Premiers chapitres

DOMINIQUE BAUDIS
Raymond d'Orient
Dominique Baudis est maire de Toulouse. Il est l'auteur de plusieurs livres : Raimond le Cathare, Le ciel est à vous, la Passion des chrétiens du Liban.

 
Chapitre premier
L'arrachement

Toulouse, 13 septembre 1096

ertrand, mon très cher fils,
J'ai déjà donné un œil à Dieu. Aujourd'hui j'offre au Seigneur tout ce qui me reste à vivre. Je vais me consacrer à Lui jusqu'à mon dernier souffle en combattant les Sarrasins en Terre sainte. J'accomplirai l'ordre de notre Saint-Père le pape Urbain : je libérerai le Saint-Sépulcre. Ensuite, je finirai mes jours en montant la garde aux portes de Jérusalem.
Ainsi, je sauverai mon âme et je gagnerai la vie éternelle.
Demain, lorsque tu liras ce parchemin, je serai en selle à la tête de mon armée avec la Ville Sainte au bout de notre route.
A mon âge, c'est une entreprise déraisonnable. Autour de moi, ceux de ma génération sont presque tous morts. Je ne connais pas d'homme de cinquante-cinq ans capable de commander une telle expédition. Je dois me préparer à comparaître pour le jugement dernier. Pour expier mes péchés et m'ouvrir les portes du paradis, j'offre à Dieu le sursis qu'Il m'accorde.
Ce soir, je suis triste. C'est le deuil de ma première existence. Cette renaissance commence fatalement par la douleur d'une rupture.
Renvoyant à plus tard la conclusion de cette lettre, Raimond de Saint-Gilles repoussa la feuille et posa la plume sur la table de sa chambre au premier étage de la tour du château comtal. Il sortit de la poche de sa tunique de lin un parchemin. Il approcha la chandelle afin que son œil discerne clairement quelques mots qu'il connaissait pourtant par cœur. Le pape Urbain II les avait copiés de sa propre main pour le comte de Toulouse qui les relisait chaque jour ou presque depuis plusieurs mois. Ce soir, cet exercice spirituel s'imposait plus que jamais. La tentation de renoncer le tenaillait, à la veille d'un voyage sans retour.
Quiconque abandonnera pour moi sa maison,
ou ses terres
ou ses frères
ou sa femme
ou sa mère
ou ses enfants
en recevra le centuple et aura pour héritage la vie éternelle.
Evangile selon saint Matthieu
L'injonction divine lui donnait la force de respecter son serment.
La porte de la chambre grinça. " Vent d'Autan ", le vieux serviteur, ainsi surnommé à cause des douleurs de dos qui le tenaient toujours penché comme face à la bourrasque, portait un plat d'étain couvert d'un linge humide. Il le souleva devant Raimond.
- Ce que vous préférez, messire. Une patte d'ours.
Raimond ne connaissait pas de chair plus délicate que celle qui gaine les griffes du fauve. Vent d'Autan, devant la cheminée, tisonna les braises. En faisant revivre les flammes qui éclairaient les murs de brique, il racontait la longue course des chasseurs. Tuer l'ours en cette saison est un tour de force. Quand les Pyrénées sont enneigées l'animal descend dans les vallées chercher sa nourriture, mais en septembre l'homme doit monter jusqu'aux cimes et s'aventurer sur les territoires de la bête.
- C'est Pons de Balazun qui lui a transpercé le cœur d'un coup d'épieu avant-hier en Haute-Ariège. Il m'a fait porter cette patte pour vous.
La graisse commençait à fondre en gouttes brunâtres qui tombaient sur les braises en grésillant.
" Quiconque abandonnera pour moi sa maison... "
Sa maison ? Cette forteresse où il avait grandi comme son père, Pons, comme son grand-père, Taillefer, et tous ses ancêtres depuis deux siècles, aussi loin que remontait la connaissance de ses ascendants. Une bâtisse de brique et de pierres d'angle, puissante, carrée, sans grâce ni ornements, construite pour résister aux assauts et aux sièges. L'édifice s'adossait aux remparts de Toulouse. Il reposait sur des fondations millénaires et comportait encore des massifs de maçonnerie et des reliefs de marbre qui dataient de l'Empire romain.
