Pierre Beckouche
Le royaume des frères
Aux sources de l'Etat-nation
Essai
Pierre Beckouche est Professeur
à l'université Paris I, dont il
dirige l'URF de Géographie. Ses
recherches en géographie
économique, urbaine et régionale,
l'ont conduit à collaborer aux travaux de
l'OCDE et de la DATAR. Il est membre du conseil
scientifique de l'ACI
« internationalisation des sciences
sociales » du Ministère de la
recherche.
1
Tache aveugle. Le paradoxe national
La tâche des historiens devrait consister
à atteindre une
formulation satisfaisante de la révolution
moderne.
Qu'on en soit encore là peut
légitimement étonner.
Louis Dumont, Homo Aequalis
Globalisation
est sans doute avec amour, internet, papa et maman,
le mot le plus prononcé dans le monde. En
bonne place arriverait intégrisme,
fragmentation ne serait pas loin. Si je dis :
les Etats-nations sont remis en cause par la
globalisation, la décentralisation et les
autres formes de contestation des pouvoirs
centraux, je suis sûr de recueillir
l'assentiment d'un vaste lectorat . C'est
pourtant ailleurs que je regarde.
Dépassement des nations, certes ; mais
étonnante résistance du fait national
aussi, comme si la puissance des transformations
socio-économiques ne suffisait pas à
abattre le vieil édifice. Plus la
technologie traverse les frontières, et plus
le réflexe national paraît
revivifié ; plus les échanges
dessinent des réseaux transnationaux, et
plus l'enracinement territorial devient une
condition de la compétition. On a
l'impression que la nation est d'un bois
étrange que la mondialisation consumerait
mal. Pour le moment, les Etats-nations continuent
bel à bien à régir le monde.
Le budget de la Commission européenne
n'atteint pas la moitié de celui de l'Etat
espagnol, on n'a jamais autant parlé du
leadership des Etats-Unis en matière
militaire, le monde a peur que la Chine
s'éveille tout à fait, les
nationalismes ont dévoré la
Yougoslavie et sont même parvenus à
s'imposer au tribalisme dans la grille des conflits
africains. Or pour rendre compte de cette curieuse
résistance, nous disposons de
théories indigentes, que l'on peut ramasser
en deux groupes : pour les uns la nation
moderne, ou Etat-nation, est une construction
politique volontaire, qu'on l'admire ou qu'on la
voie comme la stratégie d'élites
soucieuses d'aliéner les masses. Pour les
autres, la nation est éternelle, ineffable,
substantielle, fondée par le passé et
non pas déterminée par la
volonté. Constructivistes et
substantialistes se renvoient la balle, mais sont
aussi peu aptes à penser le
dépassement du national.
1. Dépassement des nations
mais résistance du fait national
L'Etat-nation dépassé,
vulgate des sciences politiques
La mondialisation est au moins vieille comme
l'empire d'Alexandre. Sans remonter aussi loin,
certains auteurs critiquent un concept trop
à la mode, et rappellent que le taux
d'exportation de nos pays était plus grand
il y a un siècle qu'aujourd'hui. Toutefois,
la libéralisation des échanges depuis
la création du Gatt en 1947 n'est pas
contestable : les droits de douane des pays
industriels sont passés de 40 à
4 %, le commerce international a
été multiplié par 16 en
volume. Un seuil a été franchi depuis
une vingtaine d'années : ce ne sont
plus seulement les informations ou les marchandises
qui s'échangent, ni les marchés qui
deviennent mondiaux, mais la production
elle-même : main-d'uvre et
investissements sont devenus mobiles, le dispositif
productif des entreprises est de plus en plus
souvent multinational (boom des investissements
transnationaux depuis le milieu des années
80 ). La multinationalisation ne se contente
plus d'être multidomestique, elle
intègre fonctionnellement des implantations
appartenant à des espaces nationaux
différents (notion
d'entreprise-réseau). Non seulement les
entreprises s'internationalisent, mais encore elles
s'allient de plus en plus (notion de réseaux
d'entreprises). La délocalisation, dans
laquelle on voit, en prenant le petit bout de la
lorgnette, la recherche de profit par
l'implantation dans des pays à bas salaires,
n'est que la partie émergée d'un
iceberg qui s'appelle transnationalisation de la
production, et se répand d'ailleurs surtout
entre pays développés. Les trois
grandes zones développées (ce qu'on
appelle la triade : Amérique du Nord,
Europe occidentale, Asie orientale) sont
reliées par des échanges de toute
nature qui constituent une économie
synchrone à l'échelle
planétaire. Le système boursier
mondial qui fonctionne en continu (Tokyo puis
Londres puis Wall Street puis Tokyo...) fournit une
bonne image de la révolution que constituent
les nouveaux moyens de
télécommunication et la
synchronisation. Les entreprises transnationales
assurent déjà plus du quart de la
production mondiale, proportion en constante
augmentation depuis le milieu des années 80.
