger une affaire. Il persuada Peter Berry et Harry Lovett - il avait vraiment besoin de la maturité et de l'expérience de ce dernier pour rassurer les clients potentiels - de se joindre à lui. Harry était le vice-président du conseil de la grande agence, mais il avait compris, comme le font tôt ou tard la plupart des vice-présidents, qu'il ne deviendrait jamais président, ce qui le rendait amer. Comme Mistler, il avait de l'argent ; mieux encore, son argent n'était pas bloqué dans des trusts. Peter s'embarqua dans l'aventure. Ce qui parut tout naturel. C'était un bohème de Nouvelle-Angleterre - comme Mistler définissait un des personnages, imaginé justement d'après Peter, du roman qu'il avait publié l'année précédente ; un jeune homme à la prudence moins insipide que le héros du roman, prêt à tout faire ou à ne rien faire du tout. Mistler et Harry se fixèrent pour but de maintenir l'agence à flot, en se nourrissant de pain et d'eau si nécessaire, durant les cinq ans à venir. Au terme de la cinquième année, la maison comptait plus de quarante employés et un bureau à Londres, mais Harry Lovett était déjà mort d'une crise cardiaque dans sa loge du Metropolitan Opera, durant le second acte de La Walkyrie.
Le lien familial qui unissait Peter Berry et Mistler était ténu puisque Peter n'était que le fils d'une cousine de la mère de Thomas. Leur amitié datait de leur première année d'université, lorsqu'ils avaient concouru pour entrer à l'Advocate. A partir de l'année suivante, ils avaient partagé le même logis. Chacun entendait bien devenir le prochain grand romancier américain. Peut-être, nonobstant l'opinion de Mr Mistler père, la cause de la littérature eût-elle été mieux servie par une vie de crève-la-faim à Paris ou à Athènes. Peter avait entrepris, dès l'université, d'écrire une série de nouvelles et y avait travaillé pendant son service dans la marine. Elles demeurèrent dans leur boîte à biscuits. Mistler acheva son roman, comme il en avait eu l'intention, mais ne récolta que des critiques superficielles, du genre : " encore une histoire de désordres et de chagrins de jeunesse dans un collège de Nouvelle-Angleterre ". A la vérité, Mistler partageait cet avis. Son roman manquait à la fois d'ambition et de vigueur. Il avait espéré, toutefois, quelques signes d'encouragement - de sympathie, même - de la part d'un ou deux amis de faculté dont les premiers romans, eux aussi publiés récemment, avaient reçu un meilleur accueil. Or ce furent des collègues de l'agence et quelques relations insignifiantes qui demandèrent des exemplaires dédicacés et l'assurèrent qu'ils liraient " sa grande œuvre " pendant leurs prochaines vacances. Mais peu importait : le destin ne l'avait pas condamné à se ronger le cœur à écrire.
Après la mort de Harry Lovett, Mistler et Peter Berry décidèrent de ne pas changer le nom de la firme ; ils opéreraient en duumvirat. Très vite, Peter constata l'impossibilité de rester l'égal de Mistler, mais il ne le défia pas, et ne démissionna pas. C'est ainsi que, à moins de trente-cinq ans, Mistler devint l'autocrate de l'agence et le demeura, non en raison du nombre d'actions qu'il possédait, mais parce que, sans contestation possible, il était, de loin, le meilleur et le plus dur de tous. Y compris, hélas, Peter Berry. Non seulement Mistler possédait le sens du mot, de l'image, ou du lancement qui fait mouche. Il savait aussi hypnotiser ou intimider le plus têtu des clients, et il sut flairer le bon moment pour développer la maison à l'étranger et aux Etats-Unis mêmes, sans modifier sa façon de travailler. La presse commença à parler de l'ineffable touche Mistler, un style de publicité qu'il avait inventé. L'enfant prodige de Madison Avenue devint une vedette internationale.
