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Premiers chapitres

RACHEL BEAUJOLIN
Les vertiges de l'emploi
L'entreprise face aux réductions d'effectifs

 

Rachel Beaujolin est conseillère en entreprise. Elle enseigne à l'Institut d'Études Politiques.

Avant-propos

 
Je suis entrée, comme tant d'autres jeunes, sur le marché du travail en tant que stagiaire. Quelle ne fut pas ma stupeur quand, stagiaire dans une grande entreprise industrielle en 1992, j'ai été témoin de scènes où des responsables de la gestion des ressources humaines cochaient des noms sur des listes pour trouver le sureffectif exigé par la direction. On m'a demandé de garder le secret. Dans le même temps, on demandait à la direction des ressources humaines de préparer les salariés aux changements technologiques et économiques à venir, tout en exigeant qu'elle mette en œuvre des plans sociaux à répétition. Dans quel monde de folie et de schizophrénie étais-je entrée ? Un peu plus tard, dans une autre entreprise, j'ai entendu le directeur général affirmer ne jamais vouloir stopper le rythme des réductions d'effectifs en dessous de 3 % par an, malgré une rentabilité positive et stable depuis plus de trois années. Ce même homme s'interrogeait néanmoins et de façon tout à fait sincère sur l'avenir des jeunes dans cette société qui en laisse plus d'un quart au chômage… Et ma stupeur a été encore plus grande quand j'ai constaté que personne ne parlait de tout cela - du moins à l'époque - et qu'il existait très peu de travaux sur cette question gênante. Quand ils existaient, ils se voyaient fortement critiquer…
Mon désir de recherche est venu à ce moment-là. Comment expliquer ce qui motivait ce qu'on appelle pudiquement dans la langue spécialisée des gestionnaires : la réduction d'effectifs ?
Il a donc fallu mener l'enquête, en partant des quelques indices disponibles. Et pour cela, il fallait aller chercher entre les lignes ; derrière les chiffres ; dans les interstices des discours ; dans la mémoire des individus. Il fallait aussi accepter d'aborder la question des réductions d'effectifs en la contournant quelque peu car mon sujet gênait à la fois les dirigeants comme les salariés d'entreprise.
Il fallait donc à tout prix éviter « l'effet espion ». Dans de nombreux cas, il s'agissait de protéger au mieux les individus ayant accepté de témoigner, non seulement en restituant de façon anonyme leurs propos, mais de plus en éliminant des sources d'identification possibles. Pour que la parole se libère, il a fallu beaucoup de temps et de patience : revoir certaines personnes à plusieurs reprises, parfois de façon informelle, ou encore accepter d'écouter sans prendre de notes. Certains interlocuteurs me précisaient : « Je vais vous donner des éléments que vous me demandez mais c'est pour vous, pour votre recherche. La holding n'en soupçonne même pas l'existence et je ne veux pas qu'elle sache qu'ils existent. » J'ai pu entrer au cœur de certaines entreprises et assister à des processus de décisions à condition de garder l'anonymat.
Comment expliquer le recours répété aux réductions d'effectifs tandis que, dans bien des cas, les entreprises concernées ont des bilans économiques et financiers si ce n'est bons du moins corrects ? Dans quelle mesure ces politiques destructrices d'emploi ne viennent pas fortement mettre à mal toutes les politiques sociales développées depuis une vingtaine d'années ? Et finalement, que deviennent les missions, dans un tel contexte, de l'entreprise en général et d'une éventuelle politique socio-économique de l'entreprise, en particulier ? Car de fait, ce qui caractérise le cycle économique de 1990-1994 par rapport aux autres, c'est que le recul de l'emploi est fort et qu'il dure 1. Sur cette période, les entreprises françaises ont, d'après le ministère de l'Economie 2, plus détruit d'emplois que n'aurait pu le laisser prévoir le simple prolongement de comportements antérieurs, bien que, sur le plan économique, les entreprises conservent entre 1991 et 1993 un niveau de taux de marge supérieur à ceux atteints au début des années 1970. Le taux de recours aux licenciements économiques atteint en 1992 des records jamais connus depuis les décennies d'expansion de l'après-guerre (on enregistre 600 000 licenciements économiques cette année-là, soit 13 % des flux d'entrée au chômage) ; en 1993, l'effet combiné de la hausse des licenciements économiques et du recul des embauches semble avoir atteint son maximum 3 (les entreprises atteignent leur plus haut niveau de destructions d'emploi, les plus grandes ayant en moyenne diminué de 6 % leur effectif permanent) ; et en 1994, la reprise économique ne crée pas les effets escomptés en matière d'emplois stables 4 (la reprise donne lieu à des embauches à durée limitée). Et aujourd'hui encore, même si le taux de licenciements économiques a diminué, les entreprises continuent de se reconfigurer et les dirigeants de maîtriser autant que possible le niveau d'emplois internes.
