Premiers chapitres

BEATRIX BECK
LA PETITE ITALIE
nouvelles
« Ce recueil pourrait être qualifié de journal intérieur, par opposition à ce que l'on appelle journal intime. Béatrix Beck ne note pas ici ce qui lui arrive au fil des jours. Elle est attentive à la vie des autres. Elle nous dit ce qui lui passe par la tête, ce qu'elle imagine et qui prend forme de nouvelles et parfois de fables. Elle nous fait partager ses espoirs et ses doutes. Elle s'adresse à notre sensibilité. Elle donne souvent à sourire et même à rire, mais surtout à réfléchir et nous voici souvent face à notre conscience.

 


a jeune Alia Frescati, tirant par la main son petit frère Nicola, ponctuait d'éclats de rire les marches manquantes dans l'ascension de leur escalier branlant.
Faubourg surnommé la Petite Italie. Aux fenêtres, linge multicolore, voilures prêtes à prendre le large. Sur les rebords, risquant d'estourbir en cas de vent les passants dont l'heure avait sonné, des plantes arrosées de vin rouge, café noir et jus de chiques.
Les uns faisaient venir les autres de leurs fins fonds où, dans des fioles transparentes, frémissait pour leur fête le sang des martyrs mais Eusebio, le père d'Alia, connaissait, lui, la vraie lumière, venue de l'est. Arrivé jadis sans savoir un mot de français, il réussissait pourtant à prêcher la bonne parole athée : un signe de croix suivi d'un étirement de la paupière inférieure par l'index ou les mains jointes se dénouant pour un bras d'honneur.
Travail et piaule trouvés, écrivit à Alida, sa fiancée, croyante quoique belle. Pétrissant elle-même les pâtes. Toutes. Lavait le plancher les pieds nus comme les enfants au bord de la mer qui s'amusent dans la frange d'écume. Faisait la lessive avec des cendres et la pitance avec des orties. D'un pinceau trempé dans du lait de chaux, effaçait les ombres sur les murs.
Alia poussa la porte de ce qu'elle appelait la maison, une carrée tapissée de papier journal.
Le lit conjugal, caparaçonné de satinette feu à volants, mangeait la moitié de la place.
De l'autre côté de la magnifique cuisinière noire aux cuivres étincelants, le matelas où Alia dormait avec ses frères Giorgio et Nicola. Les deux adolescents, séparés par le cadet, se muchaient le plus loin possible l'un de l'autre, Alia serrant Nicola dans ses bras. Mon ourson, mon grigri, mon bouclier. L'enfant, en dormant, murmurait non.
Gabinetto dans la courette commune avec l'immeuble du fond. Dépavée pour cultiver des légumes répartis entre les familles suivant les règles du kolkhoze.
Parfois les hommes en venaient aux mains pour trois courgettes. Leurs épouses essayaient de les séparer avec les supplications, imprécations, embrassements du grand opéra. Parfois les femmes se volaient dans les plumes pour deux tomates et les maris assistaient au spectacle avec intérêt, tifosi allant jusqu'à exciter leurs moitiés comme des chiens : « Attaque, attaque ! », « Mords-la », « Je mets cent sous sur Fallela ».
Au dernier étage, dans un placard à balais coquettement aménagé, tapissé d'échantillons de papier mural, vivotait la très vieille signora Cumini, trois fois veuve et plus de dents. Elle dormait recroquevillée pour pouvoir fermer sa porte. On la nourrissait gratis, les uns par solidarité sociale, les autres pour l'amour de la bienheureuse Maria Goretti, la grande Teresa ou, carrément, Dieu.
- Du pareil au même, chuintait Lucrezia Cumini.
Lait de poule, purées de toutes choses, même gâtées, elle n'y voit que du feu. Consommé où le chat mijote trois heures et demie, c'est pas la mort d'un pape. Avec les herbes, un vrai lapin. La nonagénaire Lulu larmoyait d'attendrissement en déglutissant.
Alida étreignit sa fille comme si elle venait d'échapper à un carnage, coiffa de sa belle grande main abîmée la tête ronde de son fils, rasée à cause des poux des riches :
- Mon cœur, qu'est-ce que t'as fait à l'école aujourd'hui ?
- Rien.
- Oh, protesta Alia. Ils ont appris une chanson. Chante à maman.
- La pou-oule noire pond dans l'a-armoire.
- Et puis ?
- La poule blanche je sais pas.
La toute petite Sandra donna de la voix. Mère et fille se jetèrent sur elle, l'arrachèrent à son moïse, se l'arrachèrent. Alida dut lâcher prise pour touiller la sublime soupe des premiers jours du mois, une totalité, un absolu. Dans chaque assiette un filet d'or liquide. Mon huile c'est mon sang, disait Alida en rebouchant serré le bidon. Fête intérieure, recueillement. Seigneur, priait in petto Alida, mange avec nous cette bonté.
Quand le travail venait à manquer, on allait jusqu'à bouffer de l'herbe bien bouillie, bien tordue, bien hachée. Les macaronis vivent de l'air du temps, disaient les Français, les gaspilleurs, avec envie et mépris.
Après le repas, succulent ou misérable, les trois enfants baisaient la main de leur mère qui l'avait préparé, l'hommage de Nicola tenant plutôt du suçon. Alida accueillait le cérémonial avec naturel et dignité.
Essayait de raconter à son mari :
- La voisine… le boulanger… la pluie…
- Les ragots j'en ai rien à foutre. Parle-moi de la dictature du prolétariat. Parle-moi de l'unité organique - organique, avec les socialistes, ces ordures, mais il faut. Discipline, ordre et méthode sont les clés de la victoire. Parle-moi de ce qui m'intéresse.
Alors elle se taisait. Il discourait pour la galerie même quand il n'y avait pas de galerie, mais les nuits réparaient les jours.
Comme de juste, Eusebio s'était opposé à ce que ses enfants soient baptisés. La superstition nous l'écrasons du pied. Alida les avait tous ondoyés en cachette, en vitesse pour ne pas être prise en flagrant délit. Trois gouttes de Château-la-Pompe sur ta tête de pipe, mon limaçon de la Sainte Vierge. Je te bap au nom du Père Fils Saint-Esp. Gueule pas, mon bandit. Ainsi soit. Bonne chose de faite. T'iras pas t'emmerder aux Limbes, tu verras Dieu et tout. C'est pas toi qui vas dénoncer Mamma à Papa, hein, petite langue ?
*
Alia avait appris de sa mère qu'il ne fallait jamais rester une seule minute sans rien faire.