Et cette proportion ne tient même pas compte
des alliances entre transnationales ni des flux de
sous-traitance générés par ces
grandes entreprises et qui font apparaître
comme nationaux des échanges locaux qui
relèvent en fait d'une logique globale. Nos
images multi-nationales sont obsolètes face
à la transnationalisation des firmes ;
si le tiers du commerce extérieur mondial
s'explique par des échanges internes aux
établissements de ces transnationales, que
vaut même la notion de commerce
extérieur d'un pays ? Cette illusion
cartographique nous fait voir le monde en zones
nationales, là où il y a des
réseaux transfrontaliers.
Il n'est donc pas discutable que l'Etat-nation est
remis en cause par la mobilité des facteurs
de production. Il l'est aussi par l'amoindrissement
du rôle de l'Etat, malmené par la
disjonction entre production et marché.
Lorsque les populations d'un pays achetaient des
produits fabriqués par les entreprises du
pays (situation, grosso modo, de la phase
keynésienne), il y avait une
solidarité nationale de fait ; l'Etat
pouvait réguler l'ensemble dans un sens
favorable aux couches populaires car tout
développement du marché national
profitait in fine aux entreprises du pays. Avec la
globalisation, l'adéquation
disparaît : à quoi bon augmenter
les salaires nationaux si les salariés
achètent des produits
étrangers ? On assiste même
depuis une dizaine d'années à une
course de lenteur des Etats, qui redistribuent de
moins en moins pour ne pas pénaliser leur
pays dans la concurrence internationale : le
pays doit rester attractif pour les capitaux
extérieurs, ce qui se traduit par une
moindre pression fiscale et par une
régulation salariale rigoriste - d'où
l'accroissement des inégalités
sociales, l'impression de nivellement par le bas de
la protection sociale ; comme de
surcroît les budgets publics doivent
être équilibrés, les
dépenses publiques sont moins
généreuses, d'où la sensation
que l'Etat national ne pèse plus très
lourd.
La mondialisation s'accélère selon un
processus en boucle qui n'a plus rien à voir
avec la situation du début du
xxe siècle. Dans
l'économie, il n'y a plus un marché
mondial et des productions nationales, mais un
système productif lui-même
mondialisé car la production doit
constamment s'adapter au marché donc
être présente dans les
différents marchés nationaux. Cette
économie mondialisée interagit avec
la sphère culturelle, prise au sens large.
Les normes qui se généralisent ont en
effet un versant culturel, qu'il s'agisse de normes
de production (la technologie comme
ingrédient de base), de consommation
(rôle de la publicité et de l'image),
de management (hégémonie des notions
de productivité et profitabilité) ou
d'échange (l'univers
télématique). Ce développement
à la fois économique et culturel
interagit à son tour avec les
préoccupations de protection, dont les
logiques deviennent planétaires :
sécurité militaire,
sécurité des réseaux de
télécommunication, défense de
l'environnement, sécurité
alimentaire, épidémiologie (voir
l'internationalisation des virus du fait du trafic
aérien).
Echange, complexité et intellectualisation
(montée des connaissances, place du
logiciel, rôle central de la coordination)
sont au cur de cette nouvelle culture, qui
commence à donner du crédit au
concept limite de civilisation mondiale. Nous en
sommes évidemment très loin et je n'y
crois pas moi-même, mais le concept ne peut
plus être écarté d'un revers de
main comme le fit Lévi-Strauss en 1952 dans
Race et histoire. A cet égard, un
trait civilisationnel commun me paraît devoir
être relevé : l'urbanisation,
dont la généralisation jette un pont
entre pays développés et pays en
développement. Plus qu'un changement
géographique, c'est un processus
créateur de références
communes à l'échelle du globe.