Alors pourquoi une telle exaltation à la pensée d'être enfermé dans la fosse rectangulaire que, d'ici quelques mois, on creuserait dans l'humus de Crow Hill immédiatement à la droite de son père et de sa mère ? Peut-être n'y avait-il pas d'explication ? S'il fallait en trouver une, Mistler aimait à penser que son inconscient, prenant les devants, ou déclenchant un processus de criblage quand le Dr Klein, le cancérologue, lui avait dit ne pas aimer l'état de son foie révélé au scanner, avait dressé l'inventaire de la situation et conclu que, si le pressentiment de Klein était bon, la plupart des problèmes qui lui avaient coûté, à lui Mistler, tant d'attention et d'efforts n'auraient plus d'importance - pour lui. Il en résulta plus qu'un relâchement de tension ; ce qu'il éprouvait ressemblait à l'indifférence, muée rapidement en gaieté, qu'il ressentait au début des très longs voyages en avion, par exemple vers le Japon, qu'il effectuait seul. Il s'installait dans son espace - l'agence de voyages avait instruction de le placer au premier rang de la cabine de première classe, avec la cloison pour seul vis-à-vis et le siège contigu au sien si possible bloqué et libre. Durant les quatorze heures à venir, rien ne se passerait. Aucune intrusion, autre que le ronronnement assourdi de l'appareil et les annonces idiotes de l'équipage, aucune possibilité d'agir. Dehors, un ciel qui refusait la nuit. Dès le décollage il s'endormait si profondément que le steward n'essayait même pas de lui servir le déjeuner. Plus tard, quand il se réveillait, une bouffée de sentimentalisme, de gratitude au souvenir des satisfactions que lui avait procurées la semaine précédente, et l'évocation de son fils Sam tempéraient son exaltation. Mais à son contentement actuel ne se mêlait pas la moindre nostalgie, rien de tant soit peu sentimental. Combien de temps pourrait-il conserver cet état de grâce ? Les journaux populaires racontent que la mort violente vous guette derrière chaque buisson de Central Park, dans la rue qui vous ramène vers Park Avenue, dans les yeux du gosse qui veut votre argent. Une mort qui ne vous prendra qu'après une lutte désespérée. Pour une fois, la mort se trouvait face à face avec une victime consentante. Pourquoi laisser ses cellules détraquées continuer à essaimer ? Pourquoi ne pas le faucher maintenant, tranquillement ? Peu importait le cancer. Ce n'était qu'un détail particulièrement déplaisant, la confirmation de ce qu'il voyait chaque jour autour de lui, de ce que ses contemporains, naguère gamins et gamines radieux, étaient en train de devenir. Les dix prochaines années seraient merdiques, quoi qu'il se passât. A l'exception d'un petit-fils, s'il prenait fantaisie à Sam de procréer, rien de ce qu'il pouvait prévoir ne serait aussi agréable que ce qu'il avait connu.
Depuis l'automne, il travaillait encore plus que d'habitude. Partout, les clients voulaient dépenser moins d'argent. A l'instar de l'agence où il avait fait ses débuts, dont le champ d'action semblait incroyablement vaste, Mistler, Berry & Lovett avait décroché la clientèle d'une compagnie d'aviation et d'une firme automobile étrangère. Quand vint le moment de revoir les coûts et les résultats des campagnes de publicité, les clients rassurèrent Mistler personnellement. Considérez toutes les mesures de restriction envisagées comme un geste destiné à apaiser le conseil d'administration, mais vos services ne suscitent aucun mécontentement. Comment en être certain ? Il présenta lui-même les campagnes aux clients ; l'agence conserva ses contrats ; les liens avec les clients semblaient plus sûrs que jamais. Une seule chose restait à régler : les conséquences financières du départ forcé de Peter, particulièrement le rachat de ses actions, et cela Mistler entendait s'en occuper le plus vite possible, pour empêcher des fissures de se produire dans la maison, et pour minimiser l'événement. Sur quoi, en janvier, à l'occasion d'un déjeuner avec Jock Burns, le président d'Omnium, la seule agence de publicité autre que la sienne, et près de quatre fois plus grande, qu'il admirât sincèrement, Mistler reçut une offre d'achat, voilée mais néanmoins suffisamment claire. A laquelle il répondit en suggérant un coefficient ridiculement élevé par l'application duquel aux revenus on pouvait calculer, dit-il à Jock, le prix d'une agence comme la sienne. Il entendit Jock murmurer son acquiescement. S'efforçant de garder une mine grave, il mentionna le problème, irritant, de conflits entre clients : voici ce qui avait fait couler d'autres opérations. Jock avait bien préparé sa copie. A son avis, toutes ces difficultés pouvaient se régler, et il expliqua son plan ; de toute façon, ce qu'il achetait c'était principalement " la touche Mistler ". Durant les mois qui suivirent, avec l'aide de l'avocat de l'agence, Mike Voorhis, Mistler négocia les conditions détaillées de la transaction, dans un secret tel que personne à l'agence, excepté deux membres du comité exécutif, n'en connut l'existence jusqu'au week-end d'avant Pâques, où il emmena tout le conseil d'administration aux Bermudes, sous prétexte de réexaminer leur stratégie mondiale. Le risque existait, s'était-il dit, qu'ils le désavouent. Rien de la sorte ne se produisit. Le plaisir fut grand, bien plus grand qu'il ne l'espérait, de les voir l'écouter, ébahis, stupéfaits, à l'ouverture de la séance du samedi matin, recommander la vente de l'agence, et de les entendre reprendre leur souffle, plus incrédules encore, quand il avait mentionné le prix.
Naturellement, le prix devait être exorbitant, leur dit-il. Sinon, pourquoi même envisager de vendre ?
Le lendemain, au déjeuner qui conclut le week-end, ils se levèrent pour boire à sa santé et chanter deux fois de suite : For he's a jolly good fellow, avant qu'il pût les interrompre et leur rappeler qu'au train où allaient les affaires il était tout simplement prudent de vendre et de mettre leur argent de côté.
