Olivier BARROT
L'ami posthume
Journaliste, écrivain, animateur sur France 3 de
l'émission Un livre, un jour, responsable du Magazine Senso,
Olivier Barrot est avant tout un passionné de théâtre
et de cinéma - comme en témoigne son récent
ouvrage sur Sacha Guitry (Gallimard). Mais sa rencontre avec Gérard
Philipe relève d'un registre plus personnel, plus intime.
Éveil

tre né au bord de la Méditerranée, d'un père
hôtelier, serait-ce le signe d'une prédestination au
métier d'acteur ? Messieurs Henry Gendre et Marcel Philip,
tous deux propriétaires d'établissements à
Cannes, se sont peut-être entretenus de cette vaste question,
tandis que leurs rejetons Louis (bientôt Jourdan) et Gérard
(Philip) qui ont respectivement vu le jour en 1919 et 1922, amorcent
à peu d'années d'écart une prometteuse carrière.
Des bourgeois-bohèmes, tels apparaissent les parents Philip
de Jean-Marie Clair Honoré (né le 12 septembre 1921)
et de Gérard Albert (le 4 décembre 1922). Le père,
avocat au physique avantageux, brasse des affaires dans la banque,
l'assurance, l'hôtellerie ; la mère, d'origine slave
et de tempérament plus fantasque, se découvre un talent
de divination. On se pressera bientôt dans son salon à
Cannes, puis dans la propriété cossue de Grasse, pour
se faire dévoiler un avenir inscrit dans les cartes du tarot.
Elle aussi est belle. Celle que tous appellent Mano ou Minou et
qui dit " vous " à ses enfants, voluptueuse, élégante.
Les parents, un couple en vue dont les enfants sont inscrits à
l'institut Stanislas, l'établissement privé de référence,
où Gérard, bon élève qui aime à
lire et à rêver, qui fréquente volontiers l'église
et la chorale, reçoit le premier prix de récitation,
en classe de onzième. Limousine, chauffeur, domestiques,
étés sur la côte basque : la mère et
ses fils en ménage, comme dans un roman de Colette, le père
moins proche, qui fait édifier à Grasse un hôtel
qu'il entend transformer en casino et milite activement dans les
rangs du Parti populaire français, mouvement d'esprit national-socialiste
et de pratique mafieuse créé par Jacques Doriot. Cette
fois, avec le recul, c'est un univers à la Modiano qui vient
à l'esprit : le Park Palace Hotel accueille tout un monde,
le grand et le demi, venu de la capitale après la défaite
et l'exode de l'été 1940, les braves gens et la racaille,
des journalistes et des comédiens repliés en zone
libre, la vie chère, la vie de château pour les réfugiés
privilégiés, une envie de jouir dont ont témoigné
tous les contemporains, Jean Cocteau en particulier. Paris est à
Cannes et sur la Côte, ambiance désormais singulièrement
plus frétillante. Champagne ! Il faut bien compenser la dureté
des temps, l'envahissement du nord du pays. Soyez les bienvenus,
c'est le titre d'un film tourné cette année-là.
Qu'en a-t-il perçu, le jeune et sage Gérard Philip
? A l'arrivée des Parisiens, il n'a pas dix-huit ans mais
déjà le goût du spectacle ; il excelle à
dire les textes de salons de thé en salons tout court. Dans
les studios de Marseille, où Marcel Pagnol a terminé
La Fille du puisatier, l'activité de production n'a jamais
complètement cessé. Et l'on murmure qu'un centre européen
du cinéma serait édifié aux studios niçois
de La Victorine. Sur la Promenade des Anglais comme sur la Croisette,
au Negresco de Nice comme au Grand Hôtel de Cannes, propriété
du père de Louis Jourdan, co-fondateur du Festival de cinéma
dont la première édition aurait dû se tenir
en septembre 1939, et producteur de films à l'occasion, on
peut apercevoir Michèle Morgan, Michel Simon, Danielle Darrieux,
Mireille Balin et son compagnon Tino Rossi, Claude Dauphin, Françoise
Rosay, Pierre Brasseur, Gaby Morlay, Jean-Pierre Aumont, Madeleine
Robinson
Ainsi, la Seine va se jeter dans la Méditerranée,
la gravité des temps ne semble pas altérer la bonne
humeur, en des parages où la fonction d'occuper la "
zone libre " du pays vaincu a été confiée
aux Italiens, un moindre mal.