Les débats dans l'entreprise ou dans la cité sur les destructions d'emplois sont relativement pauvres au regard de l'enjeu qu'elles constituent. Le projet initial de ce travail de recherche était alors de tenter de comprendre ce qui, à ce moment-là, fonde la décision de réduction des effectifs ; de mobiliser des grilles d'analyse de recherche en gestion mais aussi en sociologie des organisations pour éclairer cette décision de gestion ; d'interroger les pratiques de gestion des effectifs à l'œuvre pour accéder à une réflexion sur les mécanismes régissant la décision de réduction des effectifs.
Or justement, dans ses décisions, l'entreprise se livre peu sur elle-même, et les voiles posés sur l'analyse des processus de décision en matière de réduction des effectifs s'avèrent singulièrement opaques. A vouloir explorer l'analyse de ces logiques internes et des processus de décision qui régissent les réductions d'effectifs, on est confrontés à des zones d'ombre et de secret. Les entreprises déploient des trésors de diplomatie et de résistance pour ne pas avoir à aborder leurs décisions en matière de suppression d'emplois. Les dirigeants expliquaient alors qu'il s'agissait de décisions sur lesquelles il n'existait pas d'analyse a posteriori, qu'ils n'étaient d'ailleurs pas certains qu'il soit pertinent de se pencher sur cette question et qu'enfin, de toute façon, personne ne dirait jamais rien. Ils acceptaient de parler des plans d'accompagnement et de reconversion mis en place ou de la gestion des mobilités mais l'amont de la décision de licencier restait entouré d'un rideau de fumée. Lors de discussions informelles avec des directeurs des ressources humaines dans le cadre des séminaires confidentiels, la parole se libérait quelque peu : « chez nous, le Président craint une OPA et il ne faut surtout pas que l'on soit en sureffectif » ; « les années de politique sociale que nous avons menée jusqu'ici nous coûtent cher aujourd'hui » ; « de toute façon, on ne sait pas mesurer l'emploi ». Ou, ils exprimaient des formes de désarroi : « quand je vois tous ces jeunes au chômage, je me demande ce que l'on fait » ; « je dois encore annoncer un plan social, je me demande quand tout cela va s'arrêter, quand on va commencer à se calmer ». Mais, dans tous les cas de figure, ils précisaient : « surtout, ne dites pas que je vous ai dit cela », « ne le répétez pas ». A fortiori, il n'était pas envisageable de mener une étude dans leur entreprise : « C'est trop chaud en ce moment, je ne veux pas prendre le risque de remuer tout cela. » Il apparaissait que le processus de décision en matière de réduction des effectifs se masquait et en même temps prenait des formes d'expression diverses. Les discours tenus par l'entreprise sur les processus de décision en matière de réduction des effectifs se dissimulaient : ce qui était approuvé en privé se voyait souvent dénié en public. Il était difficile voire impossible d'en parler. Le sujet suscitait des réactions parfois violentes et les éventuels terrains d'étude se dérobaient.
La question devenait alors : comment penser un événement qui se cache, dans la dissimulation ou dans l'absence, sachant que si on l'aborde de front, on prend le risque de n'obtenir en retour que rejet et dénégation ? Face aux résistances rencontrées, il s'agissait de tenter d'approcher le sujet, sans pour autant susciter de réactions trop épidermiques.
Un tel projet concernant des pratiques de gestion de l'emploi rencontrait une difficulté supplémentaire : les décisions de réduction des effectifs laissent peu de traces. Les dirigeants rencontrés affirment à ce titre : « On n'a jamais rien écrit là-dessus. » Et même s'il existe quelques documents, tels des procès-verbaux de comité d'entreprise ou des comptes rendus de réunions de direction, il est souvent précisé combien la nature des débats y est aseptisée, voire éludée : « On ne va certainement pas y retranscrire les points chauds. » Les données quantitatives consolidées - bilans sociaux, comptes de résultats, tableaux de bord - demeurent, elles, partielles et sujettes à des interprétations diverses, nécessitant une mise en perspective et une confrontation à d'autres données. Enfin, les différents registres de la gestion y sont abordés de façon cloisonnée : d'un côté la direction des ressources humaines traite les aspects humains de l'entreprise (bilan social et éventuellement tableaux de bord de gestion des effectifs) ; d'un autre côté, c'est à la direction administrative et financière que l'on demande de porter un regard analytique sur les comptes, les résultats ou encore l'efficacité des différentes entités de l'entreprise. Ma recherche visait à trouver les liens qui existent entre les diagnostics stratégiques et les décisions en matière d'emploi ; entre les instruments de gestion de la performance et ceux du facteur travail ; entre la dimension économique et la dimension sociale de la gestion d'une entreprise.
 