"Quiconque abandonnera pour moi ses terres... "
Les terres de Raimond de Saint-Gilles ? Le comté de Toulouse, le Rouergue, le Gévaudan, Uzès, Nîmes, Agde, Béziers, Narbonne, l'Albigeois, le Quercy, le Lodévois, le Périgord, le Carcassès, l'Agenais et l'Astarac ! Des possessions irriguées par la Garonne et par le Rhône, ouvertes sur l'océan et la Méditerranée, assises sur les Pyrénées et le Massif central. Un domaine plus vaste que bien des royaumes.
L'ombre courbée de Vent d'Autan glissait sur le mur. Penché vers l'âtre, il actionnait la broche. L'odeur de chair grillée qui emplissait la pièce excitait l'appétit de Raimond.
- Ils auraient aimé le manger avec vous, cet ours. Ils l'ont traqué pendant trois jours et trois nuits, grogna le serviteur sans obtenir de réponse.
Il découpa la viande qu'il disposa dans un plat de terre cuite.
" Quiconque abandonnera pour moi ses frères... "
Raimond n'avait plus de frère. Son aîné, Guilhem IV, devenu comte de Toulouse à la mort de leur père, n'était plus là. Depuis trois ans il avait disparu, après un long règne discret au cours duquel Raimond fut toujours à ses côtés. Il ne cherchait pas à lui faire de l'ombre, ni à lui disputer le pouvoir, mais il l'épaulait pour affronter les périls ordinaires qui assaillent sans cesse un aussi vaste territoire. Ils signaient ensemble les chartes et les actes officiels. Ils agissaient en dépositaires conjoints de la légitimité de leur dynastie. Pendant vingt ans, Guilhem et Raimond, l'un assis et l'autre en selle, avaient tenu les terres héritées de leur père. Jusqu'au jour où Guilhem partit pour le plus sacré et le plus dangereux des voyages.
Comme tant d'autres, tout au long de ce xi e siècle, il voulait fouler la Terre sainte, mettre ses pas dans ceux de Jésus, prier sur le mont des Oliviers, suivre pieds nus le chemin de croix jusqu'au Sépulcre, baiser la pierre du tombeau, toucher la roche du calvaire et graver sur le mur de la crypte une petite croix parmi des milliers d'autres pour témoigner de son pèlerinage à Jérusalem. Le comte Guilhem s'en était allé à sa manière, humble, presque en secret, accompagné d'un petit équipage. Il n'était jamais revenu. Nul ne savait ce qu'il était advenu de lui dans ces contrées où tout pouvait arriver au voyageur, surtout s'il était chrétien, riche et faiblement escorté.
Depuis le départ de son frère, Saint-Gilles régnait sous le nom de Raimond IV. Au début il exerça la régence dans l'attente du retour de Guilhem, et puis, avec les années, chacun considéra que le comte était désormais Raimond.
- C'est sûr, insistait Vent d'Autan, quand on offre un si beau morceau on voudrait bien le partager entre amis. Surtout ce soir...
Il aurait tant aimé servir un grand repas d'adieu qui aurait prolongé le plus tard possible cette ultime soirée. Du revers de sa main graisseuse, il essuya une larme sans savoir s'il pleurait de ne pas partir en Terre sainte ou de voir s'éloigner à jamais celui qu'il servait depuis l'enfance.
- Et moi, ce soir, je veux être seul ! lâcha Raimond avec une brusquerie qu'il regretta aussitôt.
- Vraiment ? C'est dommage ! Alors je m'en vais...
Au son clair de la voix d'Elvire, Raimond se leva, se redressa de toute sa taille et renoua la cordelette de sa tunique qui bâillait sur un torse couvert de poils grisonnants. Plongé dans la mélancolie, il ne l'avait pas vue entrer par la porte que Vent d'Autan avait laissée ouverte afin qu'un courant d'air anime le feu.
- Reste !
