Dominique Baudis
Les amants de Gibraltar
roman
Après avoir été journaliste au Liban, maire de Toulouse de 1983 à 2001 et Président du C.S.A de 2001 à 2007, Dominique Baudis est aujourd’hui Président de l’Institut du monde arabe et député européen. Il est l’auteur, chez Grasset, de plusieurs romans, parmi lesquels Raymond le cathare, Il faut tuer Châteaubriand, La Conjuration, et Raymond d’Orient.
Justinien
Un vent furieux soufflait sur Constantinople. Il se jetait à l’assaut des hautes murailles et donnait des coups de boutoir contre les portes closes. Il s’engouffrait dans la Mesé, l’avenue monumentale bordée de portiques et ouverte sur une succession de forums, qui traversait la ville de part en part. Il tournoyait autour du dôme de Sainte-Sophie, -soulevait des nuages de poussière sur la piste de l’hippodrome désert et mugissait dans les salles du Grand Palais. L’empereur Apsimar s’y était enfermé, entouré de ses proches. Il sanglotait. Il avait peur.
Plus aucun bateau ne sortait du port de la Corne d’Or dont une lourde chaîne barrait l’entrée. Ses gros maillons de fer serpentaient à la surface du chenal, portés par d’énormes billes de bois qui flottaient sur la houle. Le long des quais, les navires tiraient sur leurs amarres. Des cordages mal noués fouettaient les mâts. Les équipages avaient replié et rangé les voiles au fond des cales où ils s’abritaient du vent glacial. Sur le pont des vaisseaux et sur les quais encombrés pourrissaient les marchandises en souffrance. Des bandes de rats s’aventuraient sans crainte autour des caisses et des sacs.
Portes et port fermés, la ville la plus peuplée du monde allait bientôt manquer de quoi nourrir ses quatre cent mille habitants. Dépourvus d’approvisionnement, les marchés n’ouvraient plus. Des chiens errants se glissaient entre leurs grilles à la recherche de détritus. Les places et les rues étaient désertes. Les larges avenues rectilignes et leurs alignements de palais, aussi bien que le labyrinthe des ruelles populaires aux échoppes aveuglées par des volets de bois. Personne n’osait sortir. Mais ce n’était ni le froid ni le vent qui pétrifiait la ville et les gens, c’était la peur. Une peur qui leur faisait oublier le froid.
Une immense armée barbare campait devant les remparts. Sur le chemin de ronde, centurions et soldats surveillaient ce camp qui grouillait comme une immense fourmilière. L’avant-garde était arrivée trois jours plus tôt, avec les premières bourrasques. Comme le vent, ces hommes venaient du nord : des Khazars et des Bulgares. Tentes, charrois, troupeaux de chevaux, de chameaux et de bœufs encombraient la plaine à perte de vue. Des guerriers casqués et cuirassés se réchauffaient autour des feux. Mais ce déploiement de forces n’était pas suffisant pour inspirer la terreur. Constantinople avait vu bien pire depuis sa fondation sur le port de Byzance, trois cent soixante-quinze ans plus tôt. Les Scythes, les Huns, les Angles, les Goths, les Kossars, les Avars… A chaque fois, l’empereur avait offert aux assiégeants une somme proportionnée à leurs forces et les Barbares avaient plié bagages.
Ce qui, cette fois, empêchait les Constantinopolitains de dormir, c’était le chef de cette armée, un revenant : Justinien II, leur ancien empereur. Ils avaient subi durant une longue décennie le joug de ce tyran sanguinaire jusqu’au jour où ils s’étaient révoltés. Ils l’avaient traîné hors du palais, lui avaient arraché le nez et l’avaient déporté dans la forteresse de Kherson, à l’autre bout de la mer Noire, en Crimée.
Depuis dix ans, ils avaient presque oublié Justinien II. Mais lui, comment aurait-il pu oublier ce qu’ils lui avaient infligé ?
