Premiers chapitres
Emily Barton
Le testament d'Yves Gundron
Traduit de l'américain par Marie-France Girod
Roman

 

Emily Barton est diplômée d'Harvard et de l'Iowa Writers' Workshop. Elle réside à Brooklyn, où elle est également professeur de Yoga. Elle a écrit des nouvelles pour différents magazines et collabore régulièrement au New York Time Books Review. Le Testament d'Yves Gundron est son premier roman.

  

Chapitre Un

La première invention 


 
maginez le temps de l'aïeul de mon aïeul, le temps où l'obscurité venait d'être séparée de la lumière. La société n'était alors que l'ombre de ce qu'elle deviendrait bientôt. Telle était Mandragora avant mon invention et tous les événements qu'elle déclencha. Les gens communiquaient par la parole, mais leur pensée était primaire. Ils vivaient dans la crainte. Nos ancêtres cultivaient la terre à grand mal. Pour planter chaque graine, ils creusaient un trou avec un bâton pointu et ils labouraient à main nue, en traçant les sillons de leurs ongles et en ôtant les cailloux un à un. Souvent, il fallait un printemps entier pour préparer le sol et l'hiver venu, leur famille connaissait la faim ou mourait. Ils faisaient du feu, mais n'avaient pas de bougies. Ils n'avaient pas non plus de métier à tisser digne de ce nom -
lorsqu'une femme tissait pour sa famille, elle devait faire passer la trame par chaque fil de chaîne et tasser chaque rang avec les doigts. La confection d'une pièce de tissu prenait si longtemps que les mères n'arrivaient pas à suivre la croissance des enfants, qui allaient en haillons. Les hommes savaient compter et pointer les marchandises, mais ils n'allaient pas au-delà du nombre vingt. La superficie des terres de la plus grande ferme de Mandragora (celles de mon grand-père, que je cultive encore aujourd'hui) était de vingt acres et le plus gros troupeau de moutons ne dépassait pas vingt têtes. Pourquoi auraient-ils eu besoin de savoir compter jusqu'à l'infini ? Sans doute avaient-ils des facultés intellectuelles aussi développées que les nôtres, mais ils se donnaient tant de mal pour arracher leur maigre pitance à la terre qu'ils n'avaient guère le loisir de réfléchir ou de méditer. Ils se contentaient de ce qu'ils avaient. Certes, l'introspection leur eût été bénéfique, mais les pénibles tâches qui occupaient leurs journées ne leur en laissaient pas le loisir.
Cette obscurité qui hier encore était la nôtre eût pu perdurer si une idée lumineuse n'avait germé dans mon esprit et ne m'avait guidé hors de la nuit. J'aimerais pouvoir dire que c'était une pensée de vaste portée philosophique, capable d'expliquer à l'humanité où se trouve Dieu, ou bien ce qu'il advient de notre âme après la mort, mais c'était une idée terre à terre, de celles qui pouvaient venir à un fermier comme moi, désireux de rendre plus faciles les travaux des champs. Bien des événements peuvent faire avancer l'Histoire. Pour moi, tout eut mon cheval pour point de départ. Si j'avais pu prévoir alors que les joies apportées par mon invention s'accompagneraient d'un cortège de terreurs, sans doute aurais-je laissé mon idée s'évanouir en fumée comme tant d'autres rêveries. Je ne pouvais toutefois m'imaginer que, deux hivers plus tard, je passerais ces longues nuits dans l'étable à écrire pour conjurer ce qui me semble être l'inévitable issue, à savoir que moi-même et tout ce que j'ai construit vont sombrer dans l'oubli, balayés par la charge du futur, lancé vers nous au galop. A l'époque, je ne pensais qu'à la beauté idéale du fruit de mon imagination.
Je me suis déjà beaucoup avancé, je le crains, puisque vous ignorez encore ce que j'ai accompli. Peut-être saisirez-vous mieux la grandeur de mon invention si je commence par vous faire part de sa conséquence la plus immédiate : grâce à elle, j'ai pu donner un nom à mon cheval. Je l'ai appelé Hammadi. Mon voisin, Ydlbert von Iggislau, a nommé le sien Thea. Les noms donnés à ces deux bêtes usées à la tâche avaient pour nous une importance considérable, bien au-delà de leur beauté intrinsèque, dans la mesure où ces chevaux étaient les tout premiers à être baptisés. Avant Hammadi, aucun n'avait survécu assez longtemps pour avoir besoin d'un nom. Dieu, dans Sa grande bonté, nous avait fait don des bêtes de somme pour nous servir ; aucune n'était restée suffisamment auprès de nous pour nous permettre de connaître son âme. En revanche, nous avions baptisé nos autres bestiaux, comme les moutons et les boucs qui, ne travaillant pas, avaient de bonnes