Il rentra à New York le soir même et, après le dîner qu'il prit avec Clara dans le restaurant italien de quartier où ils avaient leurs habitudes, il lui dit qu'il souhaitait rentrer se coucher tout de suite.
Dieu merci ! Elle avait pris son bain avant de sortir et l'attendit au lit, un livre à la main, pendant qu'il trempait dans la baignoire. Il ne doutait pas qu'ils allaient faire l'amour, avec une spontanéité devenue peu fréquente. Mais quand il l'attira à lui, elle se détourna et lui prit la main, qu'elle posa sur sa poitrine. Ne voulant pas laisser passer l'occasion, il continua à la caresser jusqu'à ce qu'elle le repoussât en lui disant qu'il valait mieux dormir.
Il ne répondit pas, supposant qu'elle avait perçu l'évanouissement rapide de son désir. Mais, au bout d'un moment, elle parla.
T'es-tu regardé dans la glace de la salle de bains ? Tu n'as pas seulement l'air fatigué. Tu as l'air malade. Vraiment. Et, je t'en prie, ne tourne pas cela en plaisanterie, comme d'habitude. Je veux que tu prennes rendez-vous demain matin avec Bill Hurley.
Ce fut le coup d'envoi. A l'issue de la visite, il fut obligé de lui dire que Hurley lui avait prescrit des examens, mais il éluda ses questions sur leur nature. Elle savait depuis longtemps que, quand il ne voulait pas parler, il ne servait à rien d'insister. Il lui faisait la tête. Lorsque Klein et Hurley, ayant analysé le scanner et tout ce que les explorations photographiques et électroniques pouvaient révéler, lui parlèrent de la nécessité d'une biopsie, il sortit son agenda de poche et dit à Hurley que cela pourrait avoir lieu le dernier lundi d'avril parce que Clara serait absente toute cette semaine-là. Sinon, il voulait que ce soit fait ailleurs qu'à New York, à Boston par exemple.
Je dors sans pyjama. Si elle n'est pas là, elle ne découvrira pas le pansement et les agrafes et ne pourra me demander ce qui m'est arrivé.
Vous ne pouvez pas la tenir à l'écart, dit Hurley. Ce serait une grave erreur.
Je n'en ai pas l'intention - quand je saurai de quoi il s'agit et ce qu'il convient de faire, je lui dirai tout, bien entendu. Et je lui demanderai d'en parler avec vous, et avec Steele et Klein.
Vous vous rendez bien compte que la blessure ne cicatrisera pas en l'espace d'une semaine.
Oui, mais le pansement sera plus petit et, s'il le faut, je mentirai : je lui raconterai que j'ai enfin cédé à votre pression et me suis débarrassé de ma verrue. Au fait, demandons au Dr Steele de l'enlever tant qu'il y sera. Selon toute probabilité, vous aurez reçu les résultats de la biopsie quand Clara rentrera.
Bon, qu'y avait-il d'autre à attendre ? Il possédait toutes les informations dont lui ou quiconque avait besoin. On était mardi. La réunion du conseil d'administration de la société zoologique se terminerait le jeudi, de façon à ne pas empiéter sur le week-end. Clara serait de retour à New York le vendredi, à temps pour qu'ils se rendent ensemble à Crow Hill. Mais il ne se sentait pas prêt. Le mieux serait, aussitôt après le dîner chez Anna Williams, d'appeler Clara pour lui conseiller de passer le week-end avec Sam. De profiter de ce qu'elle se trouvait à San Diego pour aller le voir à Stanford. Ils pourraient se promener, faire une de ces routes des vins de la Napa. Tout valait mieux que ces deux jours consacrés à se familiariser avec le cancer de Mistler. Sans compter que, le jour où il le lui apprendrait, le souvenir de ces moments agréables - sans lui dans le paysage - l'aiderait à supporter le choc. Et pourquoi ne saisirait-il pas l'occasion, tant qu'il se trouvait encore à la limite du no man's land, avant de partir en patrouille de cancer, de s'accorder une douceur ? Quelque chose qu'il pourrait savourer durant les mois ou les semaines à venir ?
Lors de sa dernière visite à Rick Vernhagen à l'hôpital, quelques jours avant sa mort, Vernhagen lui avait montré un petit objet conique relié au tube de perfusion nutritionnelle. Scotché au drap du lit. Il ne l'avait pas remarqué parce que Vernhagen le couvrait de sa main. Celui-ci paraissait terriblement faible. En lui introduisant, par une narine et le larynx, la sonde qui aspirait dans son estomac des caillots d'un liquide brun foncé, on lui avait abîmé les cordes vocales. Mistler approcha sa chaise le plus près possible des coussins sur lesquels reposait la tête de Vernhagen et tendit l'oreille pour le comprendre.
Tu vois ça, croassa Rick tout excité, en agitant l'objet dont l'extrémité consistait en un bouton de plastique blanc, je l'adore, je l'adore ! Tu appuies dessus, comme pour appeler le garçon d'étage, et ça t'apporte le nirvana. Et tu n'as pas besoin de parler au garçon ou de lui filer un pourboire !
