Premiers chapitres
Bayon

Mezzanine



Bayon est journaliste à Libération depuis 1980. Il a publié, entre autres, Les Animals (Grasset, prix Interallié 1990), La route des gardes (Grasset, 1998), Le Lycéen (Grasset, 2000), et Gainsbourg raconte sa mort (Grasset, 2001). Son dernier roman, Les pays immobiles (Grasset, 2005), a reçu un magnifique accueil critique.


-… Oui, je vais tout vous raconter. Mais avant, il faut me promettre
si, si, promettez ! - que vous n'en direz rien, jamais, à personne.
-…
- Eh bien, alors, soit…

igurez-vous que cela commença comme un conte, dans la plus merveilleuse des demeures d'enfance qui se pût imaginer : la mienne. J'étais un jeune homme assez vif, et doué pour mon âge, au physique comme au moral. Mes parents étaient gens de bien. Fortunés, s'entend. Ils avaient engagé, dès longtemps, pour veiller aux soins exclusifs de ma petite personne, une fort accorte bonne femme de maison. Le mauvais sort avait doté cette honorable dame - fille-mère de surcroît, et à la simple bonne humeur aussi inaltérable que sa beauté tout juste mûrissante - d'une misère de fils handicapé au plus haut point.
Las, imaginez que le garçon ne parlait pour ainsi dire pas, ou tel une brebis, à peine, que sa grande bouche molle ne faisait que pendre, et ses mains de même. Sachez qu'il ne maîtrisait pas ses pauvres gestes secoués, ou comme un automate tout au plus, et qu'il sursautait incessamment, en proie à de violentes et inutiles décharges nerveuses de son organisme détraqué. Concevez bien que l'enfant était à moitié imbécile et frappé d'idiotisme mutique d'une part, et d'autre part impotent, jusqu'à la paralysie complète, quasiment.
Ajoutez à cela qu'il avait le corps replié, jour et nuit, dans un misérable fauteuil articulé, où son crâne d'infirme mal arrimé se dressait brutalement, par épisodes épileptiques, pour retomber, tous muscles affaissés, pesamment, sur son épaule ensuite, ainsi qu'un poids de pensée beaucoup trop lourd pour lui. Il faisait peur à voir, grand poupard cassé. Et en toute logique, il eût dû m'apeurer, au moins, moi aussi.
Mais avec toutes ces pitoyables qualités natives, cependant, l'adolescent anormal avait un visage presque régulier, distingué, et agrémenté même d'un je ne sais quoi de tendre amabilité fripée dans le sourire, qui le rendait proprement charmant. Il souriait sans se lasser. Non à la manière, strictement spasmodique, de tels débiles profonds ou du crétin congénital des Alpes, mais comme l'Ange lui-même. Agréablement, suavement. Nous liâmes connaissance, puis nous prîmes d'amitié. Moi, le faisant rire et me plaisant à le voir hilare. Et lui riant. Moi parlant, lui me buvant. Moi le promenant dans son fauteuil mécanique, lui béat murmurant d'étranges borborygmes de plaisir enfantin. Et bientôt, comme envoûté, il apprit à m'aimer, à m'appeler - en grognant - de loin, ou à me reconnaître, même, sans me voir, à l'odeur.
Rapidement, nos jeux d'enfants - il n'avait que quatorze ans et j'en faisais treize -, tout naturellement, affectèrent parfois des allures troubles d'échanges très doux. Quel tort y avait-il là ? C'étaient caresses sans malice. Nous nous adressions de ces gentillesses - signes, palpations, regards en dessous, furtifs sourires câlins, gestes vifs de la main - à peine tendres (clins d'œil languides, attouchements délicats et modestes cadeaux) qui rendent la vie bien réjouissante et en disent plus long souvent, sur l'état de l'âme et l'agitation des sens, qu'un long discours. Nous étions " amoureux " l'un de l'autre, voilà tout. Et notre intimité gracieuse, augmentée par la promiscuité obligée - ne vivions-nous pas sous le même toit, presque d'un même lit ? -, alla toujours s'accroissant, à mesure que notre relation d'affection se faisait plus gentille.