chances de survie. Ma vache, qui déjà me donnait son lait avant mon mariage avec Adelaïda, s'appelait depuis toujours Sophronia et méritait bien son nom. Nous n'en aimions pas moins nos chevaux, comme nous aimions nos cultures et la douceur du printemps. Dans leur prime jeunesse, nous flattions leurs oreilles délicates et suivions leurs premiers pas hésitants avec le même mélange de crainte et d'orgueil que s'il s'agissait de nos propres enfants. Nous avions peu à partager, mais nous remerciions dès que possible ces chevaux qui accomplissaient pour nous des tâches de première importance en leur offrant quelques pommes tombées à terre ou des carottes prématurément gâtées. Et quand tout allait mal, nous priions pour nos chevaux, oui, nous priions pour eux.
Mais nous ne pouvions prendre le risque de donner un nom aux chevaux. Ils étaient victimes de maux de toute sorte, affections de la denture, du sabot et de l'estomac, voire de cette maladie redoutée qui changeait un animal sain en une bête folle, s'étouffant avec sa propre salive, l'écume aux lèvres, et pissant le sang par tous ses orifices. Fort heureusement, Dieu, dans Sa grande miséricorde, ne permettait pas à un cheval en proie à pareille misère de survivre plus d'une journée. Les chevaux mouraient jeunes, comme risquent de mourir jeunes toutes les créatures. Tels les oisillons au nid ou les enfants n'ayant pas atteint l'âge de parler, les poulains demeuraient dans un fragile équilibre entre la vie et la mort et la balance risquait à tout instant de pencher du mauvais côté. Parfois, Dieu épargnait les tourments infantiles à l'un d'eux, qui devenait un adulte solide, capable de fournir un travail. Néanmoins, l'existence d'un cheval de trait était brève et il mourait souvent après quelques mois de service à peine. La plus infime erreur humaine pouvait lui être fatale. Un matin d'août, j'avais attelé à une charrette emplie de grains mon troisième cheval, une belle jument alezane dont je brossais soigneusement les balzanes boueuses chaque soir. La charge n'était guère plus lourde que celle de la semaine précédente, mais c'était trop pour elle. Avant que j'aie pu desserrer la courroie qui l'étranglait à l'encolure, ma jument était morte, les yeux hors de la tête, la langue pendante, à la bordure de mon champ le plus éloigné. Le spectacle de sa face, figée dans la souffrance, m'inspira une telle terreur que je préférai laisser pourrir au sol la plupart du froment qu'elle transportait plutôt que de m'approcher de son cadavre. Quelques jours plus tard, j'enrôlai mes plus proches compagnons -
mon frère Mandrik le Chouchou et Ydlbert von Iggislau, mon voisin -
et ensemble, nous entreprîmes de débarrasser la carcasse raidie et puante. « N'aie crainte, me dit Mandrik, en baissant sa tête aux belles boucles brunes devant ce spectacle. Ainsi nous quitte la multitude, mais quelques-uns s'en vont intacts. » Ydlbert ôta son chapeau et le posa sur le sol, offrant au soleil sa calvitie naissante. Il cracha dans ses mains vigoureuses, puis entreprit de découper les parties comestibles de la jument et de l'écorcher. N'ayant ni le temps de réfléchir au commentaire ni le courage d'observer l'insupportable dépouillage, je regagnai notre maison, où nous passions l'hiver dans le besoin et la pauvreté, exception faite de copieuses réserves de viande de cheval salée.
Je ne suis pas certain d'avoir exposé la situation dans toute sa détresse. Nous ne produisions pas des chevaux à un rythme assez rapide pour pouvoir les utiliser. Les chances de voir un mâle et une femelle atteindre l'âge adulte en bonne santé étaient faibles et lorsqu'ils s'accouplaient, leur poulain expirait avant même de sortir du ventre de sa mère. Les juments mouraient souvent en donnant la vie -
comme les femmes, même les plus courageuses, au nombre desquelles ma première épouse, Elynour, qu'elle repose en paix -
et le poulain, nourri d'eau sucrée en guise de lait maternel, dépérissait. Celui qui atteignait l'âge adulte était enclin à souffrir des maux dont j'ai parlé plus haut. Les bêtes que l'on achetait au maquignon, Andras Drck, étaient de santé plus robuste, mais leur courte existence ne valait pas le prix payé. Parfois, la nuit, quand j'observais un cheval dans l'étable, je voyais dans son regard confiant et abattu qu'il se savait condamné à succomber bientôt sous le poids de ses souffrances. Nos ancêtres avaient élaboré mille formules magiques pour les sauver, mais ils avaient beau réciter consciencieusement :
 
