Christophe Bataille
J’envie la félicité des bêtes
Roman
Christophe Bataille, trente ans, est éditeur chez Grasset
depuis 1995. Il écrit la nuit. Il est l’auteur de quatre romans :
Annam (Arléa, 1993, Prix du Premier Roman, Prix des Deux
Magots), Absinthe (Arléa, 1994, Prix de la Vocation), Le
Maître des heures (Grasset, 1997), Vive
l’enfer (Grasset, 1999).
braca
Mola Stermione et sa fidèle assistante, le
grand hypnotiseur et l’adorable Maël, vous
ouvriront ce soir les portes du rêve. Vous
les esprits raisonnables, venez ! Vous les religieux, vous
les craintifs, venez ! Vous découvrirez un monde où tout se
meurt et s’oublie. Nulle manipulation clinique ou technicienne.
Hélas ! Hélas ! Nos deux princes n’usent que de parole.
Ils vous séduiront. Ne vous toucheront pas. Vous serez vous-même,
et pourtant... Si vous saviez...
C’est l’heure, dit Simarre à Maël, mâchoire lourde nue, cheveux
égarés dans le fatras des plaids, des édredons vieillis où ils s’étaient
roulés depuis des mois, n’ayant pas une maille pour s’offrir mieux,
l’hôtel ou l’hospice, la charité d’une douche. Il la chercha, puant,
poil dur, mains blanches fourrageant le tissu. Et ce fut elle, tendre,
lisse, le frôlant comme pour le mordre, rageant soudain : mais
laisse-moi !
Jocelyn s’assit. A peine l’aube et point de salut, car il était
poursuivi d’un sommeil haletant, plongé avec Maël jusqu’en Vilenne,
sa ville à lui, jusqu’ici pour fuir. C’était ça leur vie, planquer
le monstre métal près des usines puisqu’on les y autorisait, traverser
la ville en falbala, jouer sur scène un petit rôle sanglant, faire
frémir les rombières harnachées en catin, lèvres chelsea, bas noirs,
puis go east, go east.
Assis nu, Simarre eut les pensées raides du matin : s’habiller,
se raser, brider les effluves, gommer les pieds, les dents, s’oublier.
C’était un rêve, car dans le fichu camion de zinc régnaient dix
degrés et pas des fahrenheit encore, pas de quoi mirer ses jolis
bras aux psychés, et Simarre le savait qui s’imagina toujours hirsute,
la parole vive, la peau hâve (il avait vénéré Ho Chi Minh à Hanoï,
sublime dans son cristal, et il lui aurait bien serré la pince,
au camarade, désireux d’une éternité boueuse mais sacrifié à la perfection d’icône). Simarre s’approcha d’un miroir. Il était bien ainsi. Les mains
tendues pour s’éviter une paroi, il chercha dans les peignoirs une
chemise d’hiver. Palpa un coton, le trouva tiède, haussa les épaules.
Il l’enfila tel un vieux, manquant tomber dans les costumes sages
pendus : ah les petits pendus, il y avait là une cape, une
perruque pour Maël, un carquois chromé, tout l’attirail des montreurs.
Pas moyen d’éclairer ce néant et la lucarne ne donnait rien, colmatée
par la chair. Simarre s’assit sur le matelas où Maël semblait morte,
le corps tranché, épaule prise au coton blanc, la cuisse tendue
loin du tronc comme une gazelle échouée.
Il enfila son bleu, passa une main lasse à son front. Mon dieu,
Londres était loin. Il sentit, à caresser son visage,
qu’il s’était usé. Etaient-ce la fuite vers l’Est, l’enfant mal
confié au dracula des anges, et chaque soir surtout, ce rôle infect ?
Maël n’avait pas changé, elle, pas à cette heure en tout cas, et
malgré l’enfant elle n’était pas comme lui, la face drosophile de
bas sommeil (en hommage à sa
vie d’avant qu’il avait savamment brisée, il déboucha un flacon
et s’arrosa de xylozéphyle, une myrrhe, un musc, et ainsi poudré
il sourit dans la nuit).
A force de se cogner aux tiroirs, aux poches de sang, il trouva
une torche. Enfila ses gants, balaya d’un rai jaune toute sa vie
enfermée, bohème, il ricana, et seule Maël invisible était sauve,
the perfect goddess qui lui écrivait du trottoir des mots bêtes,
to my very dear little fucker, sifflant du poumon la douleur
et sa beauté plasmatique.
Enfin Simarre déloqua son coffre et tomba sur un mur qu’il n’avait
pas vu dans la nuit en s’y rangeant.
Les voici donc, mes princes de la raison : Simarre l’œil blanc
après les années, et Maël endormie, chair vive, haute comme je ne
l’avais pas pensée. Ils sont venus cahotant, bien sept heures à
rouler en silence, le dos mort au clou de la vie. La nuit de l’Est
a monté. Comme toujours Maël dormait, mains rouges rongées entre
ses jambes. Les banlieues ont passé, les forêts, tiens ! des
époques, petits hameaux dormeurs, colombages,
pierres grises, parpaing.
Trois fois Simarre a traversé Vilenne, quelle
joie idiote de les réveiller tous, mes amis,
mes amis, nous sommes de retour et vous n’en savez rien. Nos noms
ont changé, nos visages, nos rires. Nous ne sommes plus les mêmes
qui vous verrons bientôt oublier, souffrir, flamber à l’inconnu !
Puis il a planqué sa bête au pied d’un mauer triste. Au-dessus s’engouffrent
les voitures à plein vent.
Jocelyn admire l’usine levée au ciel, un vrai camp saturnien. Il
oublie Maël, ébranle une paroi, se fraie un passage vers le monde
antique, déambule parmi les bassins acides,
les machines, les caisses, les bobines encrassées. Oh, le joli cabestan !
Oh, le bel outil ! C’était donc ça, Vilenne, mon enfance mêlée
d’argile, un béton âpre fendu par l’acier, Vilenne sans hommes et
sans mots, bientôt jetée en musée comme l’ignoble Versailles où
tout se légende (fourrez-y une putain, c’est la Pompadour).
Jocelyn marche – c’est agréable d’être une mécanique humaine,
ordonnée, sans idées, un enchaînement de bielles
obscures. Il pourrait contempler sans fin les façades, les statues,
l’empilement de chiffres lui sifflant : c’est l’heure. Londres
revient comme une image cachée. Il faut penser au soir. Leur gagne-pain,
ce sont ces spectacles d’où ils sortent anéantis.
On les attend de loin, faut dire, l’incroyable Simarre dit Abraca
Mola Stermione et son assistante Maël Jargeau, les deux, les deux
quoi, au juste ? Hypnotiseurs ? Illusionnistes ?
Prophètes ? Que dit l’affiche ? Partout c’est le même
scandale qui ne tient à rien, car il ne se passe rien, jamais, au
velours des théâtres.
Simarre frôle un barbelé à quoi s’abouche le peuple des chantiers.
Comme ils sont doux dans leurs baraquements,
ne dormant jamais ou presque, éternels en bord de route à piocher
dès potron. Et lissant ce métal à la légère, costumé, suant, Jocelyn
dit Stermione s’empointa la paume d’un clou, n’ayant rien vu jura,
ferma les yeux de douleur, lança sa main au ciel tel Rachmaninov
comptant ses douze blanches du pouce à l’auriculaire, puis osa
regarder sa cale creusée, cardinale, chatoyante, sa belle main blessée
dans l’aube.
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