|
Charles Baudelaire
Lettre inédites aux siens
L’auteur des Fleurs du mal (1821-1867) a laissé très peu de livres. Ce volume est un émouvant exemple pour sa période de jeunesse.
eaucoup
d'hommes illustres ne demeurent dans l'Histoire qu'autant qu'ils
nous forcent de les estimer, ou bien que nous nous étonnons
ou nous amusons de ce qu'ils ont fait. Mais Baudelaire est au nombre,
très petit, de ceux qui touchent un chacun bien plus puissamment,
par je ne sais quoi de pleinement humain, comme fait aussi Pascal.
Certains diraient même que depuis qu'il est passé parmi
nous et qu'il a parlé, les curs ne sont plus tout à
fait ce qu'ils furent, comme si ce poète avait su, non point
les changer, mais les éclairer profondément sur eux-mêmes
; il y a des êtres qui peuvent penser qu'ils ont désormais
droit de cité, mieux, qu'ils sont justifiés, parce
qu'un homme enfin est venu qui a hautement proclamé des vérités
que les autres voilaient hypocritement ou savaient fort bien ignorer.
Empressons-nous d'ajouter que si, en Baudelaire, l'homme peut paraître
avec raison singulièrement considérable, le poète
(on nous passera cette distinction un peu vaine sans doute, mais
commode), le poète lui-même a si fortement marqué
les lettres françaises qu'après lui toute notre poésie
a pris un cours nouveau, dans la direction qu'il lui avait montrée
; on a dit maintes fois ce que Verlaine, Rimbaud ou Mallarmé
doivent aux Fleurs du Mal, pour l'inspiration comme pour la forme
poétique.
Il était bien naturel qu'un tel homme fût l'objet d'une
étude approfondie et passionnée ; et l'on trouve en
effet surabondance d'éditions critiques, gloses, récits,
biographies, iconographies ; tout ce qui concerne le poète,
ou sa famille, ou ses liaisons, est fort prisé ; il y a longtemps
qu'on a recherché et inventorié jusqu'aux moindres
documents, qu'on les a publiés, analysés et à
l'envi commentés ; les notes des blanchisseuses et des restaurateurs
ont dû livrer toute leur substance ; on peut croire que rien
n'a échappé à l'investigation patiente et minutieuse
des chercheurs et des curieux et qu'il y a bien peu de chance qu'on
retrouve jamais des pièces disparues maintenant depuis un
siècle, à moins de miracle.
*
Qu'une centaine de lettres soient tout à coup retrouvées,
n'est-ce pas un miracle ? Deux érudits, après trente
années de quêtes assidues et d'un labeur énorme,
avaient publié une Correspondance générale
qui recueillait près de onze cents lettres du poète,
écrites depuis sa vingtième année jusqu'au
moment de la ruine finale de sa santé. Une liasse leur avait
pourtant échappé, constituée presque uniquement
par des lettres d'avant la vingtième année ; ils ne
purent pas même soupçonner qu'elles existaient. Au
reste, il est si rare que l'on conserve la correspondance d'un enfant
!
Charles, outre qu'il dut être un enfant charmant, sut faire
naître sans doute en ceux qui l'élevaient de l'admiration
pour sa sensibilité exquise et pour la vivacité et
la délicatesse de son esprit. Les épîtres qu'il
écrit à douze ans ou à quatorze sont non moins
gracieuses, alertes et bien pensées qu'affectueuses, et l'on
comprend que ses correspondants les aient gardées ; qui sait,
peut-être autour de lui sentait-on qu'il était quelqu'un
? Quand il fut jeune homme, on eut d'autres motifs moins plaisants
pour mettre de côté ses billets et ses lettres : M.
Baudelaire, son demi-frère, en homme de loi sage et avisé,
les classait et les serrait comme pièces qui aux jours de
conseil de famille devaient constituer de sûrs témoignages
; et il avait soin de joindre à chaque lettre le double de
sa propre réponse. Ensuite ni la mère du poète,
ni les Ducessois, ses héritiers collatéraux, ne détruisirent
ou ne dispersèrent négligemment ces papiers, mais
ils se soucièrent de les conserver. Non par une sorte de
culte : pour sa famille Baudelaire ne fut point une illustration
glorieuse ; le scandale de sa vie, et son uvre " offensant
la morale publique " (M. le substitut Pinard) avaient choqué,
pour ne point dire blessé, ces personnes pour qui l'ordre,
la bienséance et la discrétion importaient d'abord
; certes elles n'ignoraient pas combien les lettrés estimaient
Baudelaire, et comprenaient qu'il était bien devenu un grand
homme, mais grand homme de façon singulière et trop
différente de celle du général Aupick, par
exemple, parcourant une fort belle carrière militaire et
diplomatique et finissant dans la gloire sénatoriale .
Mme Aupick, qui mieux que les autres sans doute sut découvrir
le génie de son enfant, ne put cependant jamais lui passer
certains écarts : quand les amis du poète, après
sa mort, rééditèrent les Fleurs du Mal, ils
durent batailler ferme pour qu'elle consentît à laisser
imprimer les vers du Reniement de saint Pierre qui à son
sens offensaient la religion, troublaient le bon ordre.
Et, bien plus tard, Marie-Anne Ducessois, qui eut entre les mains
la plupart des lettres de Baudelaire aux siens, ne pouvait souffrir
qu'on parlât devant elle du poète. Elle était
restée demoiselle et, fort dévote, habitait le quartier
de Saint-Sulpice. Quand ses jeunes neveux voulaient lui faire malice,
ils savaient bien quoi dire : " Tante, parlez-nous du cousin
Baudelaire. " Et la pauvre femme de se couvrir d'une main les
yeux, et de faire le geste de repousser quelque monstre, en murmurant
: " Quelle horreur ! Quelle horreur ! " Finalement, ne
voulant point, selon ses propres paroles, garder le diable chez
elle, elle brûla un grand nombre de lettres qu'elle ne jugeait
pas convenables et se résolut à céder celles
qui restaient à Jacques Crépet, qui les donna au public.
Mais achevons l'histoire du miracle. La liasse qui nous occupe,
conservée de génération en génération,
sinon avec amour, du moins avec soin, faillit pourtant être
détruite. La maison où elle se trouvait fut bombardée
pendant la dernière guerre ; le plafond de la bibliothèque
s'effondra, une partie de la toiture suivit ; les décombres
recouvrirent livres et archives ; on regarda tout comme perdu. Dix
ans plus tard, des maçons qui relevaient les murs rapportèrent
un petit paquet bien enveloppé de toile cirée, qu'ils
avaient trouvé sous du plancher à demi pourri - cent
lettres de Baudelaire.
|