L'urbanisation déstructure les
sociétés traditionnelles assises sur
une base agraire et unifie les
sociétés nouvelles du nord au sud, ne
serait-ce qu'à travers des problèmes
quotidiens comparables (eau, transports,
logement...). Le lieu de résidence, le lieu
de travail et le lieu de consommation ou de loisir
n'ayant plus de concordance spatiale, les
repères géographiques se multiplient,
les déplacements font le rapport au monde,
alors que la stabilité géographique
caractérisait la culture rurale encore
prégnante au début du siècle.
La généralisation de l'urbanisation
fait entrer le globe en résonance, autour de
la culture de l'information et de l'organisation
entendue comme art d'optimiser des relations
multiples et changeantes . Autre trait
commun : la généralisation,
propre à la densité urbaine, du
côtoiement des autres, qui fait de la
confrontation et de la protection des questions
récurrentes. S'il y a un trait distinctif de
cette société mondiale (possiblement)
en émergence, ce ne serait pas CNN, ni
McDonald's, ni Microsoft, ni les multinationales ni
internet qui en seraient l'emblème, mais
plutôt l'urbanisation - y compris d'ailleurs
des populations qui vivent à la
campagne.
La contestation des Etats-nations vient enfin par
le bas. La montée des pouvoirs locaux
traduit un souci de gérer des
intérêts au plus près, face
à un Etat jugé trop
éloigné. La fragmentation peut aussi
être tribale, explique un best-seller
américain, Jihad vs McWorld. Benjamin
Barber consacre son ouvrage à
l'autodétermination identitaire pathologique
(Jihad) comme réaction à la
globalisation (McWorld, dont le fer de lance se
trouverait dans l'industrie des médias en
voie de concentration). Il y décrit un monde
pris entre l'anonymat homogénéisateur
du marché et la fragmentation tribale ou le
« multiculturalisme
cancéreux ». Les multinationales
sont antinationales, « choice is
ultimately to be between the local Ayatollahs and
Coca-Cola ». Dans cette confrontation les
perdants sont la nation et la démocratie,
c'est-à-dire les valeurs. C'est la vision
pessimiste d'un Américain sensible à
la dégradation de la place de son pays dans
l'économie mondiale. Vision surtout
simpliste de la globalisation, ne serait-ce que
parce qu'elle ne signifie pas
homogénéisation ni éradication
des sociétés nationales.
Plus de global et plus de national
Vue du côté des entreprises, la
globalisation signifie surtout la délicate
tentative de maîtriser la diversité
(d'organisations, de pratiques commerciales, de
produits, de règles en tous genres) et
d'essayer d'en tirer parti. Les tendances sont
à la fois à la standardisation des
produits et à la
différenciation. La différenciation
vaut pour les marchés (observé dans
le détail il n'y pas un marché
mondial mais des marchés mondiaux et encore
beaucoup de marchés nationaux), comme pour
les organisations productives. Plus
l'économie moderne se déploie,
concurrentielle et imprévisible, plus elle
assoit son efficacité sur des réseaux
sociaux établis, serrés,
territorialisés, qui introduisent un peu de
stabilité et rendent possible l'ajustement
permanent de l'organisation de la
production. Le paradoxe de la mondialisation
est qu'elle suscite des
« économies-territoires »
tressées par des relations humaines
spécifiques et des garanties de long terme.
Olivier Mongin et Jean-François Bayart
défendent l'idée que la
mondialisation provoque une résurgence des
cultures autochtones, où l'économie
s'encastre dans la culture et le social : il
n'y a pas une économie abstraite et des
cultures revanchardes . La confrontation
Est-Ouest avait enchâssé la lecture du
monde dans le simplisme binaire de la guerre froide
ou, au mieux, dans un simplisme ternaire
(Ouest-Est-Tiers monde). Depuis la fin de la guerre
froide, il y a autant de littérature sur la
diversité des adaptations nationales au
capitalisme que sur la globalisation. La
normalisation est une tendance, pas un fait acquis.