Elvire avait déjà tourné les talons sans douter qu'il la rappellerait. Elle fit à nouveau un demi-tour gracieux. Raimond ramena en arrière une mèche grise qui pendait sur son front. Il approcha une chaise de la table dressée près de la fenêtre par laquelle le regard embrassait Toulouse, ses remparts et ses clochers dressés comme des récifs au-dessus de la houle des toitures de tuiles. Au coucher du soleil, la ville baignait dans une lumière flamboyante qui empourprait la brique et dorait les eaux de la Garonne. Venu du fleuve, un souffle fit vaciller la flamme de la chandelle et répandit dans la pièce le parfum de lavande qui flottait autour d'Elvire. Raimond fit signe à Vent d'Autan d'enlever le plat et de l'emporter hors de la chambre : elle ne supportait pas le fumet des gibiers. La jeune femme se pencha sur le parchemin que lisait Raimond.
- Toujours les Evangiles...
- Toujours le même.
Debout derrière elle, il laissait son œil errer sur la nuque fine et pâle, sur ses lourdes boucles noires, sur ses épaules charnues. Il suivait la cambrure de son dos et contemplait ses hanches élargies par l'enfant qu'elle portait. Elvire émerveillait Raimond. Elle l'éblouissait depuis qu'il l'avait entrevue pour la première fois, à travers un voile rouge.
C'était en Espagne, quatre ans plus tôt. Le visage inondé de sang, il ne voyait plus que de l'œil droit. L'autre avait été crevé par le coup de sabre d'un Maure. Le comte de Toulouse, à la tête de sa chevalerie, était venu prêter main-forte au roi Alphonse VI dans sa guerre de reconquête contre les Musulmans. Les deux hommes étaient devenus frères d'armes. Le souverain de Castille, bouleversé par la blessure de son ami, l'avait fait porter sur un brancard à l'écart du champ de bataille. Trois heures de marche plus tard, Raimond était accueilli dans un couvent de religieuses. Le roi confia le comte aux soins d'une jeune fille de vingt ans en lui révélant un secret : " Elvire est ma fille naturelle. " Allongé sur sa couche, balafré, l'orbite gauche vidée et la paupière grossièrement cousue, il était ému par les attentions qu'Elvire lui prodiguait avec une tendresse troublante.
Un mois plus tard, Raimond de Saint-Gilles rentrait à Toulouse couvert de gloire, borgne, et accompagné d'une jeune Castillane qui n'avait pas la moitié de son âge. Cette belle brune excitait la curiosité au point que l'on ne parla guère de l'œil crevé du comte, qui semblait rajeuni. Il épousa Elvire dans la liesse. C'était son troisième mariage, mais son premier amour.
Raimond, quand il avait vingt ans, s'était d'abord uni à sa cousine germaine, héritière du comté de Provence qu'il avait ainsi rattaché à son domaine ; cette Provence aux portes de laquelle il était né, à Saint-Gilles dans le delta du Rhône, et qui s'ouvrait sur la mer, c'est-à-dire sur la richesse. Cette première épouse mourut jeune en lui laissant un fils, Bertrand, son seul héritier. Agé de trente-quatre ans, il venait de se marier avec la fille du duc de Bourgogne. Electe lui avait donné un fils, Pons, qui faisait ses premiers pas.
Pour négocier son second mariage, Raimond de Saint-Gilles regarda plus loin, mais toujours vers la Méditerranée. Mathilde, la fille du comte de Sicile, était réputée pour sa beauté. On vantait la peau laiteuse et la poitrine opulente de cette Normande d'Italie. Après quelques échanges de lettres confiées à des émissaires, les comtes de Sicile et de Toulouse se mirent d'accord : quarante galères constituaient la plus belle part de la dot. Raimond de Saint-Gilles se rendit à Palerme. Il découvrit et épousa Mathilde dans des noces somptueuses qui durèrent trois jours et trois nuits sur les ponts des navires ancrés au milieu de la rade, mais, pendant le voyage du retour, la jeune femme tomba subitement malade et mourut en quelques heures, ne laissant guère de souvenirs à Raimond, veuf pour la seconde fois.
Elvire, il ne l'avait pas choisie par calcul et au terme d'un arrangement. Elle ne lui apportait ni titres, ni château, ni terres, ni flotte. Sa seule dot fut une petite caisse de pièces d'or secrètement envoyée par son père, Alphonse de Castille, qui n'osa pas venir à Toulouse assister au mariage de sa fille naturelle. L'Eglise n'aurait pas accepté qu'un souverain catholique reconnaisse ainsi une paternité coupable.
