Premiers chapitres
Bayon

Haut fonctionnaire



Bayon est journaliste à Libération depuis 1980. Il a publié, entre autres, Les Animals (Grasset, prix Interallié 1990), La route des gardes (Grasset, 1998), Le Lycéen (Grasset, 2000), et Gainsbourg raconte sa mort (Grasset, 2001), Les pays immobiles (Grasset, 2005), Mezzanine (Grasset, 2009).


'enterrement n'eut aucun intérêt, hormis sa localisation charmante et indicatrice : le cimetière du village de Campan, patrie du Sapeur Mariole qu'illustra le sociologue marxiste Henri Lefebvre, aussi le philosophe romantique allemand Jean-Paul Richter, et avant eux la tradition merveilleuse qui parle de la " Nouvelle Arcadie " ou chante la " Vallée Heureuse ", ultime enracinement qui signait comme la perte principale du pays d'origine de mon père auvergnat, Laqueuille, son inféodation volontaire en orphelin dans l'âme saprophyte au fief d'adoption, terroir de la mère-femme des pleurs, Madeleine ; l'enterrement, c'est-à-dire la mise en terre, n'eut d'intérêt que cet endroit et ses gens, son église.
Sauf juste avant, sur la route y menant, dernier transport, et juste au dernier moment, sur le rebord du trou, pourtant.
Au bord de la fosse, sous la pluie brouillée qui s'en mêlait, tout au bout du vraiment petit périmètre à murets du cimetière villageois, il y eut ce minuscule événement, d'un enfant curieux et légèrement désorienté par le cours de la cérémonie lugubre, qui, échappant à la main de sa mère ou de son père, négligents, avancé à l'instant de la descente du cercueil puis des poignées de caillasse, sur les monticules de boue en tranchée, pour regarder dans l'excavation, en parlant au milieu du recueillement, fit mine de glisser et d'y dégringoler.
Je le retins, le curé le tint aussi, sans manifester toutefois la moindre offuscation, plutôt bonasse, et l'enfant, Noël je crois, restait à babiller dans la gadoue, intrigué de la manœuvre, au-dessus du mort, encore à ciel ouvert au fond de son arche de terre, parmi les flots de fleurs et les parapluies noirs.
Avant cela, qui finit gentiment (l'éternel recommencement, ainsi soit-il...) la courte visite de cet homme qui fut mon père ici-bas, 1926-1991, se déroulait un autre épisode à peine notable de ces funérailles printanières.
Echoué à Biarritz, havre de paix à son corps défendant où il devait revenir à la vie, mon père, désormais une épave en chemise à petits carreaux du dimanche abandonnée aux abîmes premiers, reposait dans un quelconque caisson de conservation de l'institut médico-légal de la ville de plage, attendant inhumation. La délégation familiale partie pour Campan, je fus celui qui se chargerait de convoyer décemment notre disparu de la mer à la terre.
J'avais trouvé vite le terme mythologique, ce nom fabuleux correspondant au rôle passable : Charon. Nocher infernal, comme disent les livres, passeur de l'Achéron, identifiable pour moi au Styx et au Léthé, qui n'ont rien à voir, Charon fils de la Nuit et d'Erèbe fils de Chaos, d'une dureté hermétique ultime, fait métier de conduire les âmes de la mort à la mort - malheur à celles qui ne peuvent payer. Je me vis aussitôt dans cet enfant si morne.
A neuf heures du matin, on me conduisit, débarqué du train de Tarbes de l'aube, par une allée piquée de fleurettes verdâtres, vers une cellule où était un chariot. Dans une certaine odeur, fade, qu'on assimile peut-être à tort à celle des fleurs terreuses du type chrysanthème en pots, gisait le corps complètement mort de mon père, on referma la porte derrière, sur nous.
Les fanons, pas tout à fait, les plis d'animaux du cou, qui viennent vieux, quand l'être tire, chenu, au vivant confondu, écorce, cuir, brebis ou oie, ongles-corne et nez-sabot sous les rides convulsées de bois, les lignes du menton comme extirpées du col, étaient désormais mauves, allant au jaune poulet, dont la glotte avait le grain gésier, noué à la cravate.
Pas trop bien embaumé, mais après tout tant mieux, le masque, peu pharaonique, relâché comme il advient dans le trépas, gardait quelque chose de compliqué, contrarié dans l'agonie encore tangible, de visiblement tendu. A l'arcade, aux tempes, aux yeux, sur les narines et les lèvres malmenées, tantôt par l'hémorragie tantôt par les soins intensifs de la réanimation-mise à mort, figuraient les traces probantes d'une bagarre de rue.
Mon père abordait la mise en bière, j'en témoigne posément, comme roué de coups de poing en pleine figure, tuméfié de partout, en somme retour d'une fameuse java ; cuite qu'il n'aurait jamais connue tout en en emportant les classiques stigmates biliaires de la crise de foie, cyanose.