Les systèmes sociaux restent
différents, les cultures
managériales, le degré d'ouverture au
monde, le degré de solidarité
nationale, tout cela varie dans un camaïeu
dont il est par ailleurs difficile de dresser une
synthèse intelligible mais dont on est
sûr qu'il ne se réduit pas à la
généralisation de Jihad localistes ni
à McWorld. C'est la tension entre le global
et le local qui fait la période actuelle,
pas la victoire de l'un ou de l'autre. La
confrontation différencie plutôt les
sociétés, avait prévenu
Lévi-Strauss : la diversité des
cultures humaines est moins fonction de l'isolement
des groupes que des relations qui les unissent. Les
sciences sociales parlent d'acculturation (Dumont),
d'hybridation (Shayegan), de réinvention de
la différence (Bayart), et posent une
question importante : dans quelle forme
politico-géographique le
« local » se donne-t-il dans
l'ensemble ? Robert Reich, qui fut ministre du
Travail de Bill Clinton, répond :
à mesure que la signification de la
technologie nationale, de l'entreprise nationale et
même de l'économie nationale au sens
macroéconomique du terme s'estompe, les
particularités de la société
dans laquelle s'inscrit la portion
« locale » de l'économie
globale prennent davantage d'importance.
L'éducation, le niveau de formation, la
solidarité de cette société
locale - entendez nationale - sont les conditions
d'une bonne insertion dans la mondialisation.
On peut soutenir cette thèse
paradoxale : les Etats-nations sont à
la fois malmenés par la mondialisation et
confortés par son effet
différenciateur. Si le local se
présente encore beaucoup dans les habits du
national, c'est parce que les Etats-nations ne sont
pas une simple trame cartographique. Pour faire
comprendre qu'on est là loin de la
contingence, on peut mobiliser la notion de
« figure universelle »
proposée par Louis Dumont et voir dans
l'Etat-nation la figure géopolitique
universelle qui correspond à
l'idéologie individualiste moderne. C'est
pour des raisons structurelles, et pas
conjoncturelles, que l'Etat-nation, né avec
la France révolutionnaire, est devenu le
modèle politique non seulement dominant du
monde mais quasi unique. Après la
deuxième guerre mondiale, c'est au nom de
l'émancipation nationale que s'est
menée la révolte contre les empires
coloniaux. Les pays sous-développés
qui ont réussi leur développement
depuis quarante ans sont ceux qui ont mené
des politiques publiques nationales vigoureuses de
protection de leur marché intérieur,
pour mieux s'inscrire ensuite dans les courants
internationaux, et le cas échéant en
mobilisant un nationalisme sourcilleux
(Corée du Sud, Taïwan, Singapour...).
Les jours de l'Etat-nation sont évidemment
comptés, Renan l'avait déjà
dit, mais personne ne saurait dire si cette survie
se compte en années, en décennies ou
en siècles. Pour le moment, on compte de
plus en plus d'Etats-nations sur la surface du
globe. Comme le souligne Yves Lacoste ,
l'Etat-nation est un modèle de plus en plus
revendiqué et c'est bien pourquoi les Etats
pluriculturels se disloquent.
Sur le plan économique, la tendance est
à la mondialisation c'est entendu, mais
ayons conscience du point d'où nous
partons : celui d'une situation
configurée par la
« nationalisation » des
économies lors des deux guerres, de
l'entre-deux-guerres protectionniste, et de
l'après-guerre keynésien. Certes le
commerce international a repris depuis les
années 50, mais parallèlement
à la constitution d'économies
nationales intégrées. L'instrument en
fut la dépense publique (budget de l'Etat et
sécurité sociale) qui a atteint dans
les pays développés quelque chose
comme 45 % de l'économie nationale. Or
les marchés publics restent nationaux.
Même dans l'Union européenne, la part
des entreprises étrangères dans les
marchés publics progresse grâce aux
directives d'ouverture mais n'excède pas
10 %. Les marchés nationaux dans leur
ensemble restent déterminants. Le Japon,
dans lequel on voit le champion de l'exportation,
n'exporte jamais que le dixième de sa
production de biens et de services. La proportion
n'est guère plus grande aux Etats-Unis.
