LOUIS
BEGLEY
MISTLER PREND CONGE
roman
traduit de l'américain par
Françoise Adelstain
Louis Begley est né en Pologne
en 1933, puis a émigré aux
États-Unis avec ses parents. Avocat, il
vit à New-York. Son premier roman, Une
Éducation polonaise, a obtenu le Prix
Médicis en 1992. Il a publié
depuis L'Homme en retard, Le Regard de
Max et Mr. Schmidt, trois romans
également traduits chez Grasset.
I
e
comprends, dit Mistler.
Il ne voyait vraiment pas la
nécessité de brusquer la
conversation. La salle d'attente était vide.
Cela faisait quinze ans que Bill Hurley soignait
Mistler et sa famille, depuis qu'il avait
succédé à son oncle, mort sur
un court de tennis d'une rupture
d'anévrisme, après une double faute
au quatrième jeu du quatrième set du
championnat senior en double de son club. Score,
quarante-zéro. A présent, Bill
était aussi un ami. La secrétaire
avait expressément demandé à
Mistler de passer vers la fin de
l'après-midi, quand le Dr Hurley en aurait
fini avec tous ses patients. Elle tint cependant,
en voyant arriver Mistler, à s'excuser du
retard qu'avait pris le docteur.
Ne vous en faites pas, lui dit-il. Pour une fois,
ça m'est égal d'attendre.
Et il ne mentait pas. Un moment à tuer le
temps semblait de loin préférable
à celui qui allait suivre. La seule raison
que Mistler aurait eue d'accélérer le
mouvement, maintenant qu'il avait abandonné
à regret le numéro de Glamour vieux
de deux ans pour se retrouver dans le cabinet de
consultation, l'endroit où Hurley
questionnait et ordonnait, le corps, malaxé
et pétri, ayant fini par livrer ses secrets
dans le réduit où se nichaient la
table d'examen et une balance fiable, le seul objet
de l'équipement de Hurley que Mistler
appréciait, l'unique raison eût
été la laideur de la pièce.
Avec ses piles d'enveloppes en papier kraft
contenant, supposait Mistler, des radiographies et
des électrocardiogrammes, apparemment
intacts depuis l'époque de l'oncle de Hurley
(si tant est que l'oncle ou le neveu en eussent
jamais examiné le contenu, ce que Mistler ne
tenait pas pour acquis), son bureau copie d'ancien,
assez petit pour convenir à une chambre de
résidence universitaire et croulant sous les
cadeaux publicitaires des laboratoires
pharmaceutiques, avec, aux murs, des gravures de
canards et les diplômes retraçant la
carrière de Hurley depuis le collège
privé du New Jersey jusqu'à son
dernier certificat, la pièce exprimait
l'indifférence et les petites
économies. Chose qu'on n'aurait jamais
tolérée d'aucun autre prestataire de
services si coûteux. Quitte à refuser
de dépenser de l'argent en meubles, les
médecins ne pourraient-ils du moins mener
ces discussions qui brisaient le cur du
patient à l'extérieur de leur bureau,
autour d'une tasse de café ou d'un verre ?
Après tout, il suffisait d'un minimum
d'adresse pour faire en sorte que le malade paie,
ou pour augmenter d'autant sa note, avec la mention
analyse de selles ou autre examen du même
ordre. Pour la plupart des avocats auxquels Mistler
avait affaire les deux solutions allaient de
soi.
Apparemment, Bill Hurley n'avait pas l'intention
d'en dire plus sans y être poussé. La
balle était dans le camp de Mistler.
Très bien. Je dispose de combien de temps
?
Pour quoi faire ?
Avant de mourir, évidemment. Qu'est-ce que
j'aurais pu vouloir dire d'autre ?
Vous auriez pu vouloir dire avant que nous ne nous
mettions au travail. Comme Mel Klein vous l'a
expliqué, on peut peut-être
régler la chose par la chirurgie.
Immédiatement. C'est un cancer primaire. Ce
qui est une bonne nouvelle. Ensuite, à
condition que tout se passe bien, vous pourriez
aussi suivre un traitement. Ce sera à Mel de
décider. Enfin, vous pourriez attendre un
greffon. On en trouve maintenant.
Mais il a dit également que d'après
le Dr Steele les chances de succès pour
cette sorte d'opération ne sont pas bonnes.
Klein, Steele ou vous-même avez-vous
changé d'opinion ?
Non, la tumeur est grosse et peut avoir
essaimé. Dave Steele n'en sera sûr
qu'après avoir ouvert.
Et si elle a essaimé ?
Il vous recoudra et nous ferons de notre mieux pour
que vous vous sentiez le mieux possible.
A l'hôpital ?
Au début. Et probablement à la fin
aussi. Le visage de Hurley conserva son air
enjoué.
Je crois que je vais passer. Avez-vous une
idée du temps qu'il me reste si je ne fais
rien ? Et j'aimerais aussi savoir si ce sera
douleureux.
Tout dépend de ce qu'il y a
réellement à l'intérieur. Si
le problème est encore local, et que vous
n'ayez pas de traitement, pas même de
radiothérapie pour réduire la tumeur,
peut-être six mois. Peut-être moins.
Durant ce laps de temps, les deux premiers mois
devraient être seulement
désagréables. Sans plus. Vous serez
de plus en plus fatigué et anémique,
et vous maigrirez. Ensuite, vous entrerez dans la
zone de guerre, surtout si d'autres organes sont
colonisés. Chaque jour, la
possibilité s'en fera plus forte. Mais
même sans opération, la
radiothérapie et une chimio pourraient vous
faire acheter du temps. Il faudrait que vous en
parliez à Mel. Evidemment, s'il y a
déjà généralisation,
plus question de parier. Ces choses-là ne
démarrent pas à heure fixe comme les
trains de Mussolini. Ha ! Ha ! vous savez cela.
Mais vous ferez sûrement en sorte que je
n'entre pas dans la zone de guerre, comme vous
l'appelez. Je compte là-dessus.
Si vous sous-entendez par là que je vous
tuerai, je vous déclare tout net que c'est
non. Je suis là pour soigner les malades.
Certes, vous avez le droit de refuser les soins. Je
vous procurerai tous les médicaments
anti-douleur nécessaires, mais ne vous
leurrez pas. Il arrive un moment où les
médicaments ne peuvent plus rien faire.
Est-ce que ce sera pire que si je subis
l'opération et le traitement ?
Il se peut que la tumeur n'ait pas essaimé
et puisse être extraite. Ensuite, avec un
traitement et de la chance, vous pourriez mener une
vie normale - surtout si vous êtes
greffé. Sinon, c'est vrai, le
résultat sera à peu près le
même.
Sauf que j'aurai subi l'opération, le
traitement et tout ce qui l'accompagne. Je crois
que je vais laisser les choses en l'état. Si
vous pouviez me prescrire ce que vous jugez le
meilleur pour me donner un coup de fouet -
vitamines, ginseng sauvage, tonifiants. J'imagine
que c'est possible.
Hurley gribouilla énergiquement.
Voilà, dit-il, ça peut vous faire du
bien, et ça ne vous fera en tout cas aucun
mal. Sur quoi il gratifia Mistler du regard
sévère mais affectueux qu'il lui
réservait en temps normal lorsqu'il lui
disait de réduire sa consommation de vin et
de coquillages, s'il voulait éviter une
nouvelle crise de goutte, sans compter bien entendu
les cigares, et poursuivit : Vous ne devriez pas
prendre une telle décision avant d'en avoir
discuté de bout en bout avec Clara et Sam.