 


 
Que la journée soit claire


 
Que la charge soit légère


 
Et que ce cheval s'il vous plaît


 
Rentre au soir en bonne santé


 
 
cela ne marchait que si les esprits le voulaient bien. Quand les chevaux ne mouraient pas de leurs différentes maladies, ils s'étranglaient en tirant leur charge.
Nous, les paysans, nous souhaitions un destin différent pour nos chevaux, mais nous n'avions d'autre recours que la prière, que nous disions ensemble le Jour du Seigneur et aussi, pour nombre d'entre nous, dans la solitude des heures lugubres d'avant dormir. C'est cette méditation tout autant que la chance qui me conduisit à trouver la solution, une solution simple et pourtant si nouvelle que nous n'avions pas de nom à lui donner. Persuadé, par vanité humaine, d'avoir tiré cette invention de mon cerveau, je compris néanmoins que j'avais reçu à la fois une vision et une bénédiction. Les terribles conséquences ne m'en apparaîtraient que plus tard. Cette toute première nuit, je fis monter vers le ciel la plus longue des prières et c'est ainsi que l'âme emplie de dévotion, j'appris le nom dont le Ciel baptisait l'objet : le Harnais.
 
Avant le harnais, nous attachions autour de l'encolure de l'animal une longueur de corde de lin ou une lanière de cuir, fixions les deux traits au palonnier de la charrette (qui, à cette époque, avait une unique roue, située au centre de la charge) et espérions que la traction ferait le reste. Si le cheval était puissant et la charrette à moitié pleine, il arrivait indemne avec son fardeau. Mais plus nous chargions la charrette et plus il risquait de s'étrangler. Dieu, si miséricordieux soit-Il, n'ôte point la charge de l'encolure des bêtes et nous en avons perdu un grand nombre de la sorte. Ainsi chaque chargement mettait-il en jeu notre subsistance : s'il arrivait intact, nous aurions de quoi manger ; si le destin s'acharnait sur lui ou sur le cheval, nous aurions faim. La perte du cheval n'avait toutefois pas que des conséquences matérielles. Même avant d'oser les baptiser, nous nous étions attachés à eux et cela nous fendait le cœur, comme cela fendrait le vôtre, de voir leurs chères lèvres, noires comme la nuit ou roses comme la peau d'un nouveau-né, se retrousser sous l'effet de la douleur.
Un matin, alors que le soleil n'avait pas encore pointé le nez à l'est, au-dessus des montagnes, je rêvai que j'étais un cheval. Je tirais une charrette lourdement chargée de sacs de farine et les mains d'un diable noir raccourcissaient la corde passée à mon encolure, me faisant ressentir l'horreur de ce qu'éprouvaient nos chevaux. Je m'éveillai en sursaut et m'assis sur mon lit, le souffle coupé, la main posée sur ma poitrine pour vérifier que mon cœur battait toujours. Sous l'os, je sentis se produire le petit miracle de chaque pulsation. Adelaïda, ma femme, qui dormait à mon côté, s'éveilla et se redressa à son tour.
« Que se passe-t-il, Yves ? » interrogea-t-elle. Sa tresse dorée vint me caresser la joue.
« J'ai rêvé que le démon m'étouffait. Je ne pouvais plus respirer. »
Adelaïda se réinstalla sous les couvertures. « C'est signe que la saison sera mauvaise pour la verge d'or. Il faudra garder Elizaveta à l'intérieur. »
Mais mon cœur encore douloureux me disait que ce rêve était une prophétie d'un autre genre, même s'il ne m'avait pas été annoncé à la façon habituelle, par l'un de mes chers disparus. Soudain, il semblait évident que la corde étranglait le cheval, comme les mains démoniaques m'avaient étranglé. Or, tout comme moi, le cheval avait au-dessus du cœur un os dur qui protégeait la partie la plus précieuse de lui-même. Si je pouvais l'attacher à la charrette en prenant appui transversalement sur cette carapace, je profiterais de sa force au lieu d'aggraver un point faible.
Le lendemain matin, après avoir sommairement arrosé le pâturage proche et vidé à côté nos pots de chambre, je menai mon cheval -
encore dépourvu de nom -
dans la cour. Je l'attachai au piquet, puis allai prendre dans l'étable des bouts de corde de lin et des lanières de cuir tanné. Les poulets caquetaient. Mon chien Yoshu, mécontent de me voir m'occuper du cheval et non de lui, entreprit de chercher des puces dans son pelage jaune. Elizaveta, ma petite fille âgée d'un an à l'époque -