Même au sein d'une zone aussi homogène
que l'Amérique du Nord, le commerce entre
une province du Canada et les Etats-Unis est en
moyenne vingt fois inférieur au commerce
entre deux provinces canadiennes . Entre la
France et l'Allemagne, le facteur est de un
à sept. Même en Alsace, la
facilité des échanges
économiques outre-Rhin est limitée
par un système juridico-administratif
différent, par des codes sociaux
spécifiques, et un vocabulaire qui reste
hors d'accès pour les mots
sophistiqués ; l'industrie alsacienne
trouve le quart de ses sous-traitants en Allemagne
ou en Suisse mais plus de la moitié en
Ile-de-France ! L'étude de la
mobilité réelle du capital contredit
l'opinion publique qui pense que le capital est
avant tout à la recherche d'une
rentabilité maximale où qu'elle soit.
Les portefeuilles d'actions américains
restent centrés sur des valeurs
américaines. L'argent ne connaît pas
de frontière, c'est bien connu, mais la
bonne vieille communauté nationale
d'intérêts constitue une garantie non
négligeable dans l'incertitude ambiante.
En outre, la globalisation n'est pas produite
contre mais, à certains égards, par
les Etats-nations. La globalisation
financière date ainsi de la politique
monétaire des Etats dans
l'entre-deux-guerres. La difficulté
d'éponger la dépense inflationniste
de la première guerre provoqua des
désordres monétaires en Europe :
les Etats européens, notamment l'Allemagne,
devinrent les grands débiteurs de la
planète, les mouvements internationaux de
capitaux s'accélérèrent, les
placements spéculatifs sur le change des
monnaies prirent la place des placements en
père peinard (bons du Trésor,
emprunts russes). La globalisation
financière était née. Autre
fait frappant, il n'y pas d'un côté
des pays recroquevillés sur eux-mêmes
et protégés par leurs pouvoirs
publics, et de l'autre des pays ouverts au grand
large : dans l'ensemble, le degré
d'exposition au commerce international et
l'importance de l'Etat dans l'économie du
pays sont proportionnels. En Belgique, en
Suède ou aux Pays-Bas, la petite taille du
marché a poussé les firmes vers le
grand large, et en retour l'exposition à
l'international a conduit l'Etat à augmenter
la protection sociale nationale ; en revanche
au Japon ou aux Etats-Unis où l'ouverture
aux flux internationaux est moindre, l'intervention
de l'Etat est moindre aussi. Quant à elle,
la globalisation industrielle ne
révèle nulle contradiction entre les
transnationales et les Etats-nations : les
premières se nourrissent des seconds, qui
leur prodiguent des politiques publiques de long
terme et de profitables différences
fiscales. Même les réseaux mafieux ont
besoin des Etats pour exister à leur marge
judiciaire.
La territorialisation exhaustive, celle qui est au
cur de l'Etat-nation, est le revers
inéluctable de la modernité
économique : il faut contrôler
les autoroutes, l'acheminement des matières
dangereuses, défendre l'espace contre les
risques d'incendie ou les risques technologiques.
Plus l'échange prend d'importance, plus il
se développe selon des routes nouvelles et
imprévisibles, et plus la garantie
est requise que la totalité du territoire
présente de bonnes conditions de
sécurité. Les territoires
segmentaires, à géométrie
variable, sont le fait d'économies frustes
et de sociétés limitées. Ne
nous laissons pas trop embarquer par la
thématique des réseaux - pertinente
évidemment pour rendre compte des
transformations, mais pas de toutes les
transformations et pas de toutes les
réalités. C'est l'articulation
du réseau (transnational, souplesse et
échappement au contrôle) et de la zone
(impératif de contrôle, logique
d'Etat-nation) qui est la problématique
territoriale forte du temps.