Si vous faites l'effort de vous battre, et que vous
les faites participer à votre combat, ils
trouveront l'issue plus facile à accepter.
C'est extrêmement dur de voir un mari et un
père disparaître - surtout beaucoup
plus tôt que nécessaire - juste parce
qu'il a décidé de mourir sans laisser
ses médecins le soigner.
Mais ce n'est pas moi qui prends la décision
de mourir ainsi et à cette heure-là -
en fait passablement plus tôt que je ne m'y
attendais. Sa Majesté le corps de Mistler a
fait ce choix. Je ne décide que de la
façon de passer les mois à venir. Si
je peux l'empêcher, ce ne sera pas sur un
brancard à roulettes, relié à
des machines qui font des bruits que l'on dirait
sortis d'un film de science-fiction. Je ne pense
pas que Clara et Sam aimeraient cela non plus.
Détrompez-vous. Le monde entier aime les
battants, votre famille y comprise.
J'ai eu ma part de batailles, Bill. Croyez-moi.
C'est peut-être pourquoi je suis
persuadé que le temps est venu de me rendre.
Sans conditions !
Vous avez promis de mettre Clara au courant.
Mistler sentit monter l'agacement chez Hurley.
Et je le ferai. Donnez-moi juste un peu de temps.
Accordons-lui deux semaines sans soucis.
Après tout, il n'y a rien, dans
l'immédiat, que je puisse lui demander de
partager.
Sur quoi, il parvint à sourire gentiment et
serra la main de Hurley.
Six heures, déjà ? Son chauffeur, qui
l'attendait dans la 71e Rue, l'aperçut,
sortit de la voiture et lui ouvrit la
portière.
Merci, Vince. Je ne retourne pas au bureau, et je
rentrerai à pied à la maison. S'il
vous plaît, appelez Miss Tuck et dites-lui de
ne pas m'attendre. Et venez me prendre à
l'appartement à huit heures. J'ai un
dîner.
Le printemps l'avait surpris, les journées
soudain si longues que, incrédule, Mistler
consulta de nouveau sa montre. Il se dirigea vers
l'ouest, vers le parc, passa devant les magasins
d'articles pour alités ou estropiés,
et devant des bars que rempliraient plus tard
infirmières ayant terminé leur
service, étudiants et internes. La ville
paraissait d'une propreté étonnante.
Dans la rue perpendiculaire, les chiens avaient
respecté les bordures d'impatiences et de
pensées encerclant les ginkgos. De hautes
tulipes jaunes étincelaient, impeccables,
sur l'îlot qui divise Park Avenue. Et quand
il atteignit Central Park, la vue des cerisiers et
des pruniers en fleurs le laissa bouche bée.
Quel dommage d'avoir manqué de si nombreux
week-ends à la campagne. On finissait par
perdre contact avec la nature, y compris avec les
phases de la lune. Certes, les saisons
là-bas sont plus tardives, mais il supposait
qu'à Crow Hill, les tulipes et les
forsythias étaient en plein
épanouissement. L'année prochaine, il
demanderait à Clara de mieux organiser leur
vie mondaine, et lui-même ralentirait son
rythme. Il n'était vraiment pas
nécessaire d'accepter des réunions le
samedi ou le dimanche, ou, si vraiment on ne
pouvait pas les reporter, d'y assister en personne.
D'autres pouvaient s'y rendre à sa place.
Sur quoi, il se rappela le programme que lui avait
annoncé Bill Hurley. Il n'en avait plus pour
très longtemps à se soucier de
trouver du temps libre pour Crow Hill. Dans un
mouvement irrationnel, sans équivoque, il
s'en réjouit. L'horizon ne reculerait plus.
L'espace et le temps qui lui restaient impartis
étaient définis ; on l'avait
libéré.
Libéré de quoi ? La question, qu'il
se posa immédiatement, ne laissait pas
d'être perturbante, puisque Mistler se
considérait heureux, le monde étant
ce qu'il est. Dans les interviews, dans les
déclarations qu'il avait
préparées pour les réunions
d'anciens élèves de
l'université, il disait croire avoir bien
mené sa vie. Il se jugeait autorisé
à exprimer une telle opinion, bien qu'elle
reposât sur une prémisse qu'il gardait
secrète pour éviter les taquineries :
qu'en réalité il s'était fait
lui-même et que son succès n'avait pas
grand-chose à voir avec le fait, en soi fort
agréable, d'être né quelque
soixante ans auparavant, dans l'hôpital
contigu au bureau de Bill Hurley, avec une
cuillère en argent fermement enfoncée
dans la bouche. Non, il n'y avait rien à
quoi il pût souhaiter échapper. Le
calme régnait dans son ménage depuis
bien longtemps. Il adorait son fils unique.
Contrairement à Peter Berry, son cousin et
ex-meilleur ami qu'il avait forcé à
quitter Mistler, Berry & Lovett - une sale
histoire qu'il regrettait presque même si, en
vérité, elle n'était que trop
justifiée, et si, au bout du compte, il
était probable que Peter ne s'en souciait
guère, sans doute aussi heureux de consacrer
tout son temps à l'élevage de ses
chevaux Morgan - il aimait son travail plus que
jamais. Peter et lui avaient fondé Mistler,
Berry alors qu'ils avaient à peine trente
ans, abandonnant les jobs qu'ils avaient
décrochés aussitôt après
le service militaire, dans ce qui était
alors la plus grande agence de publicité
new-yorkaise, vraiment immense selon les normes de
l'époque, et suffisamment prospère et
influente pour que des hommes moins
dédaigneux en la matière que le
père de Mistler jugent parfaitement
respectable le fait d'y travailler. Ce digne homme,
lui-même un des principaux associés
d'une banque d'affaires de Wall Street dont les
racines plongeaient dans la Philadelphie du xviiie
siècle, tenait la publicité et les
relations publiques pour des activités
grossières, tout juste bonnes pour le
vulgaire et les vauriens de fils de ses
connaissances les moins désirables. En
réalité, Mr Mistler père
portait quelque responsabilité dans le choix
qu'avait fait son propre fils, par ailleurs
irréprochable, d'un travail de cet ordre. Il
recevait ainsi le prix des propos acerbes qu'il
n'avait cessé de lui assener sur tous ces
fils de famille en mal d'écriture
échoués sur leurs feuilles blanches,
à Paris ou sur une île grecque.
C'était, disait-il, une question de principe
et non d'argent : les trusts Mistler, sur lesquels
il exerçait un pouvoir
discrétionnaire, n'avaient pas
été institués pour soutenir
des dilettantes ou des littérateurs
manqués en attente d'inspiration. Si son
fils Thomas voulait passer ses nuits à
noircir du papier, c'était son
problème, mais, tant qu'il ne se serait pas
établi, mieux valait se trouver pour la
journée une occupation identifiable et se
soumettre à une certaine discipline. Mr
Mistler père aimait faire remarquer que
Wallace Stevens, qu'il comptait parmi ses amis,
n'avait jamais démissionné de son
poste dans la compagnie d'assurances. De tout ceci
le père et le fils discutaient calmement, ni
l'un ni l'autre n'ayant jamais jugé utile de
mentionner le fait qu'avec l'argent qui lui venait
de la famille de sa mère, Thomas aurait pu
aisément financer le genre d'existence que
Mr Mistler père désapprouvait. Quant
à Thomas, les doutes et les soupçons
qu'il nourrissait lui-même suffisaient
à lui faire redouter les caprices de la
Muse. Un emploi à Wall Street semblait hors
de question, carrément stupide, à
moins qu'il ne voulût occuper la place dans
la banque de son père qui lui revenait de
naissance, et qu'on avait rendue disponible. Mais
il ne voulait pas travailler pour son père.
