Premiers chapitres
Dominique Baudis

La conjuration

Prix Évasion (2001)

 

Dominique Baudis, ancien maire de Toulouse, est aujourd'hui Président du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel. Avec ce troisième roman, il clôt sa trilogie consacrée aux « Raimond » (l'aïeul de Raimond de Tripoli, Raimond de Saint-Gilles, mort brûlé vif, est le héros de Raimond d'Orient ; le cousin de Raimond de Tripoli, Raimond VI, est celui de Raimond le Cathare).

 

lle rôdait autour de lui depuis deux semaines. Cette nuit-là, elle prit possession de son corps. Elle le pénétrait, tantôt doucement en le laissant somnoler, puis elle resserrait son étreinte en l'agitant de spasmes. La mort s'emparait du roi de Jérusalem.
Les physiciens de la cour chuchotaient dans la chambre d'Amaury Ier pendant que le soleil déclinait.
- Il n'aurait jamais dû consulter les médecins arabes.
- Leur science n'est pas moins bonne que la nôtre.
- Peut-être, mais ils sont infidèles.
Un mal de ventre l'avait terrassé alors qu'il conduisait l'armée pour des opérations de routine sur le plateau du Golan, près de Damas. Ramené à Jérusalem sur une litière, il n'avait plus quitté la citadelle de David. La graisse qui formait sur son corps des replis disgracieux avait fondu. Flasque, il gisait sur sa couche maculée, au milieu des souillures. Tout juste âgé de trente-huit ans, il avait l'air d'un vieil homme. Les praticiens royaux décelaient les signes d'une mort prochaine.
- Il se vide par le bas et par le haut. Ce sera sa dernière nuit. Laissons-le avec les siens.
Ils se signèrent et se retirèrent en marchant à reculons.
Le crépuscule avait éteint les ors de Jérusalem. On entendit sonner le carillon léger de la chapelle voisine, puis le bronze de la basilique. Dans sa chambre, il n'y avait plus que les êtres auxquels Amaury était uni par la chair et le sang : ses enfants et ses deux femmes successives. Sa seconde épouse, la reine Marie, se blottissait dans un recoin, sur un tabouret, loin du lit, déjà reléguée, secouée de sanglots qu'elle étouffait pour se faire oublier. Elle n'aurait bientôt plus le droit d'être dans cette demeure. Elle se voûtait comme une proscrite, chassée par le retour de la première épouse, la redoutable Agnès.
Agnès, elle, avait déjà repris ses droits : elle tenait entre ses doigts le poignet décharné d'Amaury. Elle sentait les pulsations lentes qui scandaient l'approche de la fin et annonçaient sa revanche. Une flamme s'allumait dans le regard d'Agnès qui contemplait cette agonie avec jubilation. Depuis qu'il l'avait répudiée, elle espérait cette mort. C'était la fin de douze années de honte et de rage contre Amaury et ceux de la Haute Cour qui l'avaient mise au ban, affublée du titre de « Putain du royaume ».
A Tyr, à Tripoli, à Antioche, à Askelon, à Naplouse, à Tibériade, à Ramallah, partout, dans les salles des châteaux, dans les tours de guet, sous les plafonds bas des tavernes, on avait chanté sur son corps les pires obscénités. Ses seins et son sexe avaient inspiré les surnoms les plus vils. Et voilà que par un fabuleux retournement du destin, ce ventre, ce sexe, ces seins qui lui avaient valu une disgrâce infamante, lui ouvraient aujourd'hui les portes du pouvoir. C'étaient les fruits de son corps, Baudouin et Sibylle, qui allaient faire d'Agnès la reine mère. Elle revenait dans la famille royale grâce à ses enfants, agenouillés au chevet de leur père.
Dans la pénombre, la petite reine Marie laissa échapper une plainte. Toute à son bonheur, Agnès avait oublié sa présence. Marie baissa aussitôt les yeux. Agnès la congédia d'un geste, comme une servante :
- Sortez, Marie-la-Grecque ! lui lança-t-elle pour humilier la jeune Byzantine, fille de l'empereur de Constantinople, qu'Amaury avait prise pour femme en montant sur le trône.
D'une voix suave, elle ajouta quelques cruautés :
- Votre présence le fait souffrir. Laissez-nous tranquilles. Pour lui, vous n'étiez qu'un ornement. Pour nos enfants et pour moi, vous n'êtes rien, à peine un mauvais souvenir...
La reine Marie était sortie pour ne pas en entendre davantage. Agnès laissa s'enfuir cette pauvre proie. Elle avait trouvé mieux pour assouvir sa vengeance : d'un geste de la main, elle envoya Baudouin et Sibylle vers le fond de la chambre. Les enfants allèrent s'asseoir sur un coffre de bois, près de la cheminée, devant la fenêtre ouverte sur la nuit. La jeune fille posa la tête sur l'épaule de son frère et s'endormit. Baudouin regardait les étoiles.
Agnès s'agenouilla, s'approcha de l'oreille d'Amaury et chuchota :
- Ce soir, mon plaisir est à la mesure de ce que tu m'as infligé. Je suis impatiente de te voir mort. Tu m'entends ?
Amaury l'entendait. Il voulait penser à son âme mais ne pouvait échapper au murmure de cette voix familière. A travers ses paupières suintantes, il distinguait les traits de celle qui avait été son seul grand amour.
Cette femme qui se donnait à tous, sans pudeur, il l'avait ardemment voulue. On l'avait pourtant prévenu qu'un noble de son rang, frère du roi, susceptible d'être appelé un jour à régner, ne pouvait épouser Agnès qui avait eu plusieurs maris et dont les amants ne se comptaient plus. Il répondait qu'il l'aimait malgré son inconduite. En vérité, il la convoitait pour ce qu'elle était : une femelle lubrique. Il idolâtrait cette incarnation du plaisir. Il l'avait épousée et elle lui avait donné deux enfants, sans cesser de se galvauder.
Ce qui faisait scandale allait devenir affaire d'Etat : à la mort de son frère Baudouin III emporté lui aussi par un mal de ventre, les seigneurs de Terre sainte avaient offert la couronne à Amaury, le plus proche parent du souverain défunt, mais ils avaient posé une condition : il devait répudier Agnès. La Haute Cour avait tenu une séance mémorable. Le pauvre Amaury gardait la tête basse pendant que son épouse se faisait vilipender. Le plus insultant avait été le jeune comte Raimond de Tripoli : « Sa place est dans un lit, pas sur le trône ! » La mort dans l'âme, Amaury avait quitté celle qui enflammait ses nuits mais déshonorait son nom.
Après avoir craché son venin dans l'oreille du mourant, Agnès, apaisée, attendit la fin. Pour ne plus la voir, Amaury tourna la tête vers son fils Baudouin, la seule fierté de sa vie. Son précepteur, l'évêque Guillaume de Tyr, le plus grand savant du royaume, faisait souvent l'éloge de son élève : « A quatorze ans, il raisonne comme un adulte. »
D'une voix méconnaissable, Amaury appela son fils. Baudouin se leva doucement pour ne pas réveiller sa sœur Sibylle qu'il allongea sur le coffre, une couverture pliée sous la tête. Il s'agenouilla auprès de son père.
L'approche de la mort avait laissé au roi le temps d'organiser sa succession. Dès les premiers assauts du mal, il avait convoqué la Haute Cour afin de désigner son héritier. Conformément à la tradition, il avait proposé son fils. Personne n'avait contesté cette évidence, mais les grands du royaume avaient exigé un régent. Guillaume de Tyr, le précepteur de Baudouin, avait parlé en leur nom : « Nul ne peut apprécier mieux que moi les dons que le ciel a accordés à mon jeune disciple. Votre fils sera un grand roi, mais, avec Saladin, le péril sarrasin est trop grand pour laisser l'Etat aux mains d'un si jeune homme. Je dois achever son éducation. Il doit prendre pleine possession de ses moyens. D'ailleurs, la règle du royaume est formelle : jusqu'à ce qu'il ait accompli sa quinzième année, il doit avoir un régent. »
A toutes ces raisons s'en ajoutait une autre : les membres de la Haute Cour craignaient de voir la « Putain du royaume » s'emparer du pouvoir à travers son fils. Ils étaient effarés par le retour de cette femme qu'ils avaient chassée. Pour tenir tête à Agnès il fallait un caractère fort, un homme austère qu'elle ne pourrait suborner. Les grands du royaume voulaient un des leurs, le fils d'une famille établie de longue date en Terre sainte. Ils s'étaient mis d'accord pour confier la régence au comte Raimond de Tripoli, celui qu'entre tous Agnès détestait le plus.
 