Ce livre a ainsi pour objet de fournir les outils de compréhension d'un monde : celui d'une entreprise qui, au cours des années 1993-1998, entre dans une quête effrénée de flexibilité, déstabilisante pour tous. Il ne vise pas tant à faire un panorama dramatique de la tourmente que de montrer comment on a pu en arriver là, en démontant les mécanismes de décision en matière de réduction des effectifs et de course à la flexibilité de l'emploi.
 
 

Introduction

 
 
 Au début des années 1990, les mesures de réduction d'effectifs engagées par les entreprises se succèdent à la fois de manière spectaculaire avec des plans sociaux qui soulèvent des débats passionnés dans la cité mais aussi de manière moins visible, mais implacable avec des blocages d'embauches et des départs anticipés. Les uns évoquent alors les dures lois de la concurrence et les effets de la mondialisation : il faut s'adapter pour survivre, ce qui implique hélas de commettre des sacrifices. Les réductions d'effectifs résultent alors d'un calcul des sureffectifs et de l'exercice de la rationalité froide de gestionnaires efficaces. Les autres crient au scandale, voire au crime. La crise de l'emploi obnubile tous les esprits et menace la démocratie. L'entreprise, dont on se défiait il y a peu encore, est aujourd'hui l'objet d'attentes pressantes de la part des citoyens et des politiques. La société aime l'entreprise, il convient donc que celle-ci lui rende son affection. On l'adjure ainsi d'embaucher et surtout de ne pas licencier, pour éviter l'augmentation de l'exclusion.
Les passions s'exacerbent, lorsque surgit l'idée que l'entreprise est animée par des forces maléfiques. Des emballements médiatiques sur certains livres à fort tirage viennent renforcer l'opinion publique dans sa peur du chômage. Le succès de L'horreur économique de V. Forrester irrite les économistes, embarrasse patrons et politiques. Il touche juste, même si la question de l'exclusion est réduite à la manipulation d'un deus ex machina financier agissant dans la clandestinité 1 et asservissant la masse dans une soumission coupable. La thèse, de plus, en offrant à l'ensemble des acteurs une explication à leur désarroi a le mérite de désigner un coupable auquel tous les maux de la société peuvent être attribués. On s'aperçoit alors de l'absence d'un véritable débat de fond. Car de fait, qui parle aux citoyens de la crise qu'ils vivent ? Derrière les échecs successifs des politiques publiques de l'emploi, le chômage est au-devant de la scène et réduit la crise sociétale à la crise de l'emploi. Dans ce vide de données, les réductions d'effectifs ne sont saisies que sous le seul angle de leurs effets polluants sur la cité. Du côté des dirigeants d'entreprise, on renvoie à l'inéluctable économique ; du côté des responsables politiques, on assure que la reprise de la croissance viendra tout arranger ; du côté de nombre d'experts en économie, on se bat à coups de comparaisons et de prévisions statistiques. La plupart d'entre eux assurent qu'en libérant encore plus l'entreprise de toutes ses entraves, le marché fera son office et la croissance économique ramènera la paix sociale. Mais il n'est pas sûr que les discours parlent vraiment à ceux à qui ils s'adressent car ils livrent souvent des interprétations trop parcellaires des réalités vécues dans l'entreprise.
Comment se vit la crise à l'intérieur de l'entreprise ? Des chefs de service doivent annoncer à des salariés qu'ils ont encadrés pendant des années qu'ils sont licenciés. Des cadres qui jusque-là se pensaient intouchables se retrouvent eux aussi dans la masse des « charrettes ». De jeunes diplômés découvrent une jungle à laquelle on ne les avait pas préparés. Des directeurs des ressources humaines s'interrogent sur leur fonction lorsqu'ils sont contraints d'accumuler les plans sociaux. Des représentants syndicaux se retrouvent démunis dans leur rôle de contre-pouvoir. Des inspecteurs du travail en viennent à fermer les yeux sur de légères irrégularités quant aux conditions de travail, au profit de l'emploi. Des salariés n'osent plus s'exprimer, par peur - fondée ou non - de représailles.