La perspective de corriger les manuscrits des
autres chez un éditeur l'attirait encore
moins. Un garçon nommé Barney Fine,
de la même promotion que Mistler mais plus
âgé que lui car il avait fait la
guerre, et que Thomas avait connu au Harvard
Advocate, était créatif dans une
agence de publicité. Barney proclamait qu'on
ne pouvait rien trouver de mieux en ville : on le
payait correctement pour inventer dans la
journée des slogans sur une savonnette. Et
les slogans n'encombraient pas suffisamment son
esprit pour l'empêcher d'écrire des
poèmes la nuit. De plus, si on travaillait
bien, on obtenait facilement des congés.
Pourquoi Mistler ne l'imiterait-il pas ? Barney se
ferait un plaisir de le recommander. C'était
un bon plan : Mistler ne doutait pas de pouvoir
pondre de la copie sur les vertus d'une
crème pour les mains ou sur des laxatifs
aussi bien que n'importe quel autre esthète
à mi-temps. Il gribouillerait le soir,
passerait ses week-ends tapi dans le cottage
attenant au gazon de Crow Hill, où
étaient enterrés un bon nombre de
Mistler et d'Abthorp, que son père lui avait
offert en cadeau de fin d'études, et ses
vacances ou, bon Dieu, ces fabuleux congés,
dans une maison blanchie à la chaux sur un
îlot de la mer Egée. Peter Berry avait
vraiment besoin de gagner sa vie. Thomas demanda
à Barney s'il ne pourrait pas l'introduire
lui aussi dans la boîte.
Personne ne fut plus surpris que Mistler lorsqu'il
découvrit, presque immédiatement, que
la publicité lui plaisait. Trois ans plus
tard, il parvint à la conclusion que cela
lui plairait encore plus s'il travaillait pour son
propre compte. Cela tombait d'autant mieux qu'il
avait alors d'autres raisons de montrer qu'il
était capable de diriger une affaire. Il
persuada Peter Berry et Harry Lovett - il avait
vraiment besoin de la maturité et de
l'expérience de ce dernier pour rassurer les
clients potentiels - de se joindre à lui.
Harry était le vice-président du
conseil de la grande agence, mais il avait compris,
comme le font tôt ou tard la plupart des
vice-présidents, qu'il ne deviendrait jamais
président, ce qui le rendait amer. Comme
Mistler, il avait de l'argent ; mieux encore, son
argent n'était pas bloqué dans des
trusts. Peter s'embarqua dans l'aventure. Ce qui
parut tout naturel. C'était un bohème
de Nouvelle-Angleterre - comme Mistler
définissait un des personnages,
imaginé justement d'après Peter, du
roman qu'il avait publié l'année
précédente ; un jeune homme à
la prudence moins insipide que le héros du
roman, prêt à tout faire ou à
ne rien faire du tout. Mistler et Harry se
fixèrent pour but de maintenir l'agence
à flot, en se nourrissant de pain et d'eau
si nécessaire, durant les cinq ans à
venir. Au terme de la cinquième
année, la maison comptait plus de quarante
employés et un bureau à Londres, mais
Harry Lovett était déjà mort
d'une crise cardiaque dans sa loge du Metropolitan
Opera, durant le second acte de La Walkyrie.
Le lien familial qui unissait Peter Berry et
Mistler était ténu puisque Peter
n'était que le fils d'une cousine de la
mère de Thomas. Leur amitié datait de
leur première année
d'université, lorsqu'ils avaient concouru
pour entrer à l'Advocate. A partir de
l'année suivante, ils avaient partagé
le même logis. Chacun entendait bien devenir
le prochain grand romancier américain.
Peut-être, nonobstant l'opinion de Mr Mistler
père, la cause de la littérature
eût-elle été mieux servie par
une vie de crève-la-faim à Paris ou
à Athènes. Peter avait entrepris,
dès l'université, d'écrire une
série de nouvelles et y avait
travaillé pendant son service dans la
marine. Elles demeurèrent dans leur
boîte à biscuits. Mistler acheva son
roman, comme il en avait eu l'intention, mais ne
récolta que des critiques superficielles, du
genre : " encore une histoire de désordres
et de chagrins de jeunesse dans un collège
de Nouvelle-Angleterre ". A la
vérité, Mistler partageait cet avis.
Son roman manquait à la fois d'ambition et
de vigueur. Il avait espéré,
toutefois, quelques signes d'encouragement - de
sympathie, même - de la part d'un ou deux
amis de faculté dont les premiers romans,
eux aussi publiés récemment, avaient
reçu un meilleur accueil. Or ce furent des
collègues de l'agence et quelques relations
insignifiantes qui demandèrent des
exemplaires dédicacés et
l'assurèrent qu'ils liraient " sa grande
uvre " pendant leurs prochaines vacances.
Mais peu importait : le destin ne l'avait pas
condamné à se ronger le cur
à écrire.
Après la mort de Harry Lovett, Mistler et
Peter Berry décidèrent de ne pas
changer le nom de la firme ; ils opéreraient
en duumvirat. Très vite, Peter constata
l'impossibilité de rester l'égal de
Mistler, mais il ne le défia pas, et ne
démissionna pas. C'est ainsi que, à
moins de trente-cinq ans, Mistler devint
l'autocrate de l'agence et le demeura, non en
raison du nombre d'actions qu'il possédait,
mais parce que, sans contestation possible, il
était, de loin, le meilleur et le plus dur
de tous. Y compris, hélas, Peter Berry. Non
seulement Mistler possédait le sens du mot,
de l'image, ou du lancement qui fait mouche. Il
savait aussi hypnotiser ou intimider le plus
têtu des clients, et il sut flairer le bon
moment pour développer la maison à
l'étranger et aux Etats-Unis mêmes,
sans modifier sa façon de travailler. La
presse commença à parler de
l'ineffable touche Mistler, un style de
publicité qu'il avait inventé.
L'enfant prodige de Madison Avenue devint une
vedette internationale.
Alors pourquoi une telle exaltation à la
pensée d'être enfermé dans la
fosse rectangulaire que, d'ici quelques mois, on
creuserait dans l'humus de Crow Hill
immédiatement à la droite de son
père et de sa mère ? Peut-être
n'y avait-il pas d'explication ? S'il fallait en
trouver une, Mistler aimait à penser que son
inconscient, prenant les devants, ou
déclenchant un processus de criblage quand
le Dr Klein, le cancérologue, lui avait dit
ne pas aimer l'état de son foie
révélé au scanner, avait
dressé l'inventaire de la situation et
conclu que, si le pressentiment de Klein
était bon, la plupart des problèmes
qui lui avaient coûté, à lui
Mistler, tant d'attention et d'efforts n'auraient
plus d'importance - pour lui. Il en résulta
plus qu'un relâchement de tension ; ce qu'il
éprouvait ressemblait à
l'indifférence, muée rapidement en
gaieté, qu'il ressentait au début des
très longs voyages en avion, par exemple
vers le Japon, qu'il effectuait seul. Il
s'installait dans son espace - l'agence de voyages
avait instruction de le placer au premier rang de
la cabine de première classe, avec la
cloison pour seul vis-à-vis et le
siège contigu au sien si possible
bloqué et libre. Durant les quatorze heures
à venir, rien ne se passerait. Aucune
intrusion, autre que le ronronnement assourdi de
l'appareil et les annonces idiotes de
l'équipage, aucune possibilité
d'agir. Dehors, un ciel qui refusait la nuit.
