Premiers chapitres
Jacques Baynac

Présumé Jean Moulin
Juin 1940 - juin 1943
Esquisse d'une nouvelle histoire de la Résistance


Jacques Baynac, historien, est l'auteur de Les Secrets de l'affaire Jean Moulin (Le Seuil, 1998).
PROLOGUE : JUIN 1940
Trois ans et quatre jours de sursis


'hiver 1939 avait été glacial. Du Jura à la Manche, les troupes engourdies étaient restées figées dans la morne attente d'un ennemi non moins ankylosé. A l'arrière de la ligne Maginot comme au cœur des forêts vosgiennes le gel n'avait cessé de faire exploser des arbres dans des fracas de coups de canon, les seuls subis par les soldats au cours des huit mois de cette " drôle de guerre ". A l'inverse, le printemps 1940 fut irréellement splendide, comme si la nature se complaisait à rendre l'incroyable invraisemblable, comme si ce ciel impunément bleu et ce soleil ami voulaient porter à son comble le sentiment d'irréalité dû à la longue nuit tombée sur la France à l'aube du 10 mai.
Ce jour-là, à 5 h 30, la canonnade éclata sur la rive droite du Rhin, les parachutistes sautèrent sur la Hollande, les escadrilles à croix gammée décollèrent, les panzers s'ébranlèrent, la Wehrmacht avança, les frontières sautèrent. Mais l'état-major franco-britannique garda son calme. Avec 110 divisions, dont 13 britanniques sous les ordres de Lord Gort, le GQG avait de quoi faire face aux 50 lancées par Hitler dans les Flandres. Quant au parc de blindés, supérieur en nombre et qualité à celui de l'ennemi, et à l'aviation, dont l'infériorité n'était pas alarmante, ils permettraient de parer à toute éventualité. Comme prévu, les 30 meilleures divisions du généralissime Gamelin et la quasi-totalité de la British Expeditionary Force (BEF) se portèrent donc à la rencontre de l'agresseur pour l'arrêter en Belgique. C'était ce qu'attendait la direction nazie. Le groupe d'armées de von Rundstedt et les trois colonnes du groupe de panzers de von Kleist, avec le général Heinz Guderian en fer de lance au sud, dévalèrent les pentes des forêts ardennaises, tenues pour infranchissables par les stratèges français, et déboulèrent sur Dinant et Charleville, pour, le 13, atteindre Sedan. Le lendemain, la supériorité aérienne allemande était un fait acquis. Ne restait plus à Guderian qu'à se ruer vers la Manche pour piéger la masse des troupes franco-britanniques en Belgique. Le 17, Bruxelles tombe et le général Maxime Weygand, soixante-treize ans, remplace l'incapable Gamelin, soixante-huit ans. Atterrés et affolés, Hollandais et Belges fuient vers le sud, entraînant les populations du nord de la France dans un exode sans but précis qui encombre les routes, répand le désarroi, accroît la désorganisation, sape le moral, fait boule de neige. Et pendant qu'une douzaine de millions de civils marchent vers le Midi, l'armée alliée se disloque, encaissant défaite sur défaite. Le 21, un colonel quinquagénaire, Charles de Gaulle, doit se retirer avec les restes de sa 4e division cuirassée qu'il avait lancée depuis quatre jours dans les parages de Montcornet, au nord-est de Soissons. " Sur 35 chars lourds et moyens engagés, 13 seulement sont revenus et sur 90 légers, 20 seulement. Des 39 chars de cavalerie Somua, 17 ont pu retraiter et des 38 auto-mitrailleuses Panhard, 27 ont été détruites. Au total, sur 162 blindés engagés, 61 seulement ont été sauvés. 750 hommes ont été tués, blessés, faits prisonniers . " Le 22, Boulogne-sur-Mer tombe sous les coups de Guderian. Le 23, c'est le tour de Calais. L'essentiel des forces britanniques s'est replié sur Dunkerque. Pour une raison encore mal établie (soit parce que Hitler croit un arrangement de dernière minute possible avec un clan de conciliateurs anglais opposés à Churchill, soit qu'il cède à ses tankistes soucieux de ménager leurs colonnes qui ont perdu 30 % de leurs véhicules, soit qu'il estime la Luftwaffe du maréchal Hermann Goering capable de venir à bout de la poche de Dunkerque), le Führer, qui tient pourtant l'occasion d'éliminer d'un seul coup le gros des forces de son pire ennemi, commet la première de ses fautes stratégiques rédhibitoires. Le 24 mai, il ordonne l'arrêt de ses panzers . Mobilisant tout ce qui peut naviguer, le Royaume-Uni va, entre le 26 mai et le 2 juin, réussir l'exploit de rembarquer près de 340 000 hommes, dont 100 000 Français, tous acculés sur les plages et soumis à l'intense feu des stukas. Quand le maître de Berlin laissera ses blindés repartir à l'attaque, les héroïques derniers défenseurs de Dunkerque seront submergés (4 juin).
Pendant ce temps, le général Weygand avait tenté d'établir un nouveau front sur la Somme et sur l'Aisne. Ayant déjà perdu 30 divisions et privé de celles des Britanniques, il ne peut en aligner que 49 - 17 autres restent derrière la ligne Maginot. En face, les Allemands en ont 130, presque intactes.
Durant les préparatifs de la bataille de la dernière chance, le colonel de Gaulle était reparti au feu, du 28 au 30 mai. A Abbeville, à la tête de sa 4e DCR qui avait été reconstituée en forêt de Compiègne, il avait engagé ses B1 bis et ses D2, les chars les plus lourds et les moins vulnérables de l'époque, contre une tête de pont ennemie sur la rive gauche de la Somme. Après quelques modestes succès initiaux, son vis-à-vis, le lieutenant-colonel Wolf, avait employé la technique si efficace à Montcornet. Il avait abaissé les tubes de ses batteries antiaériennes pour s'en servir comme armes antichars. Les blindés français, parmi lequels le Maréchal Pétain, avaient été défaits sous les yeux de leur chef intraitable . Jean Lacouture remarquera dans sa biographie du futur chef de la France libre qu'aucun des officiers ayant servi sous ses ordres en mai 1940 ne le rejoindra à Londres. Mais, comme le soulignera Eric Roussel, le plus récent des biographes de De Gaulle, la relativité de son échec lui avait immédiatement valu un article dithyrambique de Charles Maurras, passé sous silence par tous les autres auteurs , une croix de guerre avec palme, et une promotion au grade de général à titre temporaire assortie d'un strapontin de sous-secrétaire d'Etat à la Guerre dans le gouvernement Paul Reynaud.

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