Justinien montait un pur-sang pommelé, gris comme un ciel d’orage. Il le menait au pas, lentement. Il prenait tout son temps. Arrivé avec les premières vagues de cavaliers, il ne se lassait pas de parader devant les murs de Constantinople. Derrière lui chevauchaient Tervel, le vieux Khan qui régnait sur les Bulgares, et Ibuzir, le jeune Kagan qui menait les Khazars. Leurs escortes suivaient à distance. Par précaution, ils se tenaient hors de portée des flèches. Mais les archers de Constantinople ne tiraient pas. La ville n’avait ni le courage de se battre contre Justinien, ni celui de lui ouvrir ses portes.
Parfois, Justinien s’approchait du rempart afin de se montrer. Au beau milieu du visage, il portait une plaque d’or à la place du nez que le bourreau avait arraché. Percée d’orifices minuscules qui lui permettaient de respirer, la prothèse tenait grâce à deux cordelettes de soie qui passaient derrière les oreilles. Les souffrances et les intempéries avaient tanné le visage de cet homme de trente-six ans, prématurément vieilli. Les privations avaient creusé ses joues que mangeait une barbe grisonnante. Seuls ses yeux noirs, brillants comme un éclat de granit, avaient gardé leur jeunesse.
Le soleil d’hiver dans un ciel vide, balayé par le vent, faisait luire le nez de Justinien. Il tira légèrement sur les cordelettes afin de les resserrer autour de ses oreilles et de mieux ajuster sur son visage la plaque de métal précieux. Bien qu’elle fût très fine, son port était malaisé. D’ordinaire, il cachait sa mutilation en nouant un bandeau de cuir, de laine ou de soie selon les saisons. Justinien réservait l’or aux grandes circonstances. Il avait fait confectionner ce bijou pour son mariage avec Riwa, la princesse khazare. Il l’avait également porté pour sceller son alliance avec le Khan des Bulgares.
Maintenant, Justinien arborait son nez d’or pour se présenter devant Constantinople et savourer la revanche qu’il attendait depuis dix ans. Depuis ce jour où une foule furieuse, conduite par le démagogue Léontios, avait envahi le palais et massacré ses gardes. Enchaîné, à genoux sur la piste de l’hippodrome, Justinien avait assisté à la mise à mort de ses ministres sous les ovations du peuple massé dans les gradins. On lui avait laissé la vie sauve, mais il avait dû subir la rhinokapia ; on lui avait mutilé le nez d’un coup de pince rougie au feu. Les clameurs enthousiastes des trente mille spectateurs avaient couvert son hurlement. Ces acclamations saluaient la chute définitive de Justinien, à jamais disqualifié pour régner. Cette règle remontait aux origines de l’empire romain d’Orient. Son fondateur, Constantin, avait proclamé que l’empereur devait être un homme de belle apparence afin d’imposer son autorité à l’armée, de se faire obéir par le peuple et respecter par l’Eglise. L’empereur devait être charismatique, avait-il décrété. Constantin au corps d’athlète et au visage de statue faisait de lui-même le modèle de ses successeurs. Evidemment, les vingt-sept empereurs qui lui avaient succédé n’avaient pas tous – loin de là – répondu à cette exigence. Le trône avait porté des laids, des contrefaits, des disgracieux, des borgnes… Mais la règle subsistait à travers la rhinokapia. Il était convenu qu’un homme au nez tranché ne pouvait pas régner. Ainsi, depuis des siècles, couper le nez d’un rival, le plus souvent un frère, un oncle, un cousin, permettait de l’éliminer sans avoir à le tuer. Car l’Eglise proscrivait la mise à mort.
Après la mutilation de Justinien, Constantinople croyait donc pouvoir l’oublier. On l’avait exilé, un chiffon ensanglanté sur le visage.