Dès le décollage il s'endormait si
profondément que le steward n'essayait
même pas de lui servir le déjeuner.
Plus tard, quand il se réveillait, une
bouffée de sentimentalisme, de gratitude au
souvenir des satisfactions que lui avait
procurées la semaine
précédente, et l'évocation de
son fils Sam tempéraient son exaltation.
Mais à son contentement actuel ne se
mêlait pas la moindre nostalgie, rien de tant
soit peu sentimental. Combien de temps pourrait-il
conserver cet état de grâce ? Les
journaux populaires racontent que la mort violente
vous guette derrière chaque buisson de
Central Park, dans la rue qui vous ramène
vers Park Avenue, dans les yeux du gosse qui veut
votre argent. Une mort qui ne vous prendra
qu'après une lutte
désespérée. Pour une fois, la
mort se trouvait face à face avec une
victime consentante. Pourquoi laisser ses cellules
détraquées continuer à
essaimer ? Pourquoi ne pas le faucher maintenant,
tranquillement ? Peu importait le cancer. Ce
n'était qu'un détail
particulièrement déplaisant, la
confirmation de ce qu'il voyait chaque jour autour
de lui, de ce que ses contemporains, naguère
gamins et gamines radieux, étaient en train
de devenir. Les dix prochaines années
seraient merdiques, quoi qu'il se passât. A
l'exception d'un petit-fils, s'il prenait fantaisie
à Sam de procréer, rien de ce qu'il
pouvait prévoir ne serait aussi
agréable que ce qu'il avait connu.
Depuis l'automne, il travaillait encore plus que
d'habitude. Partout, les clients voulaient
dépenser moins d'argent. A l'instar de
l'agence où il avait fait ses débuts,
dont le champ d'action semblait incroyablement
vaste, Mistler, Berry & Lovett avait
décroché la clientèle d'une
compagnie d'aviation et d'une firme automobile
étrangère. Quand vint le moment de
revoir les coûts et les résultats des
campagnes de publicité, les clients
rassurèrent Mistler personnellement.
Considérez toutes les mesures de restriction
envisagées comme un geste destiné
à apaiser le conseil d'administration, mais
vos services ne suscitent aucun
mécontentement. Comment en être
certain ? Il présenta lui-même les
campagnes aux clients ; l'agence conserva ses
contrats ; les liens avec les clients semblaient
plus sûrs que jamais. Une seule chose restait
à régler : les conséquences
financières du départ forcé de
Peter, particulièrement le rachat de ses
actions, et cela Mistler entendait s'en occuper le
plus vite possible, pour empêcher des
fissures de se produire dans la maison, et pour
minimiser l'événement. Sur quoi, en
janvier, à l'occasion d'un déjeuner
avec Jock Burns, le président d'Omnium, la
seule agence de publicité autre que la
sienne, et près de quatre fois plus grande,
qu'il admirât sincèrement, Mistler
reçut une offre d'achat, voilée mais
néanmoins suffisamment claire. A laquelle il
répondit en suggérant un coefficient
ridiculement élevé par l'application
duquel aux revenus on pouvait calculer, dit-il
à Jock, le prix d'une agence comme la
sienne. Il entendit Jock murmurer son
acquiescement. S'efforçant de garder une
mine grave, il mentionna le problème,
irritant, de conflits entre clients : voici ce qui
avait fait couler d'autres opérations. Jock
avait bien préparé sa copie. A son
avis, toutes ces difficultés pouvaient se
régler, et il expliqua son plan ; de toute
façon, ce qu'il achetait c'était
principalement " la touche Mistler ". Durant les
mois qui suivirent, avec l'aide de l'avocat de
l'agence, Mike Voorhis, Mistler négocia les
conditions détaillées de la
transaction, dans un secret tel que personne
à l'agence, excepté deux membres du
comité exécutif, n'en connut
l'existence jusqu'au week-end d'avant Pâques,
où il emmena tout le conseil
d'administration aux Bermudes, sous prétexte
de réexaminer leur stratégie
mondiale. Le risque existait, s'était-il
dit, qu'ils le désavouent. Rien de la sorte
ne se produisit. Le plaisir fut grand, bien plus
grand qu'il ne l'espérait, de les voir
l'écouter, ébahis, stupéfaits,
à l'ouverture de la séance du samedi
matin, recommander la vente de l'agence, et de les
entendre reprendre leur souffle, plus
incrédules encore, quand il avait
mentionné le prix.
Naturellement, le prix devait être
exorbitant, leur dit-il. Sinon, pourquoi même
envisager de vendre ?
Le lendemain, au déjeuner qui conclut le
week-end, ils se levèrent pour boire
à sa santé et chanter deux fois de
suite : For he's a jolly good fellow, avant qu'il
pût les interrompre et leur rappeler qu'au
train où allaient les affaires il
était tout simplement prudent de vendre et
de mettre leur argent de côté.
Il rentra à New York le soir même et,
après le dîner qu'il prit avec Clara
dans le restaurant italien de quartier où
ils avaient leurs habitudes, il lui dit qu'il
souhaitait rentrer se coucher tout de suite.
Dieu merci ! Elle avait pris son bain avant de
sortir et l'attendit au lit, un livre à la
main, pendant qu'il trempait dans la baignoire. Il
ne doutait pas qu'ils allaient faire l'amour, avec
une spontanéité devenue peu
fréquente. Mais quand il l'attira à
lui, elle se détourna et lui prit la main,
qu'elle posa sur sa poitrine. Ne voulant pas
laisser passer l'occasion, il continua à la
caresser jusqu'à ce qu'elle le
repoussât en lui disant qu'il valait mieux
dormir.
Il ne répondit pas, supposant qu'elle avait
perçu l'évanouissement rapide de son
désir. Mais, au bout d'un moment, elle
parla.
T'es-tu regardé dans la glace de la salle de
bains ? Tu n'as pas seulement l'air fatigué.
Tu as l'air malade. Vraiment. Et, je t'en prie, ne
tourne pas cela en plaisanterie, comme d'habitude.
Je veux que tu prennes rendez-vous demain matin
avec Bill Hurley.
Ce fut le coup d'envoi. A l'issue de la visite, il
fut obligé de lui dire que Hurley lui avait
prescrit des examens, mais il éluda ses
questions sur leur nature. Elle savait depuis
longtemps que, quand il ne voulait pas parler, il
ne servait à rien d'insister. Il lui faisait
la tête. Lorsque Klein et Hurley, ayant
analysé le scanner et tout ce que les
explorations photographiques et
électroniques pouvaient
révéler, lui parlèrent de la
nécessité d'une biopsie, il sortit
son agenda de poche et dit à Hurley que cela
pourrait avoir lieu le dernier lundi d'avril parce
que Clara serait absente toute cette
semaine-là. Sinon, il voulait que ce soit
fait ailleurs qu'à New York, à Boston
par exemple.
