Victor-Lévy Beaulieu
Bibi
Considéré comme un des plus grands écrivains québécois, Victor-Lévy Beaulieu est l’auteur de 75 ouvrages dont certains ont été publiés en France, comme Jack Kérouac (éditions du Jour, 1972) et Monsieur Melville (Flammarion, 1980). Bibi, son grand retour au roman, un roman d’un genre un peu particulier qu’il appelle « autoroman », est le premier ouvrage qu’il publie chez Grasset. Quand il n’écrit pas, Victor-Lévy Beaulieu est éditeur, gentleman farmer dans la bourgade de l’arrière-pays des Trois-Pistoles, et milite activement pour l’indépendance du Québec.
((ME DIS
ourquoi je me trouve dans cet hôtel miteux à la périphérie de libreville, moi bibi ? – puanteur gabonaise des déjections de chiens qui entrent et sortent après avoir reniflé partout et pissé sur les pieds des tabourets – l’urine des chats aussi – cette chambre que j’ai louée, comme une cellule de prison c’est, avec même des barreaux à la fenêtre ; sur les murs, des illustrations encadrées montrant des rois – nègres du temps des grandes puissances colonisatrices – de la vermine aussi, toutes sortes de bêtes obscènes qui grouillent dessous le lit et dedans, comme les cinq cent mille habitants de libreville qui n’attendent même pas que le soleil se lève pour envahir les rues ; ça jacasse, ça chante, ça négocie les denrées à vendre ou à acheter, vêtements trempés déjà, peau moite déjà –
m’asseoir sur ma valise au mitan de la chambre et boire tusuite un grand verre de whisky – j’ai pourtant pas mis mes lèvres à tremper dans l’alcool depuis vingt-cinq ans – ce délire paranoïaque qui s’est emparé de moi la dernière fois, une beuverie de trois jours, me suis jeté dans le vide du haut d’un troisième étage ; heureusement que les poubelles étaient nombreuses le long de la ruelle, ces amas de sacs verts ont amorti ma chute, seule la clavicule gauche fracturée et le haut du biceps aussi, comme quand la poliomyélite s’est jetée sur moi, âpre le virus qui dévorait nerfs, muscles et sang ((du deltoïde supérieur du bras gauche jusqu’au poignet)) :
– T’avais qu’à être comme tout le monde, droitier, puis la malédiction ne serait pas tombée en ton toi-même comme une nuée de frelons, que ma mère a dit en apprenant le diagnostic du médecin.
ma mère, forte comme une grosse truie porteuse d’une douzaine de cochonnets, dur l’acier de ses yeux bleus, pas moyen jamais de s’arranger avec, la raison toujours de ce bord-là des couleurs, aucune sentimentalité dedans, pas de commisération non plus, rien à offrir quand ça saigne et fait mal, surtout quand ça saigne et fait mal, ainsi fut-elle, ma mère – à maudire même par-delà la mort, à envoyer sous les sabots des chevaux de l’apocalypse pour que la jument de la nuit la piétine, gros tas de viscères, de fiel et de sang dont même les chiens faméliques de libreville n’auraient pas voulu, trop abject c’était –
fait chaud dans la chambre malgré le climatiseur qui tourne au plafond ((ne fait que brasser le même air pourri)) – peut-être que si je descendais au bar ça serait moins pire : en tout cas, ça ne peut pas être aussi irrespirable que dans ce tombeau, avec tous ces méchants rois-nègres accrochés aux murs comme dans un musée, leurs femmes, leurs enfants, leur tribu, leurs prisonniers décapités : crânes blanchis faisant montagnes devant les trônes –
me lève, dissimule le fiasque de whisky dans la poche intérieure de mon veston, prends ma canne, sors de la chambre – au bout du corridor, cette petite cage d’ascenseur, mais ça donne rien de s’y rendre : à force de jouer dedans, les enfants de l’hôtelier l’ont cassée – aussi bien prendre tusuite l’escalier, pas une sinécure quand on est gaucher et qu’on ne peut pas se servir de sa main pour agripper la rampe – et ce genou qui s’est déboîté parce que je jouais trop souvent aux quilles sur des allées mal entretenues – ((laisse le temps faire son temps ! qu’elle aurait dit ma mère)) – descendre tout de même l’escalier et entrer dans ce bar et commander un whisky au propriétaire, si petit il est derrière le comptoir qu’il marche sur des caisses de bière en bois renversées : y avait-il des pygmées autrefois au gabon et quelques-uns parmi eux autres auraient-ils survécu à la décimation ? –
– Un whisky, que je dis.
