Christophe Bataille
Le rêve de Machiavel
Christophe Bataille, né en 1971, est l'auteur de
plusieurs romans, parmi lesquels Annam (Arléa, 1993)
et J'envie la félicité des bêtes (Grasset,
2002), Quartier général du bruit (Grasset,
2006). Il est éditeur depuis 1997.
l n'y a pas de Renaissance,
il n'y a pas de temps anciens mais il y a dit-on des images secrè-tes.
Il y a sainte Agathe, les seins tranchés par le vitrail.
Il y a l'aubépine en son tablier pourpre. Il y a les enfants
d'autrefois qui marchent, le placen-ta séché autour
du cou. Il y a le sang des oiseaux qui mousse sur ton ventre glabre.
Il y a cette tête d'âne fichée sur un corps d'homme.
On dit que ce crâne, c'est le monde. Et l'homme, est-ce moi
? Ou est-ce Machiavel qui fuit la peste ? Alors voici : je raconte
un homme dans le déchirement, il paraît que c'était
il y a des siècles, que cet homme a vécu, qu'il n'y
a plus de peste, que tout change, or j'invente très peu,
je porte le regard au cur de ce qui est.
Comme la nuit vient, Machiavel écarte les ro-seaux et voit
qu'il est seul. C'est l'heure. Il s'ébroue et se met en chemin.
Ne pas réfléchir, marcher, marcher jusqu'au matin
puis se jeter dans un fossé et attendre. Il ne compte plus
les jours. Bientôt c'est un déluge tiède bordé
de saules. Machiavel marche sans rien voir. Il se récite
à voix haute le Marteau des sorcières. La peste ravive.
La peste libère. Soudain il bute sur une forme pâle
: une fillette le visage plongé dans la boue. Il s'agenouille
et observe sans les toucher sa nuque, ses cheveux noirs, sa robe
de toile, ses jambes nues. Puis l'enfant semble bouger, sa main
cherche dans la terre, non, c'est la pluie, c'est le diable. Machiavel
recule brusquement. Tout vivant qui approche un mort sera condamné
au feu. N'est-ce pas la loi ? Il s'écarte de la biche charmante
qui se débat et griffe, il reprend son chemin sous la pluie,
frottant le rubis à son doigt, récitant les quatrains
qui ne lui vaudront pas le bûcher mais gorgent sa bouche d'eau
et de pro-phéties, et il rit, pleurant.
Quand Machiavel arrive devant la petite ville hérissée
de palissades et de torches, il sait qu'il peut maintenant quitter
le monde mangé par la peste. Il est devant l'arche.
Je suis dans l'enfer. Je n'ai plus de bouche, plus de nez, plus
d'iris. Quand vient le matin, je me cache. Je bois un peu de vinaigre.
Je ne dors pas. Je respire à peine. Si je croise un homme,
et qu'il m'interroge, je réponds : Ce n'est pas moi, c'est
saint Jean. Ça devrait aller, mais non. Je n'effraie plus
personne. Les autres sont comme moi : ils cherchent une ville où
la peste ne va pas. Alors je marche. Je veux entrer au mal. Traverser
la mort. La nuit, en marchant, je rêve : je dépose
mon crâne au milieu du chemin et je continue. J'avance vers
la porte que nul ne peut fermer, mon dieu, faites qu'elle apparaisse,
cette porte ! Mais je connais le sortilège qu'on appelle
raison : le bien et le mal circulent, jouent, s'embrassent, lient
et délient nos poignets de bois. C'est qu'il n'y a pas d'autre
monde, il n'y a même pas ce monde-ci.
Un matin, Machiavel s'éveille le visage impri-mé par
la terre et découvre entre ses jambes un bouquet d'hyacinthes
sauvages qu'il n'a pas froissées. Il sourit.
- Mon dieu, des fleurs... Le jardin...
Il essuie une larme. Vite, les porter contre son cur. Les
chérir. Respirer leur parfum. Ecarter les esprits. Sentir
ces fleurs qui ploient, tombent, sè-chent, font chrysalide
ou papier. Les perdre au vent mais effleurer ce rêve.
Il hésite. Il retire sa main. Qu'est-ce qui effraie dans
la pureté ? La hâte. Machiavel est dans le monde, il
est impur, il est dans le temps, il est le temps. Ces fleurs peuvent
bien vivre.
Il rêve de la petite fille brune qui mange la vase, suffoque,
déchire sa robe, tourne, tourne. Ce n'est qu'un rêve,
un rêve de peste mais bientôt il n'y aura plus que ce
rêve. Il cherche dans son crâne et dans ses poumons
la maison qui rêve pour nous. C'est la maison brune. Alors
il prend la poupée dans ses bras, la poupée sans vie,
il l'arrache à la boue et au buisson de feu, il l'élève
en criant vers le ciel :
- Regarde Seigneur, voici tes bienfaits ! et ses beaux cheveux vermeils
baignent son vieux vi-sage, camphre et musc mêlés,
aubépine, radis noir, figues. Regarde Seigneur ce pauvre
corps ! Celui-ci n'est pas le petit Simon de Trente crucifié
par les juifs ! C'est ton enfant. C'est ta fille.
Alors Machiavel est seul et sans réponse, et il tremble car
la poupée pèse le poids d'un âne mort.
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