Je dors sans pyjama. Si elle n'est pas là,
elle ne découvrira pas le pansement et les
agrafes et ne pourra me demander ce qui m'est
arrivé.
Vous ne pouvez pas la tenir à
l'écart, dit Hurley. Ce serait une grave
erreur.
Je n'en ai pas l'intention - quand je saurai de
quoi il s'agit et ce qu'il convient de faire, je
lui dirai tout, bien entendu. Et je lui demanderai
d'en parler avec vous, et avec Steele et Klein.
Vous vous rendez bien compte que la blessure ne
cicatrisera pas en l'espace d'une semaine.
Oui, mais le pansement sera plus petit et, s'il le
faut, je mentirai : je lui raconterai que j'ai
enfin cédé à votre pression et
me suis débarrassé de ma verrue. Au
fait, demandons au Dr Steele de l'enlever tant
qu'il y sera. Selon toute probabilité, vous
aurez reçu les résultats de la
biopsie quand Clara rentrera.
Bon, qu'y avait-il d'autre à attendre ? Il
possédait toutes les informations dont lui
ou quiconque avait besoin. On était mardi.
La réunion du conseil d'administration de la
société zoologique se terminerait le
jeudi, de façon à ne pas
empiéter sur le week-end. Clara serait de
retour à New York le vendredi, à
temps pour qu'ils se rendent ensemble à Crow
Hill. Mais il ne se sentait pas prêt. Le
mieux serait, aussitôt après le
dîner chez Anna Williams, d'appeler Clara
pour lui conseiller de passer le week-end avec Sam.
De profiter de ce qu'elle se trouvait à San
Diego pour aller le voir à Stanford. Ils
pourraient se promener, faire une de ces routes des
vins de la Napa. Tout valait mieux que ces deux
jours consacrés à se familiariser
avec le cancer de Mistler. Sans compter que, le
jour où il le lui apprendrait, le souvenir
de ces moments agréables - sans lui dans le
paysage - l'aiderait à supporter le choc. Et
pourquoi ne saisirait-il pas l'occasion, tant qu'il
se trouvait encore à la limite du no man's
land, avant de partir en patrouille de cancer, de
s'accorder une douceur ? Quelque chose qu'il
pourrait savourer durant les mois ou les semaines
à venir ?
Lors de sa dernière visite à Rick
Vernhagen à l'hôpital, quelques jours
avant sa mort, Vernhagen lui avait montré un
petit objet conique relié au tube de
perfusion nutritionnelle. Scotché au drap du
lit. Il ne l'avait pas remarqué parce que
Vernhagen le couvrait de sa main. Celui-ci
paraissait terriblement faible. En lui
introduisant, par une narine et le larynx, la sonde
qui aspirait dans son estomac des caillots d'un
liquide brun foncé, on lui avait
abîmé les cordes vocales. Mistler
approcha sa chaise le plus près possible des
coussins sur lesquels reposait la tête de
Vernhagen et tendit l'oreille pour le
comprendre.
Tu vois ça, croassa Rick tout excité,
en agitant l'objet dont l'extrémité
consistait en un bouton de plastique blanc, je
l'adore, je l'adore ! Tu appuies dessus, comme pour
appeler le garçon d'étage, et
ça t'apporte le nirvana. Et tu n'as pas
besoin de parler au garçon ou de lui filer
un pourboire !
L'infirmière de garde privée, voyant
que Mistler ne comprenait pas, lui expliqua qu'il
s'agissait d'un nouveau moyen de traiter la
douleur. Quand le malade la trouvait trop forte, il
appuyait, de la morphine s'écoulait, qui se
mélangeait au liquide nutritif et filait
immédiatement dans la veine.
Vous seriez surpris, continua-t-elle. Je n'ai
jamais vu aucun de ces patients s'en servir comme
euphorisant.
Eh bien, il ne tarderait pas à
découvrir si les souvenirs d'une vie
heureuse tenaient la comparaison avec la morphine
et le Démerol. Si Clara lui demandait de
venir les rejoindre elle et Sam, il lui dirait que
Hurley lui avait ordonné de se reposer. Un
long week-end avec sa femme et son fils, ce
n'était pas la douceur dont il avait besoin.
Il aurait le temps de passer quelques
journées de ce genre, peut-être
même de vraies vacances, dès que
s'achèverait le semestre à Stanford,
à condition que Sam ne traîne pas sur
les copies de fin d'année, et que lui,
Mistler, ait conclu certaines affaires et se soit
assuré que la transaction avec Omnium tenait
le coup. Pour le moment, que Pluton veuille bien
lui accorder, en récompense de sa
piété, quelque malheureux dix jours
de néant serein. Il irait à Venise.
Le seul endroit sur terre où rien ne
l'irritait. Nul besoin de se renseigner ni
d'organiser. Il savait où descendre, quelle
chambre demander, et comment éviter les
touristes qui nourrissent les pigeons à San
Marco ou suivent, comme un vilain bateau dans le
sillage d'un remorqueur, quelque bavarde polyglotte
brandissant un parapluie bigarré. Sa
conscience ne le harcèlerait pas s'il
omettait de regarder tel tableau ou monument
essentiel. Vedi Napoli e mori ! Comme si l'on
pouvait capturer un chef-d'uvre sur sa
rétine et le transformer en objet
funéraire destiné à vous
accompagner, tel un pharaon, dans votre tombe ! Il
parcourait Venise dans tous les sens depuis
l'époque de ses études ;
décider de revoir ou ne pas revoir tel
Titien, tel Bellini reviendrait à choisir
entre saluer ses hôtes en partant et
s'éclipser à l'anglaise. Un
indiscret, un fâcheux prêt à
faire la morale - par définition presque
n'importe quel ami d'un couple marié -
taxerait peut-être de vilain tour cette
escapade sans Clara. Mais lui savait que ce
n'était pas le cas. Au pire, si elle
manifestait quelque ressentiment, ils pourraient
revenir à Venise tous les trois, Sam, Clara
et lui. Il tenait pour acquis qu'il lui faudrait
prendre des vacances familiales, aussi difficiles
et fatigantes qu'elles pussent être,
accomplir cette sorte de rituel avant d'entrer dans
la " zone de guerre ". Venise serait toujours
là, qui attendrait la mère, le
père et le fils. Et peut-être aussi la
fiancée du fils, avec son enfant. Personne
ne devrait se sentir exclu.