Elvire sentit l'œil de Raimond posé sur elle. Elle aimait être l'objet exclusif de ce regard dans lequel elle se sentait belle. Elle qui n'aimait guère l'image que lui renvoyait le miroir d'argent poli ou l'eau tranquille d'une vasque, qui trouvait ses yeux trop petits et son nez trop court, qui s'entendait traiter de " vilaine bâtarde " par les adolescentes du couvent ; elle qui ne connaissait pas sa mère et qui ne voyait son père qu'une fois l'an, brièvement et dans le secret d'une cellule afin d'éviter le scandale ; elle qui avait pleuré chaque soir à l'idée de vivre cloîtrée jusqu'à la fin de ses jours, vouait à son libérateur une reconnaissance absolue. En devenant comtesse de Toulouse elle avait échappé à la captivité, elle était devenue une femme aimée et occupait le rang que lui valait son sang. Elvire s'était abandonnée à Raimond corps et âme.
Depuis qu'elle était revenue à la vie, rien ne manquait à son bonheur, sauf l'enfant qu'elle espérait. Le manque d'affection dont elle avait souffert pendant vingt ans exacerbait son désir de maternité. Une crainte inavouable la taraudait : l'âge n'avait pas entamé la vigueur de Raimond, mais il pouvait être stérile.
Désormais, elle était pleinement heureuse. Elle caressa doucement son ventre en souriant à Raimond. Vent d'Autan s'était éclipsé. Elvire prit une voix faussement sentencieuse pour lire une phrase du parchemin.
- " Quiconque abandonnera pour moi sa femme... "
Non, Raimond n'allait pas abandonner Elvire. Elle allait le suivre dans cette inimaginable aventure. Elle n'avait pas hésité, et depuis qu'elle était enceinte elle était encore plus déterminée. Ce serait un fils, elle en était certaine, et elle voulait qu'il ait une terre bien à lui. Ici, à Toulouse et en Provence, c'était Bertrand, l'aîné, qui régnerait, et après lui son héritier, Pons. Mais voilà que la Providence appelait Elvire aux côtés de son époux à l'autre bout de la Méditerranée. Elle ne doutait pas que, là-bas, Raimond de Saint-Gilles saurait conquérir une belle et grande terre pour l'enfant qu'elle portait.
A la tombée de la nuit, Raimond de Saint-Gilles sortit secrètement du château. Vent d'Autan tenait une lanterne. Ils parcoururent les rues de Toulouse, longèrent les berges de la Garonne pour un dernier adieu à la ville et au fleuve. Ils allèrent sur le chantier de Saint-Sernin contempler l'œuvre des comtes qui bâtissaient là le plus vaste sanctuaire de tout l'Occident chrétien. Le grand-père de Raimond, Taillefer, en avait décidé l'édification et arrêté les plans. Son père, Pons, avait élevé les murs. Lui, il avait entrepris de construire la nef, fait sculpter le maître-autel et obtenu du pape qu'il vînt le consacrer. Il laissait à son fils Bertrand le devoir d'achever cette œuvre à la gloire de Dieu.
Il enjamba les blocs de pierres, contourna les amoncellements de briques, évita les cordes tendues par les poulies, puis traversa l'immense ouvrage pour aller se recueillir, le front posé sur le marbre froid de l'autel béni par Urbain II au printemps dernier. Il pria longuement pour avoir la force de s'arracher à sa cité, à son comté, et à tout ce que fut sa vie jusqu'à ce jour.
Il sortit de la basilique par la " porte des Comtes ". Le sculpteur, rompant avec l'austérité de l'arc roman, avait osé faire chanter et danser la pierre de la maison de Dieu. Son ciseau avait fait naître des personnages sublimes ou grotesques : un avare tirant la langue, étranglé par le cordon de sa bourse, une femme infidèle punie par un serpent qui lui mordait le sein. L'image cruelle réveilla la vieille douleur qui torturait Raimond.
" Quiconque abandonnera pour moi sa mère... "
C'était sa mère qui l'avait abandonné. Il avait alors treize ans, son frère Guilhem était déjà majeur et leur père régnait sur le comté. Almodis les avait laissés tous les trois pour aller épouser un autre homme, seigneur de Carcassonne, et lui donner deux fils jumeaux. Plus de quarante années avaient passé, sa mère était morte, mais la blessure de Raimond ne s’était jamais refermée. Le chagrin et la honte qui s'étaient abattus sur sa famille lui avaient laissé une amertume inoubliable.