L'infirmière de garde privée, voyant que Mistler ne comprenait pas, lui expliqua qu'il s'agissait d'un nouveau moyen de traiter la douleur. Quand le malade la trouvait trop forte, il appuyait, de la morphine s'écoulait, qui se mélangeait au liquide nutritif et filait immédiatement dans la veine.
Vous seriez surpris, continua-t-elle. Je n'ai jamais vu aucun de ces patients s'en servir comme euphorisant.
Eh bien, il ne tarderait pas à découvrir si les souvenirs d'une vie heureuse tenaient la comparaison avec la morphine et le Démerol. Si Clara lui demandait de venir les rejoindre elle et Sam, il lui dirait que Hurley lui avait ordonné de se reposer. Un long week-end avec sa femme et son fils, ce n'était pas la douceur dont il avait besoin. Il aurait le temps de passer quelques journées de ce genre, peut-être même de vraies vacances, dès que s'achèverait le semestre à Stanford, à condition que Sam ne traîne pas sur les copies de fin d'année, et que lui, Mistler, ait conclu certaines affaires et se soit assuré que la transaction avec Omnium tenait le coup. Pour le moment, que Pluton veuille bien lui accorder, en récompense de sa piété, quelque malheureux dix jours de néant serein. Il irait à Venise. Le seul endroit sur terre où rien ne l'irritait. Nul besoin de se renseigner ni d'organiser. Il savait où descendre, quelle chambre demander, et comment éviter les touristes qui nourrissent les pigeons à San Marco ou suivent, comme un vilain bateau dans le sillage d'un remorqueur, quelque bavarde polyglotte brandissant un parapluie bigarré. Sa conscience ne le harcèlerait pas s'il omettait de regarder tel tableau ou monument essentiel. Vedi Napoli e mori ! Comme si l'on pouvait capturer un chef-d'œuvre sur sa rétine et le transformer en objet funéraire destiné à vous accompagner, tel un pharaon, dans votre tombe ! Il parcourait Venise dans tous les sens depuis l'époque de ses études ; décider de revoir ou ne pas revoir tel Titien, tel Bellini reviendrait à choisir entre saluer ses hôtes en partant et s'éclipser à l'anglaise. Un indiscret, un fâcheux prêt à faire la morale - par définition presque n'importe quel ami d'un couple marié - taxerait peut-être de vilain tour cette escapade sans Clara. Mais lui savait que ce n'était pas le cas. Au pire, si elle manifestait quelque ressentiment, ils pourraient revenir à Venise tous les trois, Sam, Clara et lui. Il tenait pour acquis qu'il lui faudrait prendre des vacances familiales, aussi difficiles et fatigantes qu'elles pussent être, accomplir cette sorte de rituel avant d'entrer dans la " zone de guerre ". Venise serait toujours là, qui attendrait la mère, le père et le fils. Et peut-être aussi la fiancée du fils, avec son enfant. Personne ne devrait se sentir exclu.
Son échappée n'était pas difficile à organiser. Il pouvait partir dimanche soir, avant le retour de Clara de la côte Ouest - pour autant qu'elle suive son conseil et aille retrouver Sam. En fait, si elle lui demandait de les rejoindre elle et Sam pour le week-end, il lui opposerait le voyage en Italie. Il ne manquait pas de prétextes : l'empire milanais de la mode, qu'il courtisait si assidûment, qui avait déjà donné du travail à l'agence, lui avait demandé, de but en blanc, d'assister à une réunion. Comment pouvait-il refuser ? Quant à emmener Clara avec lui, cette sorte de voyage symbolisait tout ce qu'elle détestait, non sans raison, dans sa vie professionnelle. Mistler passant toutes ses journées en réunions, tandis qu'elle se retrouvait coincée avec l'épouse du président de la firme cliente. Puis, le soir, tous deux, tels des acteurs engagés pour une représentation, obligés de puiser dans leur répertoire d'anecdotes insipides sur les enfants, d'odieux stéréotypes culturels, ou de s'extasier sur les funghi porcini ou tout autre plat équivalent qui constituaient la spécialité du pompeux restaurant où on les conduisait. Dans de telles occasions, Clara jouait son rôle correctement. D'une manière générale, elle détestait moins les gens que lui. Mais elle serait sans aucun doute ravie d'échapper à la corvée de Milan s'il lui disait que sa présence n'était pas spécifiquement requise. Le détour par Venise - selon la manière et le moment qu'il choisirait pour en parler - elle le prendrait soit comme un exemple supplémentaire de son détestable comportement soit comme un geste bienvenu d'obéissance à Bill Hurley qui lui avait enjoint de ralentir ses activités.