Revenir à Constantinople, reconquérir son trône et châtier ceux qui l’avaient chassé : cet espoir lui avait donné la force de sortir de l’abîme. Dix ans plus tard, il touchait au but. Du fond de son cachot, sa capacité de persuasion avait réussi à retourner le gouverneur et la garnison. Il leur avait promis une pluie d’or s’ils le laissaient s’évader et ils avaient épousé sa cause. C’était sa première poignée de partisans. Avec eux, il avait rejoint les Khazars, un peuple farouche venu des steppes d’Asie qui vivait depuis une centaine d’années au pied du Caucase, harcelant les frontières de l’empire. Constantinople leur payait tribut pour acheter sa tranquillité. Justinien avait proposé au chef de ces Khazars, le Khagan Ibuzir, d’épouser sa sœur Riwa qui deviendrait impératrice dès qu’il aurait reconquis Constantinople. La princesse des Khazars sur le trône de l’empire ! Ibuzir avait aussitôt accordé sa jeune sœur et mis son armée sur le pied de guerre.
Justinien était ensuite allé chez les Bulgares, un peuple venu lui aussi des steppes de l’est et qui s’était établi dans le delta du Danube. Il avait promis à leur Khan, Tervel, le titre de roi et un riche tribut s’il l’aidait à revenir à Constantinople. Tervel avait accepté l’alliance.
En ce mois de janvier 705, dix ans après l’usurpation, Justinien et ses deux alliés à la tête de vingt mille hommes s’étaient rués par surprise sur la frontière de l’empire. Ils avaient dispersé et mis en fuite quelques régiments byzantins qui tentaient de leur barrer la route. Ensuite, sans rencontrer d’autre résistance, ils avaient galopé sans répit jusqu’à Constantinople.
Justinien regardait la muraille de brique et de pierre, haute comme une falaise, longue de dix mille pas et fortifiée par trois cent cinquante tours. Au-dessus du crénelage, il apercevait les grandes toitures de tuiles du palais impérial où il était né trente-six ans plus tôt, la courbe du dôme de Sainte-Sophie où le patriarche l’avait couronné quand il avait seize ans, les hautes tribunes de l’hippodrome où l’usurpateur Léontios l’avait fait supplicier quand il en avait vingt-six.
Comment une ville d’une telle splendeur pouvait-elle abriter un peuple à ce point insensé ? songeait-il. Il vénérait Constantinople autant qu’il méprisait ses habitants. Il ne voulait rien détruire de ce qui faisait sa force et sa grandeur. Au contraire, il avait donné au Khan et au Khagan des instructions strictes : « La ville n’est pas coupable. Ne touchez ni à ses remparts ni à ses monuments. Réservons notre fureur aux usurpateurs et à ceux qui les ont servis. Pour eux, rien ne sera trop cruel. Nous ferons couler des flots de sang ! »
Au troisième jour du siège, vers cinq heures de l’après-midi, alors que le soleil déclinait, Justinien et son escorte passaient devant la Porte d’Or qui s’entrouvrit. Les deux battants qui rutilaient dans la lueur du couchant laissèrent sortir un homme. Nu, il ne portait qu’un pagne crasseux noué autour de la taille. Les portes se refermèrent derrière lui. Il hésitait à avancer. Du haut des remparts, des soldats lui criaient de partir et lui jetaient des pierres pour le forcer à s’éloigner. Quand ils lancèrent des flèches qu’il entendit siffler autour de lui, il se mit à courir, en trébuchant sur les cailloux. Il avançait les bras tendus, paumes ouvertes et doigts écartés. A bout de souffle, titubant, il allait sans le voir vers le groupe de cavaliers qui l’observaient. Il était pitoyable, décharné, couvert de croûtes et de cicatrices. Les orbites vides, les paupières cousues et le nez arraché, son visage inspirait l’effroi. Au milieu bourgeonnait une cicatrice, comme un groin tronqué.
— Léontios ! jubila Justinien quand le malheureux fut à dix pas de lui. J’attendais ce moment depuis dix ans.