Son échappée n'était pas
difficile à organiser. Il pouvait partir
dimanche soir, avant le retour de Clara de la
côte Ouest - pour autant qu'elle suive son
conseil et aille retrouver Sam. En fait, si elle
lui demandait de les rejoindre elle et Sam pour le
week-end, il lui opposerait le voyage en Italie. Il
ne manquait pas de prétextes : l'empire
milanais de la mode, qu'il courtisait si
assidûment, qui avait déjà
donné du travail à l'agence, lui
avait demandé, de but en blanc, d'assister
à une réunion. Comment pouvait-il
refuser ? Quant à emmener Clara avec lui,
cette sorte de voyage symbolisait tout ce qu'elle
détestait, non sans raison, dans sa vie
professionnelle. Mistler passant toutes ses
journées en réunions, tandis qu'elle
se retrouvait coincée avec l'épouse
du président de la firme cliente. Puis, le
soir, tous deux, tels des acteurs engagés
pour une représentation, obligés de
puiser dans leur répertoire d'anecdotes
insipides sur les enfants, d'odieux
stéréotypes culturels, ou de
s'extasier sur les funghi porcini ou tout autre
plat équivalent qui constituaient la
spécialité du pompeux restaurant
où on les conduisait. Dans de telles
occasions, Clara jouait son rôle
correctement. D'une manière
générale, elle détestait moins
les gens que lui. Mais elle serait sans aucun doute
ravie d'échapper à la corvée
de Milan s'il lui disait que sa présence
n'était pas spécifiquement requise.
Le détour par Venise - selon la
manière et le moment qu'il choisirait pour
en parler - elle le prendrait soit comme un exemple
supplémentaire de son détestable
comportement soit comme un geste bienvenu
d'obéissance à Bill Hurley qui lui
avait enjoint de ralentir ses activités.
La facilité avec laquelle, alors même
que l'éternité lui brûlait les
yeux comme dans un désert, il
élaborait ses mensonges, stupéfia
Mistler : il y vit la preuve que l'usage rend
maître. Et tant qu'il y était, ne
pourrait-il pas se libérer encore plus vite
qu'il ne l'envisageait de ses obligations, et
annuler le dîner chez Anna ? Sept heures
trente. Pour vérifier la vigilance de la
gouvernante, il sonna au lieu d'utiliser sa clef.
Madame Marie ouvrit aussitôt, lui rappela
qu'il sortait et devait se préparer. Tout
était dans l'ordre. Quelle satisfaction de
posséder un tel parangon de travail, jolie
femme de surcroît et bien dressée -
non par Clara, bien entendu, qui se montrait trop
égalitariste dans ses rapports avec les
domestiques. Ils l'avaient héritée du
consul général de Belgique lorsque
celui-ci avait été nommé
ambassadeur en Suède. Mistler
espérait que Clara la garderait, ainsi que
l'appartement. D'une façon
générale, il lui serait plus facile
de partir en croyant que tout demeurerait
inchangé. La continuité. Une cassette
vidéo déroulant la vie heureuse de
Mistler, sans Mistler. Tout comme leurs photos de
famille : il figurait rarement dessus, pour
l'excellente raison que, normalement,
c'était lui qui les prenait. Il venait juste
de décider de composer le numéro
d'Anna quand il réalisa que l'exemplaire
Madame Marie serait déçue de le voir
annuler un engagement pris de longue date,
obligeant ainsi la gentille Mrs Williams à
refaire son placement et elle, Marie, à
servir un repas impromptu pour Monsieur. On ne doit
pas semer la confusion chez les domestiques,
murmura à l'oreille de Mistler une voix
qu'il reconnut être celle de sa mère.
En conséquence de quoi, il remercia Madame
Marie et, chantonnant l'Ode à la Joie, monta
se changer.
Le West Side. L'immeuble qu'habitait Anna se
trouvait en face du musée d'Histoire
naturelle. Mistler dit au chauffeur de revenir le
prendre à dix heures et demie. Sa
soirée ne serait pas longue.
Une lune énorme, comme une orange de
Séville coupée en deux, pendait
au-dessus de l'East Side. Il s'arrêta pour
l'admirer. Vince aussi s'était
arrêté, casquette à la main,
attendant de voir Mistler pénétrer
sain et sauf dans le hall, où la tâche
d'assurer sa sécurité incomberait
à celui qui officiait là. Un beau
garçon en jean et chemise blanche à
col ouvert se planta à côté de
Mistler, pointa le doigt vers le ciel, et
sourit.
Pas mal, hein ! Il parlait avec un accent qui
pouvait être australien.
Mistler acquiesça, et dit à Vince
qu'il pouvait partir. Le garçon entra dans
le hall, puis dans l'ascenseur avec lui, et appuya
sur le bouton de l'étage d'Anna. Nous allons
au même endroit, dit-il, en souriant de
nouveau. Je viens de Nouvelle-Zélande.
Découvrir New York. J'ai entendu votre nom
quand vous l'avez donné au type dans le
hall. Moi, je m'appelle Thomas.
C'est aussi mon prénom.
Exact.
La porte de l'appartement d'Anna était
entrouverte. On entendait brailler les
invités. C'était une grande
soirée, après tout, probablement un
buffet ; Anna n'aurait pas remarqué son
absence. Mistler sonna et entra, s'attendant
à ce que le garçon le suive. Mais
non. Il salua d'un geste de la main aux doigts de
laquelle Mistler remarqua plusieurs bagues, et
tourna une clef pour ouvrir l'autre porte du
palier, qui devait mener aux chambres à
coucher, derrière. Un tout petit
mystère. Etait-il le fils d'une amie venant
enfiler un costume avant le dîner ? Un
domestique qui ne servait pas à table ?
Mistler n'avait jamais rencontré Mr Williams
; il croyait se rappeler qu'Anna lui avait dit, des
années auparavant, que son mari construisait
des piscines, à Hobe Sound. Cela avait
dû être un de ces mariages feux de
paille entre jeunes, qui ont lieu dans
l'année suivant leur installation à
New York, comme un accident de voiture à la
fin des études. D'autres hommes lui avaient
succédé auprès d'Anna, sans
durer très longtemps. Ce blondinet
était-il un objet sexuel qui, arrivé
de bonne heure, attendrait patiemment, en regardant
sans bruit la télévision, que, le
dernier invité parti, Anna le
rejoignît dans la chambre,
s'étirât avec volupté tout en
envoyant valser ses chaussures ? Mistler
connaissait ce geste. Il aurait cru, cependant,
qu'Anna n'en était plus à ce genre
d'amusement post-dînatoire.
Il ne découvrit qu'un seul visage nouveau
dans le salon, la jeune femme sans maquillage et
aux cheveux bruns raides - pour le reste, comme
aurait dit son père, c'était comme
d'habitude et encore plus que d'habitude. Puisque
Phoebe Gansevoort brillait par son absence, soit la
jeune femme accompagnait Tony Gansevoort, soit Anna
l'avait invitée pour équilibrer la
table. Se pouvait-il que les Gansevoort se fussent
séparés sans que ni lui ni Clara
l'eussent appris ? Cela faisait un bon bout de
temps qu'il n'avait pas vu Tony. La transformation
n'était pas de nature à plaire. Ses
cheveux, jadis bruns comme ceux de la jeune femme,
étaient à présent d'un gris
sale, longs, peut-être plus longs que ceux de
sa compagne, et pour couronner le tout,
noués en une petite queue de cheval. Le
temps que Gansevoort se levât pour lui serrer
la main, Mistler, d'un coup d'il, remarqua,
au bout de ses jambes croisées, des
richelieux de daim noir, ce que Mistler père
appelait des pantoufles de bordel, qu'il portait
sans chaussettes. Certes, le genre chic
décontracté qui s'était
imposé, quelques années auparavant,
parmi les hommes de la génération de
Mistler. L'accoutrement se complétait d'un
ample blazer bleu terriblement anglais et d'un
pantalon havane. A quoi songeait ce vieil
imbécile en s'habillant un mardi soir
à New York comme s'il était à
la plage ? Il paraissait impensable que Phoebe -
qui avait des principes pour les petites choses -
l'eût laissé sortir travesti en
personnage d'un roman de Tom Wolfe. Soit elle avait
perdu toute autorité sur son mari, soit il y
avait bien eu une révolution dans le
ménage.