Je m'ennuyai instantanément. Que faire ? Dire ? Une fois tout soigneusement regardé, mais avec cette légère impatience de l'examen appliqué, ce contraint bachoté du dernier regard vivant (le mien, au nom des siens blabla) avant le couvercle, à quoi bon traîner ? Au cours d'une précédente réunion de famille, assez touchante, dans cette même cellule, ma mère bouleversée, avec le geste de réchauffer la main de son ex-mari glacé ainsi qu'elle avait dû le faire sans cesse au fil de leur vie désormais close, terrifiée devant le noir mystère de la fin de tout à travers celle de ce jeune disparu, ne pouvait plus s'en aller, cesser seule de le regarder en chiffonnant sa main découragée dans la sienne, pauvre vieille dame, et mon frère l'avait emmenée comme il se doit, comme ce père par aînesse qu'il avait toujours été, bon gré mal gré, " Allez, allez... " et, tout le monde sorti, j'étais resté un peu en tête à tête de rattrapage - tu parles.
Donc maintenant, rien à ajouter, j'avais beau essayer de m'asseoir, pour méditer, rien, de me camper avec raideur et déférence devant lui, à le scruter avec le maximum d'intensité, rien. Un vide d'ennui. Pourquoi cela donnerait-il des idées. Non que cela ne m'intéressât, d'ailleurs. En approchant à le toucher, j'enregistrais une impression. De quoi ? Une très légère onde de vitrification nerveuse, d'ordre instinctif, comme une vague appréhension relativement écœurante... Dans l'indifférence impeccable faisant écran de protection, une évasion des contours de la raison tel un signal : ne pas insister. Je ne sais si, en forçant là, je déposai un vague baiser sur son front pétrifié. Je ne crois pas. A moins que ce n'eût été l'autre fois... ? Je ne pense pas du tout. C'était avant, du temps de sa survie chaude et déshabillée. A partir du froid, j'y suis, cela n'est plus pensable, du moins en ce qui nous concernait ; pur fétichisme, manières de concierges, de primitifs - très peu pour nous. Rigueur donc.
La vérification - dommage pour la mise, elle aurait bien pu être méticuleusement dandy, pour ce que ça peut faire... - ayant ainsi duré à tout casser cinq minutes, je fis procéder au verrouillage : on visse, cela crisse, le bois et ses dorures ridicules concluent - mon dernier regard collectif était tranquillement compatissant, sagement filial, posé à la racine de ses cheveux plutôt que sur ses paupières froissées. J'étais, au fait, assez honoré de payer. De ma personne, pour ma conduite, quelle que soit ma culpabilité. Puis s'avança le corbillard. Au cœur d'une petite abondance de fleurs, gerbes déposées très tôt le matin par des gens inconnus, autorités locales oubliées, l'énorme cercueil, comme un transport de fonds, entamait son retour aux hautes Pyrénées. Il faisait soleil.
Intégralement vêtu de noir, des pieds à la tête en passant par le slip et un mouchoir de soie, assis à l'avant du fourgon auprès du chauffeur croque-mort, j'étais parfaitement à ma place, naturellement funèbre, ciré de ténèbres, sans histoire, au-dedans, pénitent sans forcer. Le pèlerinage à travers la campagne, de Biarritz à Campan, fut très vite peu distrayant puis du même ennui mortel de circonstance que la pose des clous ; parfait.
Somnoler, entre deux bouffées de chairs et pétales de serre décomposés mêlés, assommé par les arbres épilepsogènes, la conversation très terre à terre, jusqu'au racisme, du préposé, le ronron enfantin de la limousine psychopompe, le temps passant, le ruban des routes sillonnant bourgs, bois, champs, croisant clochers et ponts ; dodeliner de la tête, avec migraine montant dans l'odeur douceâtrement abjecte, fondante, encore alourdie par l'air confiné (ayant, contre les conseils de l'employé des pompes funèbres, voulu ouvrir les vitres pour dissiper cette odeur, je vérifiai que je ne faisais ainsi que la diffuser énergiquement, brassant sa tiédeur agglutinative, son sirop de morbidesse suspendue dans l'habitacle, et refermai donc, nausée contre tournis) ; attendre le bout du chemin corseté dans ma veste de cuir noir ; c'est à quoi se résuma le trajet.
Dont les seuls intérêts auraient été : le petit exercice de macération digne de mon père et de moi, que l'opération juste solennelle sans excès constituait ; les bruits ineptes, tout à fait sordides et passablement inquiétants, du cercueil dans mon dos, glissant épisodiquement sur le plancher, en dérapage incontrôlé, malgré la souplesse professionnelle du conducteur, familiarisé avec ce problème technique délicat - tout un remue-ménage, dans l'agitation d'effluves déjà évoquée, du pesant caisson de bois verni allant taper contre les cloisons, venant buter contre la banquette, par ahans négligents et sourds, ou chocs plus violents, ballotté au sortir d'un virage un peu sec, et du mort dedans... Jusqu'à ce véritable souffle, indistinct mais appuyé, mi-coup de poing au thorax, mi-hoquet de stupéfaction, qui, échappé comme une protestation au gisant agité dans un rond-point de Bagnères-de Bigorre, me réveilla en sursaut.
Devant le portail de l'église grise, le chauffeur de la tournée d'adieu de mon père colonial, indignité ou pas, reçut deux cents francs de ma main gantée gauche, pour manger, pourboire et pour solde de tout compte. L'enterrement allait commencer, le deuil, le livre de messe et des morts, il bruine.



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