Paralysé par cette voix qu’il reconnaissait, Léontios s’immobilisa.
— Approche, que je te voie de plus près, ordonna Justinien.
Léontios n’osait plus bouger. Justinien donna un coup de talon et guida son cheval jusqu’à l’homme chancelant.
C’était ce Léontios qui avait mené l’insurrection contre Justinien. Ce vétéran était une forte tête. Soldat sorti du rang à force de bravoure sur les champs de bataille contre les musulmans, il était devenu stratège. C’était la consécration de sa carrière. Hélas ! Une affaire de corruption l’avait -brisée. Léontios ignorait tout des malversations de ses intendants, mais, pour l’exemple, Justinien l’avait fait jeter en prison. Léontios avait passé six mois dans une geôle à Constantinople. Cette injustice l’avait rendu fou. Le jour de sa libération, ivre de rage, il avait étranglé le gardien venu le délivrer. Il s’était emparé des clefs des autres cellules, avait ouvert les grilles, libéré ses officiers détenus comme lui, ainsi qu’une poignée de criminels et de voleurs ravis de l’aubaine qui se placèrent aussitôt sous ses ordres. Suivi d’une cinquantaine d’hommes déterminés et armés de glaives pris à leurs gardiens égorgés, Léontios avait marché à grandes enjambées vers le Palais impérial en haranguant la foule sur le forum. « Je vais de ce pas voir Justinien et lui demander des comptes ! » proclamait-il, et comme chacun avait des comptes à demander à l’empereur, une meute vindicative grossissait autour de Léontios et des prisonniers. Depuis des mois, Constantinople était d’humeur frondeuse. On ne supportait plus Justinien, ses impôts, sa cruauté, ses guerres désastreuses. La fureur de Léontios et de ses compagnons avait transformé le mécontentement populaire en émeute puis en insurrection dévastatrice. Elle avait tout balayé sur son passage, jusqu’au Palais impérial dont les gardes, surpris par cet imprévisible soulèvement, avaient péri piétinés.
Voilà comment Léontios, usurpateur sans l’avoir vraiment voulu, était monté sur le trône. Mais il n’en avait pas profité longtemps.
— Tes deux funestes années de règne t’ont coûté cher, ricana Justinien devant le visage martyrisé de Léontios. Plus de nez ! Je regrette de ne pouvoir t’infliger moi-même ce que tu m’as fait subir. J’aurais voulu aussi te crever les yeux. Mais je vois qu’Apsimar y a pensé avant moi. Car c’est bien Apsimar, n’est-ce pas ?
Léontios émit un vilain grognement.
— Tu vas répondre ! lança Justinien. Sinon je te fais fouetter jusqu’à ce que tu parles.
Léontios ouvrit grand la bouche en poussant un râle. Elle était vide. Il avait la langue coupée.
— Le nez, les yeux, la langue… Apsimar ne t’a pas laissé la moindre chance de revenir sur le trône. Toi, tu ne m’as enlevé que le nez. Et si tu avais encore tes yeux, tu pourrais voir que je l’ai remplacé par un bijou en or.
Le règne de l’usurpateur Léontios avait pris fin avec la terrible défaite de Carthage. Pour l’empire, la perte du port punique était une catastrophe stratégique, commerciale et politique. Tête de pont sur la rive sud de la Méditerranée, Carthage était la porte d’entrée de l’Afrique. En quelques semaines de bataille, les Arabes avaient écrasé l’infanterie et détruit les trois quarts de la flotte impériale. Celle-ci était sous les ordres d’Apsimar, qui n’avait réussi à sauver que son navire et quelques vaisseaux d’escorte. Le soir du désastre, Apsimar avait réuni sur le pont de son bateau ses officiers survivants. Ils mesuraient l’ampleur de la défaite et savaient qu’ils allaient en payer le prix. L’échec allait fatalement retomber sur leur tête. L’empereur Léontios et ceux qui l’entouraient n’avaient combattu que sur terre. Il réservait donc ses faveurs à l’infanterie et se méfiait de la marine qui le lui rendait bien. La conclusion s’était vite imposée : afin de ne pas devenir les boucs émissaires, ses officiers avaient proclamé Apsimar empereur, brandissant leur glaive dans la lueur des torches pendant que Carthage brûlait au loin, dans la nuit.