La facilité avec laquelle, alors même que l'éternité lui brûlait les yeux comme dans un désert, il élaborait ses mensonges, stupéfia Mistler : il y vit la preuve que l'usage rend maître. Et tant qu'il y était, ne pourrait-il pas se libérer encore plus vite qu'il ne l'envisageait de ses obligations, et annuler le dîner chez Anna ? Sept heures trente. Pour vérifier la vigilance de la gouvernante, il sonna au lieu d'utiliser sa clef. Madame Marie ouvrit aussitôt, lui rappela qu'il sortait et devait se préparer. Tout était dans l'ordre. Quelle satisfaction de posséder un tel parangon de travail, jolie femme de surcroît et bien dressée - non par Clara, bien entendu, qui se montrait trop égalitariste dans ses rapports avec les domestiques. Ils l'avaient héritée du consul général de Belgique lorsque celui-ci avait été nommé ambassadeur en Suède. Mistler espérait que Clara la garderait, ainsi que l'appartement. D'une façon générale, il lui serait plus facile de partir en croyant que tout demeurerait inchangé. La continuité. Une cassette vidéo déroulant la vie heureuse de Mistler, sans Mistler. Tout comme leurs photos de famille : il figurait rarement dessus, pour l'excellente raison que, normalement, c'était lui qui les prenait. Il venait juste de décider de composer le numéro d'Anna quand il réalisa que l'exemplaire Madame Marie serait déçue de le voir annuler un engagement pris de longue date, obligeant ainsi la gentille Mrs Williams à refaire son placement et elle, Marie, à servir un repas impromptu pour Monsieur. On ne doit pas semer la confusion chez les domestiques, murmura à l'oreille de Mistler une voix qu'il reconnut être celle de sa mère. En conséquence de quoi, il remercia Madame Marie et, chantonnant l'Ode à la Joie, monta se changer.
Le West Side. L'immeuble qu'habitait Anna se trouvait en face du musée d'Histoire naturelle. Mistler dit au chauffeur de revenir le prendre à dix heures et demie. Sa soirée ne serait pas longue.
Une lune énorme, comme une orange de Séville coupée en deux, pendait au-dessus de l'East Side. Il s'arrêta pour l'admirer. Vince aussi s'était arrêté, casquette à la main, attendant de voir Mistler pénétrer sain et sauf dans le hall, où la tâche d'assurer sa sécurité incomberait à celui qui officiait là. Un beau garçon en jean et chemise blanche à col ouvert se planta à côté de Mistler, pointa le doigt vers le ciel, et sourit.
Pas mal, hein ! Il parlait avec un accent qui pouvait être australien.
Mistler acquiesça, et dit à Vince qu'il pouvait partir. Le garçon entra dans le hall, puis dans l'ascenseur avec lui, et appuya sur le bouton de l'étage d'Anna. Nous allons au même endroit, dit-il, en souriant de nouveau. Je viens de Nouvelle-Zélande. Découvrir New York. J'ai entendu votre nom quand vous l'avez donné au type dans le hall. Moi, je m'appelle Thomas.
C'est aussi mon prénom.
Exact.
La porte de l'appartement d'Anna était entrouverte. On entendait brailler les invités. C'était une grande soirée, après tout, probablement un buffet ; Anna n'aurait pas remarqué son absence. Mistler sonna et entra, s'attendant à ce que le garçon le suive. Mais non. Il salua d'un geste de la main aux doigts de laquelle Mistler remarqua plusieurs bagues, et tourna une clef pour ouvrir l'autre porte du palier, qui devait mener aux chambres à coucher, derrière. Un tout petit mystère. Etait-il le fils d'une amie venant enfiler un costume avant le dîner ? Un domestique qui ne servait pas à table ? Mistler n'avait jamais rencontré Mr Williams ; il croyait se rappeler qu'Anna lui avait dit, des années auparavant, que son mari construisait des piscines, à Hobe Sound. Cela avait dû être un de ces mariages feux de paille entre jeunes, qui ont lieu dans l'année suivant leur installation à New York, comme un accident de voiture à la fin des études. D'autres hommes lui avaient succédé auprès d'Anna, sans durer très longtemps. Ce blondinet était-il un objet sexuel qui, arrivé de bonne heure, attendrait patiemment, en regardant sans bruit la télévision, que, le dernier invité parti, Anna le rejoignît dans la chambre, s'étirât avec volupté tout en envoyant valser ses chaussures ? Mistler connaissait ce geste. Il aurait cru, cependant, qu'Anna n'en était plus à ce genre d'amusement post-dînatoire.