ses yeux venaient tout juste de virer au brun -
, trottinait derrière moi dans la cour. Ma femme avait entouré la cheville gauche de la petite d'une longueur de ficelle attachée au banc de la cuisine, afin qu'elle ne puisse trop s'éloigner de la porte. Elle filait sa quenouille sur le seuil tout en regardant l'enfant jouer avec sa poupée. Dans la lumière de l'aube, elles étaient l'incarnation même de la beauté, avec leur blondeur et leur robustesse. Adelaïda, son visage rond aux pommettes rouges éclatant de santé, avait les lèvres ouvertes sur un sourire qui laissait voir ses dents du bonheur. Sa longue tresse brillait et ses hanches rondes ondulaient doucement au rythme du filage. Elizaveta examinait sa poupée avec un regard intense d'adulte. A les voir ainsi se livrer à leurs activités matinales -
l'une et l'autre si différentes et pourtant si intimement proches -
j'eus le cœur en joie. Mon désir de mener à bien mon entreprise n'en fut que plus grand.
Tout en travaillant, j'observai mon cheval. Peut-être me montrerait-il d'une manière ou d'une autre comment faire progresser mon invention. Je l'avais acheté trois ans auparavant au maquignon. C'était le meilleur cheval que j'aie jamais eu, le plus intelligent -
pas le plus fin, certes, mais une bête robuste, de couleur baie, avec une soyeuse crinière noire, de beaux fanons blancs aux pieds et, entre ses yeux bruns, une étoile blanche qui lui donnait un air pensif. Il agitait la queue et remuait la tête avec l'air d'attendre quelque chose de moi, mais il ne pouvait me donner de conseils.
J'avais beau faire appel à toutes mes facultés, je n'arrivais pas à trouver le moyen de faire tenir une courroie en travers de son poitrail. Dans toutes les positions, apparemment, la lanière remontait à sa trachée-artère et il risquait de s'étrangler.
Adelaïda dévidait sa quenouille. Le long fil de lin avait la blondeur de sa tresse épaisse. « Ça n'a pas l'air de marcher, hasarda-t-elle.
- Je sais.
- Dommage que le cheval ne porte pas un tablier. Sinon, tu y fixerais l'extrémité des lanières et le tour serait joué.
- C'est une idée, mais je me permets de te rappeler qu'un cheval, n'accomplissant pas les mêmes travaux qu'une femme, n'a nul besoin d'un tablier, dis-je, conscient de devoir, entre autres tâches, veiller à l'instruction de mon épouse.
- Je faisais simplement remarquer que si tel était le cas, ce serait plus facile, rétorqua-t-elle. J'ai un peu plus d'intelligence qu'un enfant au sein, ce me semble. »
Je n'avais rien à répondre, car -
était-ce le fruit du hasard ou la volonté de Dieu ? -
tout en filant, Adelaïda venait de résoudre le problème. Certes, un cheval n'avait rien à faire d'un tablier, mais si je l'équipais d'une sorte de ceinture, je pourrais y attacher une courroie passée en travers des épaules qui servirait à son tour de support aux traits la reliant à la charrette. Ainsi, le poids de la charge serait réparti sur une partie plus solide du corps. Un bout de ficelle me servit à prendre la mesure de la sous-ventrière du cheval, et une autre celle de ses épaules. Puis j'allai dans l'étable couper des lanières de cuir de longueur équivalente. Je cousis le cuir bord à bord, de manière à former une sorte de long boyau, et le bourrai de paille afin d'amortir la pression des courroies dans l'effort. Elizaveta continuait à gambader dans le jardin en émettant des petits bruits appréciateurs. J'avais fermé la porte de l'étable pour pouvoir me concentrer sur ma tâche, mais j'entendais encore le son étouffé de la chanson qu'Adelaïda chante souvent en travaillant :
 

Oh, j'aime mon Yves Gundron,

Je le jure, Seigneur.

Oui, j'appartiens à cet homme,

Oui, il est mon bonheur.

Mais tout le jour il m'abandonne,

Seigneur, et j'ai le blues au cœur.


 

Yves, il laboure ses champs

Toute la sainte journée

Oui, il laboure ses champs

J' l'attends toute la journée

Je serais bien moins seule pourtant

Si seulement il m'écoutait .

 



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