La persistance du national est tout aussi frappante
dans l'histoire des idées politiques. Aucun
penseur du xixe siècle
n'ignorait que le nationalisme était le
mouvement dominant de son époque ;
néanmoins, relève Isaiah Berlin,
jusqu'à la première guerre mondiale
on le supposait en déclin. Les premiers
chauvins fanatiques étaient vus comme des
énergumènes plus que comme des
précurseurs : « au fond les
rationalistes et les libéraux, et bien
entendu les premiers socialistes, ignorent le
nationalisme. Pour eux ce n'est qu'un signe
d'immaturité . » Marx et
Engels ne voyaient dans la religion comme dans le
nationalisme, dont le terme même
n'apparaît que dans les années 1890,
que des avatars tactiques de la bourgeoisie. La
surprise des socialistes devant les positions
chauvines de la plupart des leurs lors des
préparatifs de la première guerre
mondiale, marquera la prise de conscience de
l'erreur de la science politique de
l'époque. La furie de la guerre et
l'effondrement de l'empire austro-hongrois vont
laisser l'Europe face à son énigme
nationale. Et je ne suis pas sûr qu'on ait
vraiment progressé en ces heures de
construction d'une fédération
européenne. Car le débat politique
sommaire entre ceux qu'on a pris l'habitude
d'appeler les souverainistes et leurs adversaires
(ou se mêlent régionalistes,
internationalistes et pro-européens) a son
pendant académique. Dans un savant
mélange d'analytique et de normatif,
certains de nos meilleurs universitaires inscrivent
la disparition des nations. Dans son ouvrage
à succès La fin des
territoires, Bertrand Badie annonce avec
satisfaction la fin des territoires nationaux, mais
est obligé de reconnaître, que ce soit
à l'occasion de l'éclatement de
l'URSS ou des revendications identitaires ailleurs,
que la « sacralisation des
frontières par les Etats redonne
incontestablement des couleurs aux
territoires ». Que signifie au
juste cette sacralisation ? Regrettant la
« mort du sacré
républicain », Alain-Gérard
Slama prétend que la République avait
réussi à « sacraliser la
synthèse des aspirations
démocratiques du peuple et de l'Etat
souverain » - que signifie donc son
sacré à lui ? Qu'on le regrette
ou qu'on s'en félicite, relève
Jean-Marie Guéhenno , « la
conscience d'appartenir à une
communauté nationale reste dans la plupart
des nations européennes un sentiment fort,
qu'aucune argumentation fonctionnaliste n'a
jusqu'à présent réussi
à vaincre, et le choix européen est
rejeté chaque fois qu'il est
présenté comme une alternative au
choix national ».
2. Carence théorique
Une évidence qui aveugle
Dans une livraison que la revue de
géopolitique Hérodote a
consacrée à la nation, le sociologue
Robert Fossaert relève ce brouillard :
la question nationale connaît une gloire
mondiale, mais reste opaque, l'évidence
apparente fait faire l'économie d'une
théorisation. « La question
nationale demeure brumeuse, la nature commune
à toutes les nations reste imprécise,
la question du déclin et du
dépassement des nations relève plus
d'une sorte de métaphysique politique que
d'un jeu d'hypothèses stables. Bref, la
question nationale reste à
poser . » Ouvrant l'ouvrage de
l'Ecole des hautes études, jean Baechler
donne une explication bien syncrétique. La
nation européenne serait née de la
combinaison de cinq éléments :
le passé objectivement partagé d'une
communauté, car « il coule de
source que les générations
successives finiront par acquérir une
histoire commune » ; l'existence du
concert européen de nations, la nation ne
pouvant naître seule ; la fragmentation
structurelle issue de la féodalité et
la tempérance par des contre-pouvoirs de la
société hiérarchique
traditionnelle ; l'individualisme, qui serait
né de la désagrégation
progressive de « l'instinct de
communauté » à partir du
xvie siècle ; la
volonté de vivre ensemble, le contrat social
s'appuyant sur les passions et l'intelligence
délibérée de la
communauté. Chacune de ces observations est
sans doute exacte, mais on ne saurait en tirer une
intelligence robuste d'ensemble. Du reste l'auteur
se range à des métaphores : la
nation aurait une « essence
propre » (laquelle ?), elle serait
un « corps chimique » - ne
serait-on pas plutôt du côté de
l'alchimie ? Comme l'observe Dominique
Schnapper, une de nos spécialistes de
l'identité nationale, « les