Esquisse ou confirmation d'une vocation ? Un camarade défaillant
lors d'une fête de charité organisée par une
ancienne sociétaire de la Comédie-Française,
et voici Gérard Philip sur scène, à l'improviste.
Il récite Le Poisson rouge, un poème fantaisiste de
Franc-Nohain, le père de Jean Nohain et de Claude Dauphin.
Le poisson rouge eut nettement compris
Combien sa situation était fausse :
Ah ! il n'avait pas l'air d'être à la noce
Je vous le garantis.
(
)
Le poisson rouge, - était-ce un rêve ? -
Remuait, remuait régulièrement les lèvres,
Les lèvres
ou enfin la bouche, les mâchoires,
Bref, vous appellerez ça comme vous voudrez
L'appeler,
Mais le fait patent, le fait certain, le fait notoire,
C'est que le poisson rouge semblait avoir à me parler ;
Seulement voilà, - et souvenez-vous en,
Jeunes gens,
Qui du conservatoire affrontez l'examen, -
Malgré l'attention la plus scrupuleuse, même en le
prenant dans ma main,
Pour le comprendre tous mes efforts restèrent vains :
Son articulation était trop défectueuse ;
Et comme d'autre part, il ne pouvait pas l'écrire,
Je n'ai jamais su au juste ce qu'il voulait me dire. "
" Il semblait que, dans le bocal où on l'avait mis
On l'applaudit. Et Suzanne Devoyod, l'ordonnatrice du gala, qui
fut en son temps un premier rôle renommé, de convaincre
Mano des possibilités dramatiques de son cadet, que son père
oriente cependant vers le droit. Ce sont là faits avérés,
comme tous ceux ou presque qui touchent à son existence.
On a parlé d'un " mystère Gérard Philipe
", jamais de secrets. A-t-il vraiment toujours vécu
dans cette " obscure clarté " ?
Souvent injuste, la prospérité n'a conservé
qu'un souvenir elliptique de Marc Allégret. Né en
1900, il était l'un des fils du pasteur Elie Allégret,
tuteur et mentor d'André Gide, lequel s'éprit de Marc
en 1917 et l'emmena dès 1925 en Afrique, d'où le jeune
cinéaste rapporta le fameux Voyage au Congo. Ce Marc Allégret,
compagnon du plus influent écrivain de son temps, omniprésent
dans son Journal, épousa plus tard la très charmante
Nadine Vogel. Je me souviens l'avoir questionné chez lui
il y a plus de trente ans. Il habitait près des Champs-Elysées,
rue du Colisée je crois, et recevait avec une élégance
comparable seulement à celle de Cary Grant dans La Main au
collet. Son foulard de soie, je le vois encore. Marc Allégret
a composé un précieux film documentaire sur le grand
homme de sa vie (Avec André Gide, 1952), mais personne ne
l'a filmé, lui, ni ne lui a consacré d'ouvrage d'importance.
Quel découvreur de talents, pourtant ! " Françoise
Giroud (
) évoquait dans un portrait de Marc ces avènements
de Simone Simon, Jean-Pierre Aumont, Michèle Morgan, Janine
Darcey, Gisèle Pascal, Danièle Delorme, Gérard
Philipe, etc... que Marc a imposés avec ce don unique, célébré
par tous pour découvrir les jeunes talents, les accompagner
jusqu'à la consécration, et elle ajoutait : "Marc
est une sorte de passeur pathétique qui prend les autres
sur cette rive où l'on s'impatiente. Parce qu'on est jeune,
parce qu'on est obscur, et que de l'autre côté la vie
paraît si belle et si riche. Il les met sur son radeau, les
aide à sauter sur l'autre rive, les regarde disparaître
et repart. Lui, il refuse de descendre, alors il reste seul."