L’escadre avait traversé la Méditerranée, cap sur Constantinople. A peine débarqués sur les quais de la Corne d’Or, les marins en armes s’étaient rués vers le Palais impérial pour s’emparer de Léontios. Apsimar lui avait aussitôt tranché le nez d’un coup de glaive avant de l’envoyer dans un cachot.
Apsimar, qui était d’un naturel anxieux, descendait souvent dans les sous-sols du palais afin de s’assurer de ses propres yeux que Léontios était toujours derrière les barreaux. Il s’inquiétait car d’étranges rumeurs couraient à propos d’une évasion de Justinien. Avec effroi, Apsimar apprit bientôt qu’il n’était plus dans sa prison de la mer Noire, qu’il s’était enfui avec le gouverneur et la garnison, qu’il avait trouvé refuge chez les Barbares, qu’il avait épousé la princesse des Khazars, que les Bulgares adoptaient sa cause et qu’ils se préparaient à marcher sur Constantinople. Apsimar avait peur. L’angoisse lui ôtait le sommeil et ne le laissait pas un instant en paix. Quand il venait voir Léontios dans sa prison, celui-ci l’injuriait et le maudissait. A bout de nerfs, Apsimar lui avait fait couper la langue et crever les yeux.
— Apsimar a été cruel avec toi. Mais je vais te venger. Il va souffrir, crois-moi. Il a cru m’apaiser en te livrant à moi ? Quel naïf !
Léontios émit un petit gargouillis qui faisait penser à un rire.
— Tu es content parce que je vais tuer Apsimar ? Mais toi aussi, je vais te tuer de mes propres mains.
Justinien éperonna son cheval. Ses hommes lièrent les mains de Léontios et le traînèrent vers le camp.
La lumière des lampes à huile luisait sur le nez d’or de Justinien. Il achevait de se préparer, assis sous sa tente devant un grand miroir d’argent poli. Un pinceau à la main, il appliquait une teinture noire sur sa barbe et ses sourcils grisonnants.
Depuis cinq ans qu’il vivait parmi les Khazars, il habitait cette vaste tente, si grande qu’il fallait au moins dix hommes et trois heures de travail pour la dresser. Un long rideau de soie bleue la partageait en deux. De l’autre côté de cette tenture entrouverte, Riwa chantait. Assise sur un tabouret, le dos très droit, elle se faisait coiffer par une vieille esclave qui passait un peigne d’ivoire dans sa lourde chevelure noire. Les yeux gris de Riwa, légèrement bridés, ainsi que sa peau cuivrée, témoignaient des origines asiatiques de son peuple. Elle chantait une chanson khazare pour Justinien. Il aimait l’entendre, la regarder. Il aimait tout d’elle et ne cessait de s’étonner des sentiments qu’elle lui inspirait car jamais il n’avait attaché la moindre importance à qui que ce soit.
Avant Riwa, les bonheurs ou les malheurs d’autrui le laissaient indifférent. Hormis lui-même, nul ne comptait. Mais avec elle, tout avait changé. Depuis qu’elle l’avait ensorcelé, il lui faisait partager toute sa vie. Elle captivait chacun de ses sens. Il était nuit et jour désireux de regarder son corps, de l’entendre rire ou chanter, de la caresser pendant des heures, de sentir le parfum de sa peau, de goûter sa bouche.