illustrations de la confusion dans l'usage du mot
nation sont nombreuses. Les savants
américains ont ainsi tendance à
appeler nation toute collectivité historique
qui a gardé conscience
d'elle-même : ils parlent de nation
basque, de nation corse ou écossaise ;
je préfère dans ce cas parler
d'ethnie ». Ce qui ne dissipe pas
beaucoup la confusion. Yves Lacoste est
condamné au désarroi :
« mais enfin, qu'est-ce qu'une
nation ? »
Gil Delannoi renchérit : l'objet nation
échappe à la théorisation car
il serait « à la fois
théorique et esthétique, artificiel
et organique, universel et particulier, civique et
ethnique, collectif et individuel. Devant la
difficulté, les théories de la nation
ne s'accordent pas et semblent se trouver devant
une évidence qui aveugle, une certitude qui
s'évapore ». Regroupons ces
caractères en deux classes : la nation
peut être vue comme quelque chose d'à
la fois théorique, artificiel, universel et
civique ; et à l'inverse comme une
entité esthétique, organique,
particulière et ethnique. Du
côté de
l'« artificiel », la
construction volontaire, le jeu politique, le
civisme. Du côté de
l'« organique »,
l'anthropomorphisme, l'héritage de la terre
des aïeux, la transmission
intergénérationnelle. A
l'universalisme de la France des Lumières,
celle des droits naturels et des principes
généraux auxquels doivent se
soumettre les particularismes, s'oppose une
conception de la nation qui exalte la
singularité de chaque peuple,
l'irréductibilité de sa culture et la
substance de son ethnicité. Faut-il donc
choisir ? Interrogeant le « malaise
dans l'identification », Jean-Marie
Guéhenno avoue l'impuissance
théorique : « nous voici
contraints d'admettre tout à la fois le
caractère contingent de l'idée de
nation et l'importance pour une communauté
humaine de se bâtir une
identité. »
Le dernier paradoxe proposé par Delannoi
(« collectif et individuel »)
relève d'un autre aspect des choses, celui
des relations entre nations. La nation peut
être vue comme un collectif
évidemment, mais aussi comme un individu
collectif, identifié face aux nations
voisines, au sens où Michelet voit dans la
Nation une personne morale. Doit-on
considérer la nation dans son ordonnancement
intérieur, ou au contraire comme un tout
existant dans ses relations aux autres
nations ? On pressent évidemment
qu'elle doit se lire dans la corrélation du
champ interne et du champ externe. Comme
Tocqueville l'avait annoncé, les individus
sont agrégés dans une
individualité de masse supérieure qui
les préserve de l'atomisation. C'est le
mystère de la relation de l'individu au tout
qui est ici effleuré. A cet égard, la
nation, dans son acception moderne d'Etat-nation,
présente une caractéristique
troublante pour l'analyse : de toutes les
morphologies sociales, pour parler comme Jean
Baechler, elle est la seule à ne pas
être fondée sur une architecture
assignant à chacun sa place dans le tout,
c'est-à-dire sur un ordre. Baechler
répertorie comme morphologie,
c'est-à-dire ce qui définit le
« nous » le plus étendu
possible, la famille, la tribu, la chefferie, le
royaume, l'empire, la caste, la
féodalité et la nation . Toutes
sont par définition l'expression d'un ordre.
C'est évident pour la famille ; c'est
vrai du royaume, centré sur la personne du
roi ; de l'empire, du fait de l'empereur et
par ce qu'il suppose de relations
hiérarchiques internes ; c'est tout
à fait évident pour les castes, etc.
Mais la nation suggère
l'égalité interne, parce qu'elle est
précisément fondée sur un
Peuple, un collectif exhaustif ; et
l'égalité externe, parce que les
nations sont par nature égales en droit,
chaque peuple fondant, approximativement, sa
nation. Une égalité
générale qui fait disparaître
les aspérités, ce qui en fait un
objet lisse échappant à
l'intelligence et lui donne son apparence
d'évidence aveuglante. Joël Roman
résume : l'Etat-nation est le plus
important des concepts politiques des deux derniers
siècles, le plus tenace, mais aussi le plus
impensé, « le grand impensé
de notre tradition politique, soit qu'on le prenne
comme pur donné, qu'il ne vaut pas la peine
de chercher à interroger, soit au contraire
qu'on le voue au dépassement sous l'emprise
de la lutte mondiale de classes ou des exigences du
marché international, comme l'on
voudra ».
(...)
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