CHRISTOPHE BATAILLE
Vive l'enfer
roman
Christophe Bataille, né en 1971,
est l'auteur de trois romans : Annam
(prix du Premier Roman 1993), Absinthe
(1994), et Le Maître des heures
(1997).
oi,
Jocelyn Simarre, fils de camionneur
emperruqué j'avance, ah mes talons ! Les
jambes brûlées par la soie grand
siècle, la gorge sans vie, j'écarte
le rideau voici la scène.
Moi, Jocelyn Simarre, dit dent-de-lion par ma
mère, en hommage au pissenlit des bois et
à une mâchoire cassée, en ce
siècle je lève ma barre de fer et
vlan ! je la jette contre les planches.
Comme je brûle du visage ! Voici la nuit. La
tringle rebondit et vlan ! deuxième coup
pour la salle, cette fois-ci c'est sérieux,
je devine les faces tendues, les gorges qui se
dérobent. Mon dieu qu'elles sont belles, les
femmes vues d'ici, qu'est-ce que je pourrais vous
jouer, mesdames ? J'ai quinze ans, oui ! Là
on tousse, là ça grince...
Alors moi, Jocelyn Simarre, je brave les dieux et
je flanque un dernier coup sur les planches. C'est
fini. Une vague de visages, et benêt, sur mes
talons d'antan, je reflue vers la coulisse. La
tenture pourpre râpée s'écarte,
partout on applaudit. Tel Louis le combien, je
retire ma perruque de poussière et c'est
ainsi que tout commence.
Puis tout se tait en moi. Je suis une salle nue.
Assis sur un tabouret, imbécile et bas, la
tête entre les mains j'écoute. Des
voix se mêlent ou se répondent. Dieu
sait pourquoi, mon crâne cogne. Mes pieds
saignent dans les bottes qu'on m'a
prêtées. Pourquoi aurais-je l'habitude
? Je dénoue les lacets : pieds blafards. Je
me lève, sabots en main, hallebarde dans
l'autre. Ça suffit. J'avance. Le compteur
électrique et la machine à
café grésillent. Voilà, comme
toujours au théâtre, je
m'ennuie...
On s'agite sous la lumière. Jolies croupes
qui s'égaillent se disputent. Mon dieu que
c'est loin. Une Ophélie sort, je la vois
sourire vers moi, vers eux, elle trébuche
sur rien après le rideau, tombe à
genoux pour pleurer.
Seigneur que faire ?
C'est l'été. D'un bras d'acier
j'ouvre le concours d'enfance. Tous les
Molière se précipitent, toutes les
ballerines, quel défilé ! Et les
parents, à murmurer avec leurs filles les
amours contrariées, une trahison, un
crime... Bel exemple, messieurs dames.
Quant à moi, mes parents n'y sont pas. J'ai
le meilleur rôle : je suis l'ouvreur,
capitaine des boulets et canons, je tire trois
fontes avant la vraie vie.
Les jeunes gens se frôlent. C'est un ballet
de poudreuses et de sacoches où brille l'or.
Scapin balbutie, La Fontaine est
dévoré par un lion. Tous nos acteurs
ont la quinzaine d'années, ils rient
bêtement, on s'embrasse vite fait, ils
bégaient les mômes.
Comme j'aime mon rôle, et ce silence d'avant
la peur ! Je fuis la foule et grimpe vers les
coulisses du premier. L'escalier de tôle
bringuebale je n'entends rien. Je suis dans la
pénombre inquiet, quel visage va bondir vers
moi ? Je pointe mon sabre.
Comme j'arrive à l'étage qui est un
couloir et c'est tout, le monde d'en bas s'efface.
A pas de loup, chausses déclouées, je
glisse. Les metteurs en scène
photographiés à Vilenne quittent
leurs cadres. Les parois s'appellent.
Alors chéri ! Tu travailles ? Tu connais ton
texte ?
Je sursaute. J'observe écarquillé les
poignées de porte folles, rouges, jaunes,
bleues non mais quelle idée...