Le comte de Toulouse retourna sur le lieu du serment qui scellait son destin et celui de son peuple. A cette heure tardive, le parvis de Saint-Pierre des Cuisines était obscur et désert. Raimond entendit dans son cœur l'écho du vœu prononcé devant les Toulousains.
C'était au printemps dernier. Son fils Bertrand était à ses côtés. Le soleil d'avril chauffait la ville et la Garonne était grosse de la fonte des neiges. Depuis le portail de l'église jusqu'à la berge du fleuve, en contrebas, on ne voyait que la foule massée, des enfants juchés sur le dos de leur père, des femmes dressées sur la pointe des pieds. On allongeait le cou pour apercevoir et entendre :
- Moi, Raimond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, de Rouergue, de Gévaudan, de Nîmes, d'Agde, de Béziers, de Narbonne, d'Uzès, de l'Albigeois, du Quercy, du Lodévois, du Périgord, du Carcassès, de l'Agenais et de l'Astarac, je jure de délivrer Jérusalem et le tombeau du Christ. Dieu le veut !
- Dieu le veut ! clamèrent aussitôt les premiers rangs de l'auditoire.
Perchés sur des tabourets, des crieurs répétaient ses paroles pour ceux qui étaient trop loin. La clameur se propageait. " Dieu le veut ! " Ils étaient venus pour entendre une décision qui n'était plus un secret. On savait que le comte avait promis au pape de prendre la croix, il avait même été le premier seigneur du royaume à répondre à son appel, mais les Toulousains voulaient assister à l'annonce solennelle. En revanche, le peuple ne s'attendait pas à apprendre ce que Raimond avait encore à dire :
- Je jure de ne jamais revenir de ce pèlerinage et de vivre jusqu'à la fin de mes jours en Terre sainte pour y monter la garde auprès du Saint-Sépulcre. Je confie Toulouse et toutes mes possessions à mon fils. Dieu le veut !
Dans le silence qui fit écho à ses paroles, Raimond tendit à Bertrand le cercle d'or de la couronne comtale et les clés de la ville. Leurs mains tremblaient.
Depuis ce serment public, moins de six mois s'étaient écoulés. Il les avait employés à préparer soigneusement l'expédition. Il entraînait les plus vaillants dans son pèlerinage : Rambaud d'Orange, Gaston de Béarn, Gérard de Roussillon, Guillaume de Montpellier, Raimond du Forez, Isard de Gap. Il les avait convaincus d'emmener leurs meilleurs vassaux. En vendant des terres, en concédant des franchises et des exonérations, il avait réuni les sommes nécessaires à l'entretien de son armée et aux besoins du peuple qui la suivrait.
Minuit était passé lorsqu'il rentra au château. La pleine lune faisait scintiller la Garonne calme et majestueuse. Elle éclairait les remparts de brique d'une lumière blanche. Par l'escalier à vis, il monta sur le chemin de ronde de la tour Gaillarde. Il regarda longuement les murs, les toits et les clochers de sa ville millénaire. Il ne les verrait plus jamais.
Raimond regagna sa chambre où dormait Elvire. Pour tromper l'insomnie de sa dernière nuit à Toulouse, il acheva la lettre qu'il laissait à son fils.
 
Je ne veux pas conclure ces lignes par des sentiments de tristesse et de nostalgie. La peine que j'éprouve légitimement ce soir n'est rien face à la fierté que je ressens. Depuis plus de mille ans, jamais Dieu n'avait commandé aux hommes une aussi sainte action. Je vais libérer Son tombeau tombé aux mains des impies, et j'ai l'honneur de conduire l'immense armée du Christ. L'écho de ce que j'entreprends retentira à travers les siècles !
Adieu Bertrand,
Dis mon affection à ton épouse Electe, parle de moi à ton fils Pons, afin qu'il n'oublie pas son grand-père.
Raimond de Saint-Gilles
Il souffla la chandelle et se glissa contre Elvire. Il chercha longtemps le sommeil en caressant le ventre de sa jeune femme, arrondi par la grossesse.

 

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