Il ne découvrit qu'un seul visage nouveau dans le salon, la jeune femme sans maquillage et aux cheveux bruns raides - pour le reste, comme aurait dit son père, c'était comme d'habitude et encore plus que d'habitude. Puisque Phoebe Gansevoort brillait par son absence, soit la jeune femme accompagnait Tony Gansevoort, soit Anna l'avait invitée pour équilibrer la table. Se pouvait-il que les Gansevoort se fussent séparés sans que ni lui ni Clara l'eussent appris ? Cela faisait un bon bout de temps qu'il n'avait pas vu Tony. La transformation n'était pas de nature à plaire. Ses cheveux, jadis bruns comme ceux de la jeune femme, étaient à présent d'un gris sale, longs, peut-être plus longs que ceux de sa compagne, et pour couronner le tout, noués en une petite queue de cheval. Le temps que Gansevoort se levât pour lui serrer la main, Mistler, d'un coup d'œil, remarqua, au bout de ses jambes croisées, des richelieux de daim noir, ce que Mistler père appelait des pantoufles de bordel, qu'il portait sans chaussettes. Certes, le genre chic décontracté qui s'était imposé, quelques années auparavant, parmi les hommes de la génération de Mistler. L'accoutrement se complétait d'un ample blazer bleu terriblement anglais et d'un pantalon havane. A quoi songeait ce vieil imbécile en s'habillant un mardi soir à New York comme s'il était à la plage ? Il paraissait impensable que Phoebe - qui avait des principes pour les petites choses - l'eût laissé sortir travesti en personnage d'un roman de Tom Wolfe. Soit elle avait perdu toute autorité sur son mari, soit il y avait bien eu une révolution dans le ménage.
Voici mon amie, Lina. Avez-vous déjà fait connaissance ? Comment vas-tu depuis tout ce temps ? De son long bras gauche, Gansevoort attrapa la femme aux cheveux bruns et la tira à son côté.
Je ne le pense pas.
Mistler n'avait pas l'intention de répondre à la seconde question. Gansevoort penchait pour la sincérité : un " Très bien " ne lui suffirait probablement pas. Il voudrait découvrir comment Mistler se portait véritablement.
Mais je connais Mr Mistler. D'après ces photos de vous en ballon au-dessus de la Bourgogne. Et par votre campagne pour les cosmétiques Love ! Si brillante ! Anna m'a placée à côté de vous. Je suis ravie !
C'est trop aimable.
Mistler aurait préféré Anna, ou encore Phoebe Gansevoort, comme voisine de table. Il connaissait Phoebe depuis toujours. Il aimait son côté emmerdeuse, prête à tout, sale gamine, toutes caractéristiques qui l'avaient conduit à se tenir au large à l'époque où elle avait l'âge de le séduire. Il était probable que cette même qualité de vieil ami lui vaudrait de n'être pas placé auprès d'Anna. A moins qu'il ne fût assis entre elle et cette Lina dont il ignorait le nom de famille ?
Cette dernière supposition se révéla la bonne, mais cela ne changea rien. Etant donné la façon dont elle avait arrangé la table, comment pourrait-il s'ouvrir à une vieille amie, lui parler de Clara et de Sam, sauf à attendre le départ du dernier invité, et que l'autre Thomas ne fût pas, somme toute, en train d'attendre lui aussi, dans un but qui était celui fixé par Anna ? Elle avait placé à sa droite un de ses auteurs, Raymond Weiss, un monument de l'Upper West Side, dont le dernier roman, qu'elle venait de publier, avait été accueilli par le New York Times comme une démonstration catastrophique de confusion mentale et d'absence de talent, tandis que dans le Times Book Review, une romancière de même ethnie et logée quasiment au même endroit, dont le nouveau livre devait sortir à l'automne, résolvait le problème en utilisant la majeure partie de l'espace réservé à sa critique pour traiter en termes généraux de la difficulté de conserver, tout au long d'une carrière, la puissance émotionnelle d'une œuvre ambitieuse, quoique peut-être excessivement intériorisée. Mais peu importait ; le jugement des lecteurs venait de catapulter le livre de Weiss en deuxième position sur la liste des best-sellers. La soirée étant donnée en son honneur, Anna, par une chance miraculeuse, voyait son choix justifié juste au bon moment. Qui pouvait la blâmer de centrer son attention sur le cheval qui venait de gagner la course ? Elle se tourna à un moment vers Mistler pour l'inclure dans la conversation avec Weiss. Mistler comprit le signal. Il lui fallait dire quelque chose sur le livre, qu'il n'avait pas lu, et sur ceux qui l'avaient précédé, qu'il ne connaissait pas davantage. Mais cela ne posait pas de problème. Anna lui avait appris que la dernière chose que souhaite un auteur dans de telles circonstances est d'entendre un Mr Mistler quelconque exprimer une opinion littéraire en forme de critique, aussi respectueuse fût-elle. Affirmer qu'il admirait la capacité du Maître à faire vivre ses personnages - dans le nouveau roman comme dans les autres - suffisait amplement. Il appliqua la règle d'Anna et regarda Weiss fondre de satisfaction et marquer son assentiment avec un infini naturel et un total manque de modestie. Suffit. Gansevoort était en face de lui, à côté de l'agent littéraire de Weiss, un vieux machin comme Weiss, sauf que c'était une femme. Pourtant Gansevoort semblait s'amuser. Grand bien lui fasse.