" Et c'est Marc Allégret qui donna ses premières
chances à l'ancien condisciple de Gérard Philipe à
l'institut Stanislas, Louis Jourdan. Cinq films entre 1940 et 1943,
l'acteur passant d'une silhouette dans Parade en sept nuits, au
rôle principal des Petites du quai aux Fleurs, sans oublier
Le Corsaire commencé en 1939 et interrompu par la guerre,
et qui marquèrent ses débuts à l'écran.
Les années de guerre comptent double et précipitent
l'entrée dans la carrière. Marc Allégret et
André Gide se trouvent sur la Côte. Le premier auditionne
Gérard Philip dans un extrait d'une pièce de Jacques
Deval et, conquis, l'envoie à Nice au cours d'art dramatique
de Jean Huet que fréquente déjà Jacques Sigurd,
autre apprenti comédien qui deviendra l'intime de Philipe.
Des années plus tard, exilé à New York, Sigurd
entreprit d'écrire ses mémoires. Je lui rendais souvent
visite à l'époque, vers 1980, dans son appartement
de l'Upper East Side. Il me fit lire quelques pages de ce manuscrit
inédit qui relatent de la sorte leur première rencontre
:
" Je m'ennuyais. Je regardais par la fenêtre qui donnait
sur un jardin et je vis arriver un couple. La femme, d'une quarantaine
d'années peut-être, était d'une extrême
beauté. Grande, brune, un visage fin et régulier,
une classe folle. D'une grande élégance, elle avait
jeté sur ses épaules un manteau de guanaco. L'adolescent
qui l'accompagnait était grand, mince, un peu dégingandé.
Il lui serrait le bras et se penchait sur elle, lui parlant en riant.
Leur entrée fit sensation. Jean Huet vint au-devant d'eux.
Il connaissait la femme qui lui présenta si simplement le
garçon : "Mon fils." Quelque chose passa parmi
nous. Ce garçon dégageait un véritable fluide.
Il dit une fable de La Fontaine. Je ne pus me souvenir s'il fut
remarquable, médiocre, mauvais, inexpérimenté.
Mais il avait une telle présence que lorsqu'il termina sa
fable, tout le monde applaudit, ce qui était inusuel. Il
ne parut pas gêné le moins du monde ; très à
l'aise, il remercia de la main et descendit de l'estrade
"
Le jeune homme chante " Sainte Catherine " de Charles
Trenet sur l'antenne de Radio Nice et fréquente également
les cours de Jean Wall à Cannes. Et, scène de cinéma
: dans l'autocar, il rencontre un beau jour la toute jeune Danièle
Girard, future Delorme, fille de parents artistes familiers du photographe
Lartigue, du journaliste Georges Charensol, des comédiens
Michel Simon et Suzy Delair, du futur cinéaste Henri-Georges
Clouzot. " Magie d'un coup de foudre amoureux ? Sur le moment,
je ne l'aurais pas analysé. Ce que je sais, c'est que sans
se le dire nous avions ressenti le même trouble délicieux,
la même exaltation. " Et Danièle Delorme de revenir
sur la fièvre qui animait le jeune homme, cette tension poétique,
cette envie de donner à partager ses enthousiasmes sans du
tout mesurer sa propre séduction. Un couple, ou presque,
en qui Marc Allégret voit exactement celui du Blé
en herbe de Colette, roman auquel il songe pour le cinéma
depuis dix ans. On procède à des essais, mais la censure
veille ; le film ne se fait pas. L'interprète désigné
a jeté sa gourme. Il sera comédien, quand bien même
les metteurs en scène à l'uvre aux studios de
La Victorine, Grémillon, Carné, Dréville, ne
répondent pas à ses sollicitations. Mais encore une
fois, Marc Allégret veille sur lui. Marc Allégret
qui tourne Félicie Nanteuil d'après Histoire comique
d'Anatole France, beau film tragique ancré dans l'univers
du théâtre. En vedette, Micheline Presle, Louis Jourdan
une fois encore et Claude Dauphin, admirable dans un emploi à
la Cyrano. Gérard Philip, admis par le maître d'uvre
sur son plateau, se lie avec Dauphin qui le recommande aux deux
patrons du " Rideau gris ", compagnie de théâtre
marseillaise animée par Louis Ducreux et André Roussin.