« L'entreprise moderne 2 » apparaît, au début des années 1990, déstabilisée dans ses fondements. La recherche permanente de flexibilité - c'est-à-dire le développement d'une gestion de l'emploi allégée, sélective et multiple, vers des systèmes de plus en plus souples - met en cause le modèle de l'emploi salarié à temps plein dans la grande entreprise industrielle qui a constitué le fondement de la régulation sociale. Dans ses modes de gestion de l'emploi, elle rompt avec le contrat à durée indéterminée à temps plein comme modèle dominant de mobilisation du facteur travail et d'intégration au travail : elle est entrée dans un mouvement de flexibilisation qui amène à une grande hétérogénéité de situations. Dans son positionnement sur des marchés, elle se vit en situation de guerre concurrentielle et doit affronter des contraintes multiples qui parfois la déroutent. Dans ses discours, elle oscille entre le postulat selon lequel tout doit changer et l'affirmation selon laquelle rien de fondamental ne change.
Dans cette ambivalence des discours et parfois des pratiques de gestion, le débat sur les décisions en matière de réduction des effectifs reste confidentiel, laissant dans l'ombre les processus et les mécanismes qui y mènent. C'est l'objet de ce livre que d'éclairer les mécanismes à l'œuvre. Ma recherche a commencé au début des années 1990. La période était marquée par un phénomène massif de destruction et de reconfiguration des emplois, qui semblait aller au-delà d'un simple ajustement aux évolutions d'activité et qui prenait des formes très diverses. Ces premiers constats m'ont amenée à une série de questions : le caractère massif et répété des destructions d'emploi répondrait-il à un phénomène de réaction à la « crise » ? Ou s'agirait-il d'une amorce de mutation dans la mobilisation interne du travail ?
L'entreprise du début des années 1990 s'inscrit dans un monde en situation de crise, alors même qu'elle se croyait dans un mouvement de modernisation. L'entreprise vit dans le tourbillon de la quête de flexibilité, de la guerre concurrentielle et dans l'ambiguïté entre ses discours et ses pratiques. Dans cette situation proche de la panique, l'emploi est vécu à la fois comme une charge qu'il s'agit de rationaliser à tout prix et comme un risque que l'incertitude marchande qui pèse sur les décideurs ne permet pas d'assumer. Il devient l'objet de toutes les spéculations, faisant de la réduction des effectifs une fin en soi. La crise de l'emploi renvoie dès lors à une crise de l'entreprise comme institution sociale. La crise actuelle concerne bien évidemment le déficit d'emplois permanents suffisants à occuper l'ensemble de la population active. Celle-ci apparaît comme la plus visible, ne serait-ce que par ses effets individuels et collectifs sur l'ensemble de la population. Mais en examinant les processus de décision en matière de gestion des effectifs, et plus particulièrement de leur réduction, d'autres lieux d'expression de cette crise apparaîtront. La réduction d'effectifs vient en effet interroger à la fois les instruments de gestion et de décision, les modalités d'instrumentation des relations entre agents économiques, le comportement des décideurs quand ils perçoivent l'environnement comme incertain, les capacités de réaction des individus en situation de crise et, finalement, le sens même de l'action individuelle et collective. Si le chômage et les destructions d'emploi touchent de plein fouet en premier lieu ceux qui en subissent les effets, la société dans son ensemble s'en trouve modifiée, par effet de capillarité. On pourra le vérifier en examinant la mécanique des réductions d'effectifs et son pendant, la quête de flexibilité de l'emploi. Nombre de décideurs sont pris dans un tournis gestionnaire annihilant les capacités d'élaboration alternative… peut-être d'autant plus qu'ils ont eux-mêmes peur de tomber dans le vide.

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