Tant de vivants au visage familier, et combien de morts. Père, Mère, Tante Elisabeth et, bien entendu, le vieux Sam Abthorp. A ce groupe familial il aurait dû adjoindre les grands-parents, mais leur disparition alors qu'il n'était encore qu'un écolier faisait qu'ils ne comptaient pas. Harry Lovett. Les images confuses des amis de Père et de Mère, morts pour la plupart en Floride, dans la plus grande discrétion, ce qui vous déliait du devoir d'assister au service funèbre. Sears, son meilleur ami de classe, tué au volant de sa voiture en rentrant chez lui après les verres habituels au club de golf. Le frère de Sears lui téléphona la nouvelle. C'est Dick Sears, dit-il en se tournant vers Clara et en couvrant le combiné de la main. Il appelle pour dire que George est mort. Dans un accident de voiture. Evidemment, répondit-elle. Warren, son copain de fac et voisin, dont il voyait la maison depuis la pelouse de Crow Hill de l'autre côté de la baie de Narragansett. Sa mort, d'une crise cardiaque, était la dernière en date. Il regardait son bambin, fils d'un troisième mariage, jouer dans le tas de sable qu'il venait de lui installer ce week-end-là - profanation de la pelouse vieille de cent cinquante ans. Et il devait y en avoir bien d'autres. Peut-être devrait-il s'en assurer en consultant l'annuaire de sa promotion, paru l'an passé. La liste se trouvait sans doute quelque part à la fin, In Memoriam. N'est-ce pas Marquand qui fit dire au défunt George Apley qu'il n'avait pas peur de mourir parce qu'il connaissait tant d'évêques disparus qu'il était sûr d'être reçu dans les meilleurs clubs du paradis ? Ce n'était pas la peine de vérifier la citation. Pour autant qu'il le sût, les trois prélats de sa connaissance étaient toujours vivants, mais l'idée gardait toute sa valeur. Il ne ferait pas figure de pionnier ; nombreux étaient ceux à avoir foulé le chemin. Il sentit son visage figé en un bloc de pierre. Et le recomposa en y appliquant un gentil sourire.
Mr Mistler, Mr Mistler ?
C'était l'amie de Gansevoort.
Vous rêviez tout éveillé. Moi qui espérais vous parler.
Vraiment ? Je suis désolé. J'écoutais la conversation générale. Mon médecin prétend que j'entends très bien, mais j'ai de plus en plus de mal à suivre une conversation quand plusieurs personnes parlent à la fois. Je dois avoir un air étrange - distrait ? Concentré ?
Comment, demanda-t-elle, l'idée vous est-elle venue de survoler la France en ballon pour vendre du vin californien ? N'était-ce pas terriblement dangereux de présenter un panorama de vins français à des gens à qui vous essayiez de vendre du cabernet américain ?
Dangereux ? Vous voulez dire que je risquais de me planter ? Le client le croyait lui aussi, tout comme vous. Mais le consommateur pense de toute façon aux vins français, donc esquiver la difficulté ne sert à rien. Le message de la campagne, pour moi, était le suivant : Oui, les Français font d'excellents vins, et cela depuis l'époque des Romains, mais nous sommes allés en France et nous avons appris leurs secrets. Et nous possédons quelque chose qu'ils n'ont pas - l'outillage le meilleur et le plus moderne, une approche scientifique du processus, et un climat fiable. Vous vous rappelez ce splendide ciel bleu qu'on vous montre à chaque plan sur le domaine viticole en Californie ? Ensuite, on me voit dans la nacelle de mon ballon survolant un vieux chai pittoresque et essayant d'éviter les averses. Les averses sont très importantes. Un message qui va droit à l'inconscient du consommateur.
C'était effrayant de parler autant.
Mais pourquoi utiliser votre propre personne ? Parce que vous êtes si follement séduisant ?
Evidemment, et aussi follement vaniteux.
Tony ne m'a jamais dit ça de vous.
Ce qui prouve sa loyauté et sa discrétion.
Alors il ne vous a pas dit que je suis une briseuse de ménage ?
Vraiment ? Mais ça fait un bout de temps que je n'ai pas vu Tony.
Lui et sa femme ont divorcé. Mais pas à cause de moi. Je suis une récente acquisition. C'était juste pour voir ce que vous diriez.
Et qu'aurais-je pu dire ? Que le comité d'acquisition de Tony a dû se lever et applaudir ?
Le fait était, pensa Mistler, que le vieux bouc ne s'était pas trompé. Une agréable chaleur se dégageait de cette fille, avec sa peau nette, qu'elle avait raison de ne pas recouvrir de badigeon. Il était prêt à parier qu'elle sentait bon telle quelle.
Ce comité a beaucoup à faire. Vous savez que Tony a eu un tas de filles.
Je ne sais rien. Tony et moi étions ensemble à l'école primaire, puis à la fac, et je les rencontrais Phoebe et lui dans des soirées comme celle-ci. C'est à peu près tout.