Le 11 juillet 1942, au Casino de Cannes, " Philippe Gérard
", un pseudonyme provisoire, triomphe dans le rôle de
Mick d'Une grande fille toute simple de Roussin avec une mise en
scène de Louis Ducreux et des décors de Georges Wakhévitch.
A ses côtés Madeleine Robinson, Claude Dauphin, Marcelle
Praince, Jean Mercanton, Pierre Louis. Mick est un pur, son interprète
aussi, la tournée dans le Midi, à Lyon, en Suisse,
comme une révélation.
" C'était la deuxième pièce d'un auteur
tout à fait inconnu, André Roussin. Parmi les acteurs,
il y avait un jeune homme au physique éblouissant, très
romantique, une présence, une élégance. Il
n'avait qu'une scène où il se suicidait et on y croyait,
on ne remarquait que lui. A la fin de la représentation,
Jean Mercanton m'emmène en coulisse pour me le présenter
: c'est Gérard Philipe ", se souvenait Daniel Gélin.
Voilà. Deux décennies ont façonné le
jeune homme au beau visage volontiers pénétré,
à l'allure svelte, aérienne, aux cheveux en tout sens,
au rire sonore et mémorable, puisque tous ceux qui l'ont
approché le mentionnent. " Gérard Philipe ",
désormais le nom dont sa mère, de qui on a bien compris
la bienveillance et l'influence, a dit-on, forgé le libellé
en treize lettres. Gérard Philipe, l'ami des jeunes filles,
interprète après ce premier sacre d'A quoi rêvent
les jeunes filles de Musset et d'Une jeune fille savait d'André
Haguet, Gérard Philipe le séducteur, encore doté
d'une androgynie juvénile en laquelle certains croient discerner,
à tort, un penchant homosexuel. Frêle, une silhouette,
on peut l'apercevoir dans deux films des frères Allégret
tournés au cours de l'été 1943. La Boîte
aux rêves du cadet Yves, première apparition du comédien
au cinéma, ressortit à l'ineptie du fait d'un scénario
dû à la grande vedette Viviane Romance, laquelle élabore
cette " vie de bohème " en se réservant
le principal rôle féminin et en dirigeant la production
pourtant assurée en principe par la société
italienne et très pro-fasciste, Scalera Film. Viviane écura
Jean Choux, premier réalisateur convié, et Yves Allégret
termina cahin-caha cette curieuse anthologie des " excentriques
" du cinéma français du temps, les Marguerite
Pierry, Thérèse Dorny, Henri Guisol, René Lefèvre,
Orbal, Armontel, Palau, Léonce Corne, Félix Oudart,
et autres Robert Pizani. Dans l'ombre, Simone Signoret, Jacques
Dynam et son ami Gérard Philipe, ces deux derniers davantage
repérables dans Les Petites du quai aux Fleurs cité
plus haut, comédie gentiment insuffisante, pourtant due à
Marcel Achard et Jean Aurenche. Les quatre filles du libraire Frédéric
Grimaud, le dernier rôle d'un André Lefaur égaré
entre Anatole France et Georges Simenon, ce sont Odette Joyeux et
trois débutantes, Simone Sylvestre, Colette Richard et Danièle
Delorme : Marc Allégret dans l'exercice premier de son talent
d'éveilleur. " Côté hommes (
) un
garçon filiforme qui ne semble pas tout à fait marcher
sur la terre. Il interprète un rôle insignifiant que
Marc Allégret a tenu à lui confier pour l'arracher
aux chantiers de jeunes gens tenus de faire des périodes
de travail obligatoire. Impossible de ne pas remarquer son allure,
l'aura qu'il dégage " et à la ville, quel talent
comique, se remémorait Odette Joyeux. Gérard Philipe
ne séduit pas seulement par son physique et par son rire.
C'est un raconteur d'histoires, un fantaisiste, un improvisateur,
un gentil chahuteur.
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