le boire cul sec et en commander un autre – et le tenir celui-là de ma main gauche : à cause de l’attelage de cuir qui m’emprisonne l’épaule et le bras, je ne peux même pas trempouiller la langue dans mon verre : même si je détachais la courroie qui m’entoure le cou et m’assujettit le poignet, je ne pourrais pas pareil ; tout ce qui arriverait à mon bras, c’est qu’il se mettrait à pendre, comme guenille, le long de mon corps, et mon épaule gauche s’affaisserait, et j’aurais l’air d’un contorsionniste tout disloqué – au moins ma main elle ne tremble plus depuis que je tiens le verre ; j’en éprouve malgré moi une certaine satisfaction, et je vais rester ainsi un bon moment à regarder le verre avant de le prendre de la main droite et de le porter à mes lèvres –
Un autre whisky ? que dit le pygmée derrière le comptoir.
hoche la tête et regarde dans la fenêtre près de laquelle je suis assis sur le dernier tabouret du bar : de l’autre côté de la rue, des ouvriers chinois construisent une tour d’habitations ; ce sont sans doute les mêmes qui ont bâti le nouvel hôtel de ville de libreville – des ouvriers chinois, il y en a plus de trente mille en afrique, envoyés par leur gouvernement dans ces pays ruinés par les guerres, les génocides et les ethnocides à cause de l’appétit sanguinaire de despotes sans scrupules :
– Tu te libères du joug du colonialisme européen, et voilà maintenant qu’on se laisse emberlificoter par le nouveau conquérant chinois ! que dit le pygmée.
– Pourquoi vous laissez-vous faire ? que je dis.
– Pas les moyens d’agir autrement, que dit le pygmée. L’argent est aussi rare ici que de l’étron papal. Les Chinois en ont à plus savoir quoi faire avec, mais ils manquent de matières premières. Nous autres, on a du bois et du minerai. Les Chinois bâtissent nos immeubles, et nous autres on abat par pans entiers nos forêts, on extrait du sol le pétrole et les métaux précieux, puis tout ça est chargé dans d’énormes cargos qui voguent jusqu’en mer de Chine. Ç’a commencé par un investissement modeste de cinq milliards de dollars, ça dépasse maintenant le cap des cinquante milliards et demain on va célébrer le fait que plus de cent milliards de dollars chinois circuleront dans toute l’Afrique.
((ME DIS
les conquérants, tous des voleurs, prennent, mais ne redonnent pas, font de la pauvreté des autres un servile assujettissement ; on ne s’enrichit pas autrement quand on rêve d’être la plus grande puissance économique du monde : l’histoire de l’empire romain est là pour le prouver, l’histoire de l’empire espagnol aussi, et celle de l’empire français, et celle de l’empire britannique, et celle de l’empire américain – ((pour quelques-uns, toutes les richesses ; pour les autres, la pauvreté, la maladie, la souffrance et la mort)) – plus grand-chose d’autre à montrer, l’Afrique, dès qu’on sort de ses grandes villes, car tout nouveau gratte-ciel qui s’élève vers le ciel dit le contraire de la réalité : on n’a qu’à faire cinquante milles à l’intérieur du continent pour s’en rendre compte : famélique partout, sale et affamé partout – cinquante milles encore et c’est juste pire : guerres interminables de clans, à coups de machettes faisant gicler le sang : plein de cadavres le long des petites routes, gros ventres pourrissants qu’éventrent les charognards, ces bras, ces jambes, ces oreilles et ces nez coupés, ces têtes décapitées, plus de 300 000 morts sous le seul régime de terreur d’idi amine dada en ouganda, et des millions d’autres en somalie, au liberia, au ghana ou au kenya – ((dans ce continent qui a pourtant donné naissance à l’homme tusuite après l’extinction des dinosaures, incommensurable est la tristesse de toute cette matière dénaturée !)) –
– Un autre verre ? que dit le pygmée.
– Plus tard peut-être, que je dis.
fait chaud en hostie toastée des deux bords dans le bar ((le système de climatisation ne fonctionne plus faute d’électricité pour l’alimenter)) – cette sueur, ce linge qui colle à la peau, ces souliers de toile que les pieds semblent s’enfoncer dans une mare d’eau sale –
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