Et si mon père ce soir était venu
admirer son fils aux enfers ? Et s'il était
venu écouter les bouffons, Pinocchio long
nez, Sganarelle et les autres ? J'aurais
frappé comme un barbare.
J'avance devant ces loges fermées, je
cherche je ne sais quoi. Mes pieds sont
transpercés de poignards. Patron des
sandaliers, priez pour moi. Je me faufile jusqu'au
suaire du fond qui cache une fenêtre. Nulle
face pour m'effrayer, mais la ville.
Soudain une voix : est-ce que ce sont les loges ?
Je n'ai rien vu, aucun récitant, personne,
et cette parole je l'entends, c'est une langue que
je ne connais pas. Je me retourne. Une porte
à demi ouverte, à un mètre,
comment reculer ? J'apprends les mots comme je vois
les choses, d'un pas mon regard est dans la loge
trois, poignée violette, et la loge trois
c'est une psyché.
Grande glace mobile mais c'est moi qui tremble,
établie sur pivot dans un châssis, et
où la femme qui fait sa toilette peut se
voir de la tête aux pieds. C'est bien
ça. Dans la psyché il n'y a qu'elle,
je ne suis plus rien, je suis les brisées
noires sur le tain, je suis le châssis, le
pivot.
De chaque côté un bougeoir
d'église, et des parfums, vierge marie, des
parfums de houx, de sanglier. Je suis le bronze
ouvragé, elle est la chair
inquiète.
Regarde-moi Lorelei ! Une pile de livres sur le
pupitre au fond, un tricot sur la porte. Maël
est assise sur un tabouret de danse. Elle enferre
ses jambes dans ses bras, ses jambes qui butent au
menton.
Bonsoir Maël ! Bonsoir ! Je suis le
commandeur. Je suis mamamouchi.
Mais non, je n'ose pas. Que dire à tes
cheveux blonds qui filent sous le tabouret ? Un
coup d'il à l'extérieur :
personne. Nous sommes seuls, chérie. Est-ce
que tu aimes ton miroir ? Tu es une masse d'or et
magie ! quel déploiement de jambes, de bras,
de choses à tous côtés !
Deux longs membres noirs tirent vers le ciel tes
cheveux. Tes paumes lissent ton visage et ta
chevelure retombe.
Maël se lève en jupe de laine courte.
Une pointe de feu dans la nuit. Comment, à
quinze ans elle fume ? Et moi, Jocelyn Simarre,
fils de George, expert en tout, je ne sais que
tousser ?
Une main sous le menton, Maël sourit et
déclame.
Quel diable m'a bouché le cur ? Je ne
comprends rien à ses mots. Je tends
l'oreille, dans le couloir je jette ma perruque
niaise et talquée, mes bottes, ma tige de
bruit.
Presque nu j'attends la lumière.
Comme elle est étrange. Est-ce la
psyché ? Maël que j'aime écrase
son mégot du talon. Elle attache ses
cheveux.
Puis tout vient à pas comptés. Je
vois mon cur mourir. Ses mains inhumaines
descendent de la nuque et s'arrêtent ô
ma gorge sur ses seins qu'elles empoignent. Je
m'éteins Maël.
Tes mains tombent encore sur tes genoux qu'elles
écartent. Tu souris, Lorelei ! Je vois que
tu portes, comme ma mère vendredi, ces bas
gris sombre et la vie blanche au-delà.
Je cherche ma perruque, je ne trouve que mes mains.
Maël se talque le visage, sifflote un coup, se
toque les reins, se lève et je bascule.
Mon dieu ce prénom incompréhensible
qui entre dans ma vie ! Benêt, Jocelyn
Simarre, cent fois benêt !
Un grondement monte du théâtre. On
applaudit en dessous, ça trépigne,
les planches se disloquent, l'orgie ! Maël
saisit un chandelier, souffle l'autre, ça y
est, elle disparaît dans le couloir en
murmurant...
O grâce ! O légère ! Robe de
nuit, couleurs blêmes, elle sort, des
formules à la bouche, un sourire sur le
corps, ses cheveux dans les miens. Récite
bien, Maël. N'oublie pas. Je m'efface ! Je
m'efface !
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