- Mais si on n'a rien ? Rien pour les mains, rien pour les yeux ?
- On peut toujours dire ses prières. Ça fait du bien même si ça réussit pas.
- Papa ne veut pas.
- Il croit qu'y veut pas mais il veut.
Les enfants doivent aller plus loin que leurs parents. Alia comprit qu'il lui fallait toujours faire plusieurs choses à la fois. Tout en enserrant doucement Sandra de son bras gauche, elle tira son livre d'histoire de son havresac de jute, cousu par la mère, renforcé de coins de cuir par le père, et se mit à chantonner sa leçon sur un air de berceuse. Sandra sourit de bonheur en apprenant que les nobles avaient renoncé à leurs privilèges la nuit du 4.
*
Chaque matin Eusebio, levé le premier, sans réveil mais la sonnerie on l'a dans la tête, jetait un regard sur les siens endormis. Mon épouse, ma légitime à la vie à la mort, ma femme à tout faire. Mes grands, joyeux komsomols. Mes petits, avenir de notre classe.
Déjeunant d'un grand noir au zinc de La Ville de Reggio, louchait vers les œufs durs sur le comptoir. Elever des poules à la maison ? Une poulette dans une caisse. Lapin ?
Chaque matin Alida, la forte tresse de ses cheveux noirs descendant jusqu'aux fesses, avant d'être relevés en double torsion et tiare - dans sa chaste chemise de nuit de condamnée au bûcher, mais facile à relever -, prononçait trois mots essentiels, l'eau, le feu, la petite, et la journée se mettait en marche. L'eau sur le palier. Pas de palier, une plate-forme au-dessus du vide, disaient les autres locataires, les locs. Au-dessus de l'air, pensait Alia. En classe, machine à faire le vide, où plume et pierre tombent à la même vitesse lente. Image du paradis dont lui parlait sa mère, où les élus sont tous égaux malgré leurs différences. Image de la révolution dont lui parlait son père, où chacun pourrait devenir quelqu'un.
Soupe du soir réchauffée devenue petit déjeuner, absorbée en silence pour ne pas perdre de temps.
Adieux à la mère. Adieux aux enfants. On ne les reverra peut-être jamais. Fracassés. Tombés raides. Les maladies de l'école. La subite. Viendra comme un voleur. Sainte Vierge Marie, mets ton grain de sel.
Alia encourage son petit frère à chaque marche ou trou :
- A la une, à la deux, à la trois, voilà. Hop et hop et hourra Nicola.
Giorgio dévale en bonds prodigieux. Champion de ski, parachutiste, Tarzan sur les cimes des baobabs.
Du haut de son troisième étage, Alida crie :
- Pas une loque pour t'enterrer. Ton sang qui salope. Ton père te tuera. Moi je te plaquerai ma main sur la gueule et mon pied où je pense.
Giorgio atterrit, s'esclaffe :
- En même temps ?
Nicola ne prête aucune attention à ces propos habituels et informe sa sœur :
- Dans ma poche ya un caillou.
- Pour quoi faire ?
- Pour me battre.
- Avec qui ?
- Avec les garçons. Pas avec les filles. Si on leur donne des coups de pied dans le ventre, elles ont plus de bébés.
Alida se précipite à la fenêtre et communique par gestes avec sa progéniture au péril de la rue. Main en va-et-vient près de la joue, menace au cas où. Tête secouée de gauche à droite et de droite à gauche, non, ses enfants ne démériteront jamais. Une main s'empare de l'autre : ne jamais lâcher le benjamin, il irait tout de suite se faire écraser. Les deux mains pressées sur la poitrine : vous êtes dans mon cœur.
Le groupe scolaire est au centre de la ville. Les Gaspi prennent le tramway mais les écoliers de la Petite Italie avancent à grands pas le long des immeubles gris, sur les trottoirs caillouteux, sur la chaussée bien bitumée. Demi-lune, de Gaulle-embranchement, les Anémones. On s'interpelle d'une bande, d'une fratrie à l'autre, se lançant salutations, informations, injures. Giorgio prévient les jumeaux Luppi :
- Si vous faites du gringue à ma frangine, je vous mets les tripes à l'air.
Le monstre bicéphale et quadrumane clame de sa double gueule :
- Bien trop moche. Se prend pour qui ? Blonde à crever. Sûr, c'est que ta demi-sœur.
Giorgio palpe dans sa poche son canif, malheureusement pas à cran d'arrêt.
Les chansons percent l'air. Bandiera, bandiera rossa trionfera, avanti popolo, a la riscossa. Le ciel, le ciel en est le prix. Beauté divine, quand je te vois je me débine. Beauté fatale, quand je te vois je me cavale.
Une voix entonna un couplet obscène. D'autres voix s'indignèrent :
- T'as pas honte, devant les mômes.
- Ils comprennent pas.
- Si, on comprend, protesta Nicola au nom de toute sa classe d'âge.
- Qu'est-ce que t'as compris ? demanda Alia inquiète.
- Maman veut pas.
- Ah bon.
- On en a rien à cirer, des conneries de la Loggia Pendue, conclut Giorgio.
La longue marche, dit le grand Luigi Pulpino. Quand Nicola n'en pouvait plus, son frère et sa sœur faisaient pour lui la chaise à quatre mains entrecroisées. Parfois il s'endormait, agrippé à leurs bras.
Dans la cour de son école, Giorgio fonça vers ses amis et ses ennemis.
Devant la maternelle, Alia demanda :
- Tu seras sage, Nicola ?
- Je sais pas.
Elle l'embrassa en riant.
Eusebio allait partir pour trois mois dans un chantier à l'autre bout du département.
- Tu vas t'en aller par le tramway ?
- Non, en camion.
Deux modes de locomotion aussi glorieux l'un que l'autre.
Debout dès potron-minet, Sandra lovée dans les bras d'Alida, Alida soutenue par Alia et Giorgio, Nicola accroché à la robe dominicale d'Alida, bleu nuit plissée soleil, la gens Frescati parvient saine et sauve devant l'apothéose de son chef, accueilli par ses pairs dans le véhicule maous qui fonce vers l'eldorado. La firme s'appelle Argo.
Mon Zebbio,
tu manges rien que tu nous envoies tant de sous ? Fais pas carême, ta santé c'est notre pain. J'ai payé des pataugas à Nicola heureux comme un roi qui s'en fiche. Ils iront à Sandra si l'Avenir le veut. Les rats rongent les chaussures mais pas chez nous. La Simonetta a eu une belle petite fille, Libera. Lait macache, elle tète sa tante.
On se joint tous à nous pour te saluer bien fort.
Alida Munero, femme Frescati
Ma belle, faut que tu viennes sans quoi je me mets avec la chèvre.
Ton mari
Frescati Eusebio