Vint le jour où je découvris mon jeune ami chéri, abruti selon sa nature, au bain, à la faveur d'une absence de sa mère, offert. Son corps de petit homme pelotonné éclata à mes yeux, de toute sa pâleur bouleversante marquée de plaques mauves, comme une éblouissante révélation. Il avait, fiché sur ses boulettes fripées comme deux châtaignes, un quiqui stupéfiant : très effilé, incolore et mobile. On eût dit d'une épingle, qui allait vibrant contre la boutonnière de son nombril. J'en fus transporté. La chose avait de quoi troubler le plus serein des sybarites. Il l'appelait, pour comble, à grand renfort de bafouillements jappés, tout en salivant joyeusement, de ce nom idéalement imagé : " La vipère rose ". J'en ris bien.
Mais ce jour-là, au moment où je faisais retraite, en refermant la porte de mon joli complice charmeur de serpent, je fus surpris. On entrait, il était nu et moi ému ; on eut tôt fait de m'accuser de louches pensers et de manigances. J'aurais la fessée… Que m'appliqua, proprement déculotté, sur mon derrière crispé d'impudent loustic, ma belle gouvernante à la main potelée et vigoureuse, sans surseoir. Ce " panpancucul "-là, sans qu'on pût le deviner - tant je me gardai farouchement d'en laisser rien paraître -, me précipita dans des transports de délectation si intenses, si indignes, que je crus un instant y crever, et que - dois-je encore l'avouer ? - j'en trempai de souillures accablantes mes caleçons de gosse sous ma culotte de grosse toile en plein fessage.
J'aurais dû, après cela, mourir de honte. Que non point, hélas ; j'avais l'âme scandaleusement veule, et ma vergogne hésitante ne servait que d'aiguillon pervers à ma vertigineuse concupiscence naissante d'animal vicieux.