Voici mon amie, Lina. Avez-vous déjà
fait connaissance ? Comment vas-tu depuis tout ce
temps ? De son long bras gauche, Gansevoort attrapa
la femme aux cheveux bruns et la tira à son
côté.
Je ne le pense pas.
Mistler n'avait pas l'intention de répondre
à la seconde question. Gansevoort penchait
pour la sincérité : un " Très
bien " ne lui suffirait probablement pas. Il
voudrait découvrir comment Mistler se
portait véritablement.
Mais je connais Mr Mistler. D'après ces
photos de vous en ballon au-dessus de la Bourgogne.
Et par votre campagne pour les cosmétiques
Love ! Si brillante ! Anna m'a placée
à côté de vous. Je suis ravie
!
C'est trop aimable.
Mistler aurait préféré Anna,
ou encore Phoebe Gansevoort, comme voisine de
table. Il connaissait Phoebe depuis toujours. Il
aimait son côté emmerdeuse,
prête à tout, sale gamine, toutes
caractéristiques qui l'avaient conduit
à se tenir au large à l'époque
où elle avait l'âge de le
séduire. Il était probable que cette
même qualité de vieil ami lui vaudrait
de n'être pas placé auprès
d'Anna. A moins qu'il ne fût assis entre elle
et cette Lina dont il ignorait le nom de famille
?
Cette dernière supposition se
révéla la bonne, mais cela ne changea
rien. Etant donné la façon dont elle
avait arrangé la table, comment pourrait-il
s'ouvrir à une vieille amie, lui parler de
Clara et de Sam, sauf à attendre le
départ du dernier invité, et que
l'autre Thomas ne fût pas, somme toute, en
train d'attendre lui aussi, dans un but qui
était celui fixé par Anna ? Elle
avait placé à sa droite un de ses
auteurs, Raymond Weiss, un monument de l'Upper West
Side, dont le dernier roman, qu'elle venait de
publier, avait été accueilli par le
New York Times comme une démonstration
catastrophique de confusion mentale et d'absence de
talent, tandis que dans le Times Book Review, une
romancière de même ethnie et
logée quasiment au même endroit, dont
le nouveau livre devait sortir à l'automne,
résolvait le problème en utilisant la
majeure partie de l'espace réservé
à sa critique pour traiter en termes
généraux de la difficulté de
conserver, tout au long d'une carrière, la
puissance émotionnelle d'une uvre
ambitieuse, quoique peut-être excessivement
intériorisée. Mais peu importait ; le
jugement des lecteurs venait de catapulter le livre
de Weiss en deuxième position sur la liste
des best-sellers. La soirée étant
donnée en son honneur, Anna, par une chance
miraculeuse, voyait son choix justifié juste
au bon moment. Qui pouvait la blâmer de
centrer son attention sur le cheval qui venait de
gagner la course ? Elle se tourna à un
moment vers Mistler pour l'inclure dans la
conversation avec Weiss. Mistler comprit le signal.
Il lui fallait dire quelque chose sur le livre,
qu'il n'avait pas lu, et sur ceux qui l'avaient
précédé, qu'il ne connaissait
pas davantage. Mais cela ne posait pas de
problème. Anna lui avait appris que la
dernière chose que souhaite un auteur dans
de telles circonstances est d'entendre un Mr
Mistler quelconque exprimer une opinion
littéraire en forme de critique, aussi
respectueuse fût-elle. Affirmer qu'il
admirait la capacité du Maître
à faire vivre ses personnages - dans le
nouveau roman comme dans les autres - suffisait
amplement. Il appliqua la règle d'Anna et
regarda Weiss fondre de satisfaction et marquer son
assentiment avec un infini naturel et un total
manque de modestie. Suffit. Gansevoort était
en face de lui, à côté de
l'agent littéraire de Weiss, un vieux machin
comme Weiss, sauf que c'était une femme.
Pourtant Gansevoort semblait s'amuser. Grand bien
lui fasse.
Tant de vivants au visage familier, et combien de
morts. Père, Mère, Tante Elisabeth
et, bien entendu, le vieux Sam Abthorp. A ce groupe
familial il aurait dû adjoindre les
grands-parents, mais leur disparition alors qu'il
n'était encore qu'un écolier faisait
qu'ils ne comptaient pas. Harry Lovett. Les images
confuses des amis de Père et de Mère,
morts pour la plupart en Floride, dans la plus
grande discrétion, ce qui vous
déliait du devoir d'assister au service
funèbre. Sears, son meilleur ami de classe,
tué au volant de sa voiture en rentrant chez
lui après les verres habituels au club de
golf. Le frère de Sears lui
téléphona la nouvelle. C'est Dick
Sears, dit-il en se tournant vers Clara et en
couvrant le combiné de la main. Il appelle
pour dire que George est mort. Dans un accident de
voiture. Evidemment, répondit-elle. Warren,
son copain de fac et voisin, dont il voyait la
maison depuis la pelouse de Crow Hill de l'autre
côté de la baie de Narragansett. Sa
mort, d'une crise cardiaque, était la
dernière en date. Il regardait son bambin,
fils d'un troisième mariage, jouer dans le
tas de sable qu'il venait de lui installer ce
week-end-là - profanation de la pelouse
vieille de cent cinquante ans. Et il devait y en
avoir bien d'autres. Peut-être devrait-il
s'en assurer en consultant l'annuaire de sa
promotion, paru l'an passé. La liste se
trouvait sans doute quelque part à la fin,
In Memoriam. N'est-ce pas Marquand qui fit dire au
défunt George Apley qu'il n'avait pas peur
de mourir parce qu'il connaissait tant
d'évêques disparus qu'il était
sûr d'être reçu dans les
meilleurs clubs du paradis ? Ce n'était pas
la peine de vérifier la citation. Pour
autant qu'il le sût, les trois prélats
de sa connaissance étaient toujours vivants,
mais l'idée gardait toute sa valeur. Il ne
ferait pas figure de pionnier ; nombreux
étaient ceux à avoir foulé le
chemin. Il sentit son visage figé en un bloc
de pierre. Et le recomposa en y appliquant un
gentil sourire.
Mr Mistler, Mr Mistler ?
C'était l'amie de Gansevoort.
Vous rêviez tout éveillé. Moi
qui espérais vous parler.
Vraiment ? Je suis désolé.
J'écoutais la conversation
générale. Mon médecin
prétend que j'entends très bien, mais
j'ai de plus en plus de mal à suivre une
conversation quand plusieurs personnes parlent
à la fois. Je dois avoir un air
étrange - distrait ? Concentré ?
Comment, demanda-t-elle, l'idée vous
est-elle venue de survoler la France en ballon pour
vendre du vin californien ? N'était-ce pas
terriblement dangereux de présenter un
panorama de vins français à des gens
à qui vous essayiez de vendre du cabernet
américain ?