Si la chèvre n'avait que deux pattes ? De vouloir cœur et pensée j'y cours à ton secours mais les sous sont sur le dos des enfants, pourtant j'ai pris que le pire.
Alia quitta l'école le jour de ses seize ans. Vendeuse dans un magasin de chaussures. Préférée aux autres candidates grâce à sa beauté et à sa blondeur :
- Quand même, les pieds des gens…
- Notre-Seigneur a lavé leurs pieds et toi tu voudrais pas les chausser ?
- Mais maman, c'est pas des apôtres.
- Si.
Giorgio traficota, Alia devint putain, Nicola et Sandra furent la consolation de leurs parents, l'un peintre en lettres (enseignes, panneaux, banderoles, décoration véhicules), l'autre éleveuse de lapins angoras. En les épilant d'une main sûre, elle pensait à leurs congénères dans les hauts-de-forme des prestidigitateurs et à celui d'Alice entraînant sa jeune victime jusqu'au monde chtonien.
Un artiste peintre, client d'Alia, tu es le printemps de Botticelli, un peu garçonnière, l'épousa. Conduite à l'autel par son frère, petit dealer à qui Alida murmura au passage :
- Je te vomis.
- Merci maman.
Eusebio attendait au café d'en face, pas question de mettre les pieds dans la baraque des illusions.
Alia voulut retourner avec son mari à l'emplacement de la Petite Italie, rasée par les promoteurs. Elle crut entendre le cri de la belle saison : « Gelati ! Tutti frutti ! Gelati ! » et voir les enfants acheter un cornet par famille.



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