Le soir même, encore sous le coup des étranges caresses infligées à mon postérieur endolori par l'inoubliable dextre autoritaire de la mère de mon ami, je revins nuitamment dans la chambre interdite de son fils aimé. Rien ne peut dépeindre notre joie, lorsque nous nous revîmes et nous retouchâmes. Quelles adorables retrouvailles ce furent. Lui ahanant d'éjouissement, grommelant, hochant le chef en jappant ; moi le gratifiant, le flattant et humant de partout, avec une sorte de ferveur redoublée, comme pour compenser son immobilité agitée. Nous luttâmes en silence. Et nos vives étreintes prirent illico, cette nuit-là, un tour nouveau, des plus singulier. Qu'il suffise de savoir que je fus dégrafé en un tournemain. Et que je mis bientôt notre garçon dans le même état d'impudique simplicité, propice à nos ébats nocturnes. Mon sang bouillait. Nos enlacements me chamboulaient. Je me sentais sombrer dans l'ombre.
Félix l'imbécile heureux - puisqu'enfin tel était son nom - geignait, mufle tordu, semblable au porcelet donnant du groin, et je gémissais sans plus de façons qu'un chien faisant fête, accroupissant mon éducation rigoureuse jusqu'au péché de chair. J'allais d'impulsion indécente en pâmoisons infâmes, choqué par la volupté. Et je me flatte un peu d'avoir jeté mon petit ami désaxé dans les mêmes luxurieux excès sensitifs. Je revenais sans cesse à ses marrons coqués et à son dard taillé en pointe. Sa " vipère rose " le faisait, pour lors, rire de toutes ses dents (qu'il avait pointues comme sa verge, et joliment nacrées). Elle était amusante, il est vrai, ainsi roidie sous la chandelle et lancée curieusement vers son bedon de paralytique.
La fureur persistante de notre passion me mit cependant en demeure d'y trouver de plus sérieux, complet et violent exutoire. Sauf à perdre le sens de langueur contenue. Or, c'est mon amour ICM lui-même qui m'inspira l'idée de génie. Je le vis d'un coup, dans mon délire lascif, galamment disposé à me recevoir, dans la coupe de ses cuisses relevées vers son torse, comme le plus galant des cadeaux sur le plus précieux des écrins. Sans tarder, échauffé mieux qu'un lardon frit, je me fis un plaisir de me présenter. Et l'on se fit, ce me semble, un honneur de m'agréer. C'est à peine si, alors que je m'installais du mieux que je pouvais, ce qui n'était pas une si mince affaire, je crus noter que mon joli camarade de jeu faisait quelques difficultés de notre arrangement. J'avais beau être souple et tendre, je n'en étais pas moins serré ainsi qu'un petit poing d'enfant. Félix s'impatientait de cette résistance, différant notre combinaison, eût-on dit. Mais il se crispa plus encore lorsqu'il sentit mes reins, évasés à point, se relâcher, s'arrondir, et mes issues s'ouvrir à force - non sans une ultime et ravissante réticence, qui paraissait une paresse -, pour laisser se glisser en leur antre, et comme leur chas, l'aiguille rosie de son pénis, qui de la rose avait surtout l'épine.
Je crus y passer. Tant le tournis de nerfs qui me saisit me secouait les vertèbres. Et que dire de Félix le benoît ? Sa respiration s'était accélérée follement. Il soufflait comme un veau à la tétine. Je me mis bientôt, à mon tour à murmurer dans le silence enfiévré, puis à déparler, perdant, comme par un prodigieux effet de mimétisme, le contrôle de ma raison, bêtifiant à l'instar de mon ami bébête, proférant sans retenue, entre deux mordillements d'impatience à son épaule ou son cou tendineux, les pires inepties ; véritables immondices philologiques que mon imagination corrompue, qui me les soufflait dans la langue du Démon, n'aurait osé concevoir un jour plus tôt. Ma morale croulait. Je criai - dois-je aller si loin ? - dans l'oreille moite de Félix palpitant, des insanités telles que : " Ah ! Ah ! Fais-moi-le là… " Ou encore - faut-il ajouter à l'ignominie accomplie de cette relation… ? - je lâchais des ordures de l'acabit suivant : " Oh, là, là ! Mets-l'y ! Fous-moi la chantilly dans la turbine à chocolat ! " Honte sur moi, si, donc, j'osais ces énormités, surprises à l'école de mes onze ans à peine révolus… Peut-on s'avilir plus si tôt ? Enfin, saisi de frénésie, comme à la mort, traversé de spasmes effrayants, trouvant encore l'effronterie d'articuler, en savantes hérésies improvisées, des fatras de " Holà, mon Dieu, mon doux, comme tout cela me complaît où vous savez…", émaillés d'invectives aberrantes à rebours de mes dispositions jouisseuses sur l'air de " Salop !", " Gredin !", ou " Foutue bourrique bouffe-le ! ", je pris Notre Seigneur - blasphème accompli - à témoin de mes odieux déportements de bougre trois fois monstrueux : pour moi, pour lui et pour nous tous.
Notre tumulte impie se conclut là, sur cet ultime déversement d'abominations, car brutalement la porte s'ouvrit, à l'instant suprême où je sentais, dans un soulèvement miraculeux, la furieuse et prodigue impétuosité de Félix l'enfant gâteux me cingler les entrailles, me baptisant par le bas et lui ensemble sous le signe de la lubricité fertile et les yeux maternels.
La nourrice importune jetant ses mains de fesseuse à son front chut à la renverse ébahie sans autre forme de procès, ses belles lingeries de nuit relevées sur le ventre. Je n'eus que le temps de ramasser mes affaires. En tâchant de rassembler mes idées quelque peu confuses. Elles me revinrent clairement au moment où j'allais achever mon vêtement. Ma décision était prise.