Quand la première lueur du jour dessina la ligne de crête du mont des Oliviers, Amaury expira. Il reçut l'extrême onction en contemplant le visage de son fils marbré de taches brunes sur le front et la joue droite. En ce 11 juillet 1174, le roi rendit l'âme en priant le ciel d'accomplir un miracle et de guérir Baudouin.
 
Dans une tour de la citadelle de David, des roucoulements saluaient la clarté de l'aube. Les messagers enflaient le jabot, prenaient des postures, se frôlaient. Maître Fouquet avait versé dans les mangeoires des lentilles, du riz, du froment, de la mie de pain, du poisson séché et du sel. Il jeta quelques poignées de cendre noire dans les bassines d'étain où les pigeons se baignaient. L'eau prit une couleur d'encre.
- Aujourd'hui, messeigneurs, vous volerez en tenue de deuil.
Comme chaque matin, il parlait à voix basse à ses « colliers blancs » en nouant un fil d'or autour du papier de soie qu'il liait à leur patte.
- Vous ne porterez plus les ordres du roi Amaury. Il est mort. Allez le faire savoir partout...
Fouquet ouvrit les volets de bois. Leur claquement donna le signal : ils s'élancèrent l'un après l'autre d'un coup d'aile vigoureux. Appuyés sur un souffle de brise, ils s'élevèrent au-dessus de la Ville sainte, dessinèrent un cercle au-dessus des remparts de Jérusalem, puis se dispersèrent. Chacun s'orienta vers sa destination : Antioche, Sidon, Beyrouth, Naplouse, Nazareth, Acre... L'un d'eux partit vers Tripoli.
Au même moment, bref et morne, le glas sonna à la chapelle royale, puis au Saint-Sépulcre, à Sainte-Anne, à l'Hôpital, au Temple... Du haut de son colombier, maître Fouquet entendait le message des cloches qui, de chapelle en couvent, allait se propager à travers le royaume. Il haussa ses frêles épaules : « Mes coursiers sont partis les premiers. »



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