Bayon
Les pays immobiles
Journaliste, Bayon a publié, entre autres, Les Animals (Grasset, prix Interallié 1990), La route des gardes (Grasset, 1998), Le Lycéen (Grasset, 2000), et Gainsbourg raconte sa mort (Grasset, 2001).
DE L'AUTRE RIVE
_ LES PAYS IMMOBILES _
1
bul-Kacem, 26 août.
Ma chérie,
C'est comme si rien n'existait, on n'attend rien. Tout est dans la poussière, l'indolence, le fatalisme doux et chaud. Au Caire, je voyais les cils de tes amants princiers, entre ta terrasse, que je n'aurai fait que deviner une nuit, les pyramides en morceaux où je suis allé m'ennuyer (sauf au moment de l'oppression hantée, en descendant par le chemin de la profanation commune), et les ruelles en vrac - la seule chose qui m'ait finalement plu avec ton palais marocain fantôme.
Ici, à Qurna, au milieu des lascars papillonnant autour de B. - By, ou Doctor, ainsi qu'on l'appelle -, ce sont les femmes qui me plaisent, me fascinent, même. Leur incroyable grâce en habits noirs, magiquement beaux dans la terre (pas de tes pouffes en " combiné " à dorures caïrotes). Ce sont des princesses paysannes, infantes d'oued déployant des élégances austères, veuves antiques comme tout ce que je vois, qui se présente, ces jardins du bon dieu dans la campagne desséchée le long des canaux d'irrigation ; des figures anormalement esthétiques. J'imagine Louys, Wilde ou Loti venus ici en " faire " un maximum. Leurs clichés exotiques sales.
Au début, je trouvais tout le monde gentil, je souriais comme un crétin (chrétien, des croisades), toute la journée, à tout le monde, tout bout de champ, entre le Nil où je passais mon temps à siroter des thés brûlants aux amibes en fainéantant sur des felouques, flottille au service de Doctor By, toutes égayées de guides caramel taquins, et la chaîne thébaine à l'horizon, veillant l'hôtel, " fondouk " au charme fané où il évolue en Lawrence de village à djellabah, parmi un clan paresseusement prospère qu'il fait vivre et qui en retour les fait vivre, voire régner, dans la mollesse, lui et ses assistants convertibles - avec à peine de mort latente.
Ma chambre, la troisième depuis mon arrivée, ouvrant idéalement, par-dessus l'avenue en terre, sur le vide du désert, mais dont la chaleur d'étuve et le vacarme de quincaillerie de mobylettes, palabres et autres aboiements à la lune, m'avaient accablé la première nuit, ma cellule sent le savon sous le ventilateur. Ce que je fais tout le temps : me doucher (s'il y a de l'eau; généralement brûlante du soleil sur les tuyauteries), ne pas m'essuyer, rester à goutter sous les pales ronflant à fond ; ce qui fait climatisation de fortune. Je sens la mort proche.
Sur la terrasse, où les gens vont à l'occasion passer la nuit au frais, dans le fouillis de meubles abandonnés, bonbonnes, parasols délavés, gravats, surplombant palmiers et toits semblables, désordonnés, rues de sables, confins enlisés, sécheresse d'os, c'est encore plus près de cela : cette inutilité effarante, donc appelant une fin comme une solution brute, de notre vie.
Maintenant, je devine la fausseté des rapports, tacite sous tant de complicité en gandourah, vénale ou constitutive ; surtout chez les caïds de la famille proprio : des adolescents importants comme des petits pachas, obèses à force d'inertie, ressassant de niaises notions d'" amour ", " faire l'amour ", avec des Européennes si possible, geignards et assez naturellement veules (" Ici, on est obligés de se marier... " - faux), envieux, collants. Lorsque tu as appelé, hier, j'étais finalement parti, fatigué de cette compagnie, dans la montagne des pharaons étrangers. À quinze heures, en pleine fournaise d'août, une insanité.
Du bas jusqu'au pic, un piton en forme de pyramide naturelle que je m'étais fixé pour objectif, la chaleur était si fantastique, sol et ciel, si cinglé le guide en babouches fonçant clope au bec comme un dératé (sauf pour deux arrêts-pipi assis en femme devant moi), que, toute l'ascension ayant été abattue au sprint sous les " longs grêlons de flammes ", à quelques mètres près, ne voulant pas donner au jeune indigène la satisfaction de me voir marquer le pas, je courais au malaise cardiaque. Foudroyé. Encore la mort.
Au moment où je me disais : " Oh-la-la, quelle connerie, ça y est... ", la tête brûlée malgré un galure en toile de récupération régulièrement arrosé d'eau minérale, vite épuisée, un écran rouge entre mes yeux et les verres fumés, une forge à la place du cœur et des poumons, miracle : on était arrivés. Sur un roc voisin, un nazi écarlate se livrait en bermuda à des invocations cabalistiques malsaines au roi Râ.
De là, tout en haut, avec une migraine du feu de dieu et une sensation de désastre, j'ai songé aux Pyrénées ou à l'infinie distance des cols d'Auvergne ensemble, Guéry au frais, Campan si vert ; le regard voilé, je considérais au fond de l'abîme l'avalanche des trous partout dans le roc de la vallée funèbre ; une mine énorme de morts d'or, déballage de mausolées fastueux, base secrète du temps alimentée à l'énergie solaire pure. La vision de cette Atlantide des momies m'exaltait tristement, me transportait, envoûtante comme le saut du précipice. Et voilà : mal de crâne des crêtes horrible ensuite ; un chantier de soudure à l'arc m'a grésillé dans le cortex sous la paupière gauche toute la nuit suivante et la journée douchée d'après ("L'œil était dans la tombe... "). Quel dommage.
En fait, c'est impec. Tout est déboussolant, éperdu, et mille fois mieux ici, je pense. Loin de Louqsor, d'où les barques sacrées partaient naguère, au pied des colonnes du temple extraterrestre, pour le royaume des ombres éternelles parmi les papyrus et les hanches de daim. Loin du Caire, de la trépidation de la vie, loin de nous. C'est un autre monde, l'autre côté. Le Nil, qui pour moi veut dire " rien ", serait le Léthé, l'oubli, ou l'Achéron d'enfer ; on le traverse comme on trépasse. Passé sur l'autre rive (" West bank ") par le bac lent aux bastingages craquelés, où veillent les dames noires, c'est l'au-delà. Qurna.
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