Je commençai par me ruer sur la dame de nuit pâmée, pour abuser d'elle sur-le-champ, avec la meilleure volonté et tout l'effort scandaleux que j'y pus mettre. Sous les yeux - exorbités, me parut-il - de son nigaud de bambin encore tout tremblant des pieds à la tête - la vipère rose plus que jamais dressée au ciel, diable pendard -, sous les yeux du fils, je la possédai crapuleusement autant qu'on peut prendre une femme. Quand j'eus mené à bien ma belle ouvrage en inondant le corps chaud, inerte, et convenablement remué, de ma grasse gouvernante d'ineffaçables traces de notre bon plaisir innocent, pleinement soulagé de ma tension malsaine et l'esprit rassis, je me retournai vers mon ami effaré : " Eh là, Félix, bel enfant, lui dis-je, il n'y a plus à barguigner : il faut vous accabler, ou m'accabler moi-même… "
J'étais très calme, cependant. Car mon plan était parfaitement ingénieux. Primo, Félix mon ami déficient ne risquait rien, selon moi, ou presque rien, n'ayant rien à perdre ; secundo, il était donc juste qu'il l'emportât sur moi, en un si grand péril, et tînt bon gré mal gré le rôle du volontaire ; tertio, sa bouche-bée à demeure m'était garante de sa primordiale complicité, de toute façon avérée. Je le baisai encore, de cette bonne trouvaille. Et son râle, lorsque posément, méthodiquement, je m'y pris de sorte à soulever, non sans peine, sa jolie maman évanouie pour la ficher exactement sur sa vipère rose chérie, là même où je trônais épanoui plus tôt, son râle fut un terne gargouillis autant d'approbation muette que de révolte de pure forme.
Je finis de mettre l'endormie capiteuse bien sens dessus dessous avant qu'elle ne s'éveillât. Puis, de force, en dépit de ses convulsions épouvantables, qu'aucune gronderie ne pouvait tempérer, je fis passer les bras de son enfant amant bêta en couronne autour de la gorge sensuelle de la mère dûment empalée. Enfin, utilisant à cet effet l'un de ses bas épais, ôté à la douillette jambe gauche, je garrottai net la gente gouvernante à l'instant où elle donnait signe de revenir à elle. Son cri ne fut qu'un souffle.
Et le mien, terrible, résonna juste après : " Au secours ! Au secours ! " La suite est simple… Dans une impulsion de sauvagerie inimaginable - ainsi que j'en témoignai -, Félix le simplet, métamorphosé en brute lubrique, avait outragé puis assassiné sa propre maman… surprise au dernier degré de la dépravation congénitale. Le docteur ne put que confirmer. Et pourtant, quel sens tout cela avait-il ?… Je comptais, précisément, sur l'inconcevable effort d'imagination qu'exigeait une reconstitution de semblable drame, pour faire valoir ma supercherie de gamin maléfique. En quoi j'avais bien raison. Personne ne désire jamais plus que cela approfondir les choses.

Félix n'est pas plus mal traité aujourd'hui qu'autrefois, du temps de sa mère assassinée. Il a juste, à présent, une chemise en fort coton qui lui sangle un peu les bras le long du corps. Je le revois, de temps en temps, avec beaucoup de plaisir. Car je n'oublie pas - oh, que non… -, à cette heure même où ma vie sexagénaire de commis honorable bascule, avant d'entamer sa descente sénile, je n'oublie ni ne regrette ces tendres heures de puberté turbulente qui me virent, certaine nuit câline d'il y a de cela cinquante ans, violé volontairement par mon petit copain impuissant, mon doux compagnon de jeux ICM au faciès d'ange dégénéré et au très long, très lisse, très piquant sexe rose. Je rêve souvent de serpents…

Et je suis bien aise de vous avoir narré tout cela par le menu. Mais surtout, surtout - je compte sur vous : pas un mot.





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