Bien sûr, dit-elle poursuivant sa propre logique, de très charmants petits garçons dans leur uniforme, blazer et culotte courte de flanelle grise.
Abandonnant ce sujet, elle lui apprit qu'elle était photographe indépendante, et qu'elle s'apprêtait à partir pour l'Europe. D'abord, ce qui était sûr, pour des présentations de mode à Milan. Plus tard, elle devait travailler sur une histoire d'appartement à Paris que des Brésiliens avaient acheté et redécoré ; elle faisait cela pour Vogue. Ce serait bien si elle trouvait un boulot entre les deux. Est-ce que l'agence de Mistler pourrait l'employer ? Ce serait chouette d'y avoir une entrée. Elle sourit. Sa phrase avait dû lui plaire. Il répondit qu'il allait se renseigner - si elle voulait bien lui dire son nom de famille et l'endroit où on pouvait la joindre.
Le carton marquant sa place n'indiquait que son prénom en majuscules. Elle écrivit dessous, avec un feutre qu'elle sortit de son sac : " Verano ", suivi d'un numéro de téléphone.
C'est à Brooklyn Heights, lui dit-elle sans attendre qu'il lui pose la question.
Quel beau nom pour cette saison, pour n'importe quelle saison !
Il me plaît à moi aussi. J'aimerais seulement pouvoir aller plus souvent en Italie.
Pauvre petite chose. Mais il n'y avait pas de raison qu'elle ne le pût pas. Gansevoort, ou ses successeurs, y veilleraient, en l'absence de commandes adéquates. En ce qui le concernait, les perspectives de fréquents voyages en Italie étaient beaucoup plus sombres, même si cette jeune personne était probablement en train de se dire que ce devait être bien agréable de posséder l'argent et la liberté de Mistler. Cette pensée déplaisante déboucha brusquement sur une autre : la possibilité d'avoir commis une gaffe dans la transaction avec Omnium. Il avait vraiment autre chose à faire que de s'occuper de Miss Verano et de songer à poursuivre cette conversation. Au lieu de quoi, il s'entendit dire : J'y vais moi aussi. Je serai à Venise, ma ville favorite, lundi prochain.
La faute qu'il avait commise était de croire qu'il allait continuer à vivre comme tout le monde, et qu'il aurait une chance de placer son argent dans des sociétés moins surévaluées que sa propre agence ou Omnium. Partant de cette présomption, il avait insisté pour qu'Omnium paie au comptant le rachat de Mistler, Berry, et avait amené Jock Burns à accepter. Or cet excellent résultat se révélait mauvais, maintenant qu'il en savait plus sur ce qui l'attendait. Si l'affaire se concluait avant qu'il meure - et il fallait que cela se fasse, avant même que les signes de sa maladie ne soient visibles, car Jock, envisageant l'agence sans Mistler pour la diriger, pourrait vouloir faire machine arrière - il paierait des impôts sur la plus-value résultant de la vente de ses actions, près d'un tiers du prix d'achat ! S'il pouvait convaincre Jock d'en revenir à son offre initiale : une acquisition par échange d'actions, le résultat serait beaucoup plus satisfaisant. Pas d'impôt sur la vente, pas de droit de succession, puisqu'il laissait à peu près tout à Clara, Sam étant le bénéficiaire des trusts familiaux ; mieux encore, à sa mort les actions Omnium tombant dans le trust de Clara, la base du prélèvement fiscal serait calculée sur le prix du marché. A condition de revendre rapidement ces parts - ce qu'il croyait qu'il faudrait faire - la transaction n'engendrerait aucun impôt sur la plus-value. Une chose était claire. Il devait parler à Voorhis et à son associé fiscaliste.
Pendant tout ce temps, Miss Verano parlait : des collègues à New York et en Europe, de la sous-location de Brooklyn Heights qu'elle pourrait ou non prolonger, d'un chat qu'elle laisserait à une amie enceinte qui refusait tout travail nécessitant de voyager. Il avait pris la pose respectueuse de l'auditeur attentif. Une question rompit le charme.
Pourrais-je venir vous voir à Venise ? Si vous avez un moment. Et j'aimerais tant rencontrer votre femme également. J'ai vu aussi des photos d'elle !
Bien entendu.
Afin de remettre la conversation en pilotage automatique, il ajouta : Racontez-moi ce que vous avez fait d'autre comme travail.
Au lieu de quoi, elle constata : Ainsi vous et Tony n'êtes pas de grands amis. J'en suis navrée.
Là-dessus, Anna se leva, et Mistler se dirigea rapidement vers le salon. Gansevoort s'approcha.
Comment la trouves-tu ? Tu étais un fan de Phoebe, non ?
Tu me demandes si Lina me plaît ? Elle est charmante. J'ai été ravi de la rencontrer et de te revoir. Ecoute, je vais aller embrasser Anna et filer. J'ai quelques coups de fil à passer avant que les gens soient couchés.
En sortant, il salua aussi Lina.
Merci, murmura-t-elle. N'oubliez pas Venise.



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