Dangereux ? Vous voulez dire que je risquais de me
planter ? Le client le croyait lui aussi, tout
comme vous. Mais le consommateur pense de toute
façon aux vins français, donc
esquiver la difficulté ne sert à
rien. Le message de la campagne, pour moi,
était le suivant : Oui, les Français
font d'excellents vins, et cela depuis
l'époque des Romains, mais nous sommes
allés en France et nous avons appris leurs
secrets. Et nous possédons quelque chose
qu'ils n'ont pas - l'outillage le meilleur et le
plus moderne, une approche scientifique du
processus, et un climat fiable. Vous vous rappelez
ce splendide ciel bleu qu'on vous montre à
chaque plan sur le domaine viticole en Californie ?
Ensuite, on me voit dans la nacelle de mon ballon
survolant un vieux chai pittoresque et essayant
d'éviter les averses. Les averses sont
très importantes. Un message qui va droit
à l'inconscient du consommateur.
C'était effrayant de parler autant.
Mais pourquoi utiliser votre propre personne ?
Parce que vous êtes si follement
séduisant ?
Evidemment, et aussi follement vaniteux.
Tony ne m'a jamais dit ça de vous.
Ce qui prouve sa loyauté et sa
discrétion.
Alors il ne vous a pas dit que je suis une briseuse
de ménage ?
Vraiment ? Mais ça fait un bout de temps que
je n'ai pas vu Tony.
Lui et sa femme ont divorcé. Mais pas
à cause de moi. Je suis une récente
acquisition. C'était juste pour voir ce que
vous diriez.
Et qu'aurais-je pu dire ? Que le comité
d'acquisition de Tony a dû se lever et
applaudir ?
Le fait était, pensa Mistler, que le vieux
bouc ne s'était pas trompé. Une
agréable chaleur se dégageait de
cette fille, avec sa peau nette, qu'elle avait
raison de ne pas recouvrir de badigeon. Il
était prêt à parier qu'elle
sentait bon telle quelle.
Ce comité a beaucoup à faire. Vous
savez que Tony a eu un tas de filles.
Je ne sais rien. Tony et moi étions ensemble
à l'école primaire, puis à la
fac, et je les rencontrais Phoebe et lui dans des
soirées comme celle-ci. C'est à peu
près tout.
Bien sûr, dit-elle poursuivant sa propre
logique, de très charmants petits
garçons dans leur uniforme, blazer et
culotte courte de flanelle grise.
Abandonnant ce sujet, elle lui apprit qu'elle
était photographe indépendante, et
qu'elle s'apprêtait à partir pour
l'Europe. D'abord, ce qui était sûr,
pour des présentations de mode à
Milan. Plus tard, elle devait travailler sur une
histoire d'appartement à Paris que des
Brésiliens avaient acheté et
redécoré ; elle faisait cela pour
Vogue. Ce serait bien si elle trouvait un boulot
entre les deux. Est-ce que l'agence de Mistler
pourrait l'employer ? Ce serait chouette d'y avoir
une entrée. Elle sourit. Sa phrase avait
dû lui plaire. Il répondit qu'il
allait se renseigner - si elle voulait bien lui
dire son nom de famille et l'endroit où on
pouvait la joindre.
Le carton marquant sa place n'indiquait que son
prénom en majuscules. Elle écrivit
dessous, avec un feutre qu'elle sortit de son sac :
" Verano ", suivi d'un numéro de
téléphone.
C'est à Brooklyn Heights, lui dit-elle sans
attendre qu'il lui pose la question.
Quel beau nom pour cette saison, pour n'importe
quelle saison !
Il me plaît à moi aussi. J'aimerais
seulement pouvoir aller plus souvent en Italie.
Pauvre petite chose. Mais il n'y avait pas de
raison qu'elle ne le pût pas. Gansevoort, ou
ses successeurs, y veilleraient, en l'absence de
commandes adéquates. En ce qui le
concernait, les perspectives de fréquents
voyages en Italie étaient beaucoup plus
sombres, même si cette jeune personne
était probablement en train de se dire que
ce devait être bien agréable de
posséder l'argent et la liberté de
Mistler. Cette pensée déplaisante
déboucha brusquement sur une autre : la
possibilité d'avoir commis une gaffe dans la
transaction avec Omnium. Il avait vraiment autre
chose à faire que de s'occuper de Miss
Verano et de songer à poursuivre cette
conversation. Au lieu de quoi, il s'entendit dire :
J'y vais moi aussi. Je serai à Venise, ma
ville favorite, lundi prochain.
La faute qu'il avait commise était de croire
qu'il allait continuer à vivre comme tout le
monde, et qu'il aurait une chance de placer son
argent dans des sociétés moins
surévaluées que sa propre agence ou
Omnium. Partant de cette présomption, il
avait insisté pour qu'Omnium paie au
comptant le rachat de Mistler, Berry, et avait
amené Jock Burns à accepter. Or cet
excellent résultat se révélait
mauvais, maintenant qu'il en savait plus sur ce qui
l'attendait. Si l'affaire se concluait avant qu'il
meure - et il fallait que cela se fasse, avant
même que les signes de sa maladie ne soient
visibles, car Jock, envisageant l'agence sans
Mistler pour la diriger, pourrait vouloir faire
machine arrière - il paierait des
impôts sur la plus-value résultant de
la vente de ses actions, près d'un tiers du
prix d'achat ! S'il pouvait convaincre Jock d'en
revenir à son offre initiale : une
acquisition par échange d'actions, le
résultat serait beaucoup plus satisfaisant.
Pas d'impôt sur la vente, pas de droit de
succession, puisqu'il laissait à peu
près tout à Clara, Sam étant
le bénéficiaire des trusts familiaux
; mieux encore, à sa mort les actions Omnium
tombant dans le trust de Clara, la base du
prélèvement fiscal serait
calculée sur le prix du marché. A
condition de revendre rapidement ces parts - ce
qu'il croyait qu'il faudrait faire - la transaction
n'engendrerait aucun impôt sur la plus-value.
Une chose était claire. Il devait parler
à Voorhis et à son associé
fiscaliste.
Pendant tout ce temps, Miss Verano parlait : des
collègues à New York et en Europe, de
la sous-location de Brooklyn Heights qu'elle
pourrait ou non prolonger, d'un chat qu'elle
laisserait à une amie enceinte qui refusait
tout travail nécessitant de voyager. Il
avait pris la pose respectueuse de l'auditeur
attentif. Une question rompit le charme.
Pourrais-je venir vous voir à Venise ? Si
vous avez un moment. Et j'aimerais tant rencontrer
votre femme également. J'ai vu aussi des
photos d'elle !
Bien entendu.
Afin de remettre la conversation en pilotage
automatique, il ajouta : Racontez-moi ce que vous
avez fait d'autre comme travail.
Au lieu de quoi, elle constata : Ainsi vous et Tony
n'êtes pas de grands amis. J'en suis
navrée.
Là-dessus, Anna se leva, et Mistler se
dirigea rapidement vers le salon. Gansevoort
s'approcha.
Comment la trouves-tu ? Tu étais un fan de
Phoebe, non ?
Tu me demandes si Lina me plaît ? Elle est
charmante. J'ai été ravi de la
rencontrer et de te revoir. Ecoute, je vais aller
embrasser Anna et filer. J'ai quelques coups de fil
à passer avant que les gens soient
couchés.
En sortant, il salua aussi Lina.
Merci, murmura-t-elle. N'oubliez pas Venise.
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