Avant elle, quand il régnait, il avait connu les plaisirs inépuisables du gynécée. Chaque soir, pendant les dix années de son règne, il faisait venir une femme, jamais deux fois la même. Plus de trois mille amantes d’une seule nuit s’étaient succédé dans son lit. Il en avait connu de toutes les races. Elles lui avaient procuré des voluptés d’une variété infinie. Chacune avait sa façon de s’offrir à lui ou de s’emparer de lui. Plus encore que le plaisir lui-même, il goûtait cette découverte quotidienne d’un nouveau chemin vers le plaisir. Mais désormais, il n’avait d’autre désir que Riwa.
Pourtant, au début de leur union, il était certain qu’elle ne pourrait éprouver que de la répulsion pour son visage hideux. Il l’épousait pour sceller une alliance avec les Khazars, voilà tout. C’était une union politique dont il n’attendait rien d’autre que des bénéfices politiques. Mais, très vite, il était tombé sous le charme de cette princesse sauvage. Elle l’envoûtait. Elle était belle, vive, et savait être douce aussi. Quand elle le caressait et le baisait partout, jusque sur le visage où elle attardait ses doigts et ses lèvres, Justinien oubliait sa face mutilée.
— Bientôt tu monteras sur le trône sous le nom de Theodora, lui annonça-t-il.
Riwa cessa de chanter et tourna un regard étonné vers Justinien.
— Pourquoi Theodora ? Tu as aimé une femme qui portait ce nom ?
— C’était le nom de l’épouse de Justinien le Grand.
Justinien II voulait ressembler en tout à son illustre prédécesseur que nul autre empereur n’avait égalé.
— Elle était belle, j’espère !
— Presque aussi belle que toi. Tu verras son image sur une grande mosaïque à Sainte-Sophie.
Riwa n’avait jamais vu de mosaïque, mais à travers les récits de Justinien, elle les imaginait.
— Les livres de Procope, un écrivain qui était son contemporain, affirment qu’elle était d’une grande beauté.
— Vos écrivains racontent toujours que l’impératrice est belle, je suppose.
— Détrompe-toi, Procope a aussi écrit des choses terribles sur elle. D’ailleurs, son récit était interdit, mais il circulait en cachette. Il racontait que la belle Theodora était une prostituée et une nymphomane.
— Et c’était vrai ?
— Parfaitement vrai. Ecoute son histoire : son père était montreur d’ours à l’hippodrome. A sa mort, Theodora est devenue montreuse d’ours à son tour, avant de devenir montreuse d’elle-même car elle dansait nue sur la scène du théâtre.
Justinien avait lu tous les ouvrages consacrés à Justinien le Grand, son modèle. Deux textes de Procope racontaient le règne. L’un, officiel, Le Livre des Guerres, chantait la gloire de Justinien. L’autre, clandestin, L’Histoire secrète, racontait la jeunesse scandaleuse de Theodora, avant sa rencontre avec l’empereur. Justinien connaissait par cœur certains passages : elle allait nue au milieu de tous. Elle se couchait à la renverse. Des esclaves jetaient des grains d’orge au-dessus de son sexe, et des oies dressées à cela les picoraient. Les gens respectables qui la rencontraient sur l’Agora se détournaient et s’éloignaient en hâte, de crainte qu’en touchant les vêtements de cette femme ils ne semblent participer à sa souillure. Il n’y eut jamais personne qui s’abandonnât ainsi à toutes sortes de plaisirs. Souvent, s’étant rendue à un repas commun avec dix jeunes gens ou davantage, tous remarquables par leur force physique et qui faisaient métier de faire l’amour, elle couchait avec tous les convives toute la nuit, et lorsque tous abandonnaient la partie, elle allait vers les serviteurs de ceux-ci, et y en eût-il trente, elle s’accouplait avec chacun d’eux. Justinien le Grand s’enflamma pour elle d’un amour sans mesure car Theodora était belle et charmante. Mais plus que sa beauté, c’est sa drôlerie, sa vivacité et sa gaieté qui faisaient son charme. Justinien y succomba définitivement.
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