Tony Barlow
Crocs
Toby Barlow, quarante ans, est cadre dans une agence publicitaire
new-yorkaise le jour et se transforme en écrivain la nuit.
Ses textes ont été publiés dans la jeune revue
littéraire américaine n+1. Il vit entre Detroit et
Brooklyn. Crocs est son premier roman, accueilli aux Etats-Unis
par une presse remarquable.
LIVRE UN
" Il n'y a pas de document de civilisation
qui ne soit en même temps un document
de barbarie."
Walter BENJAMIN
" Ses cheveux étaient parfaits. "
Warren ZEVON
hantons
l'homme assis
à la table du petit déjeuner,
sa main olivâtre décrit des cercles incessants
sur les petites annonces
" Cherche " " Cherche " " Cherche "
boulots modestes salaires minables
mais il faut bien commencer quelque part.
Ici.
Los Angeles
East L.A.
à cinq cents mètres de l'endroit où on ramasse
les mariachis
par les chaudes nuits d'été,
à trois kilomètres de La Serenda de Garibaldi
où les voitures noir panthère font halte
pour qu'à l'intérieur leurs belles blondes mangent
puis essuient le grain de beauté rouge sang
sur leurs lèvres paisibles
" Cherche " " Cherche " " Cherche "
il écarte le journal
tend le bras vers le téléphone
respire à fond, commence
" non, désolé "
" poste déjà pourvu, bonne chance "
" vous avez de l'expérience ? "
" laissez un message "
" n'y pense même pas "
" z'avez l'air mexicain, holà, z'êtes mexicain
? "
" rappelez lundi "
" mmmm, j'en sais vraiment rien "
" non "
" non "
" non "
Alors son hameçon croche. Un mince filon est touché.
Un rayon d'espoir frappe soudain la terre desséchée
:
" Oh mais oui, passez donc, quel est votre nom ? "
Attrapeur de chiens.
Son père n'était pas un homme mais un taureau placide,
des battoirs en guise de mains et un cur d'or.
Un jour il rapporta un chien de la fourrière
pour Anthony.
Maintenant il fume une cigarette près du téléphone
ce menu jappement d'espoir résonne encore à son oreille,
Anthony sourit, il se rappelle le chiot
assis entre les jambes massives de son père
alors que dressés tels des dieux ils regardaient
le petit animal tremblant de peur.
Ils rirent. Le chiot se détendit,
remua sa queue ébouriffée.
Son père était gentil avec le chien, les gosses, sa
femme
mais une semaine plus tard il traversa le pare-brise
sur Sepulveda. Le percuta si fort
que peu importe où il atterrit.
Ensuite plus rien ne fut doux
ce fut chaque homme pour lui-même
sauf qu'il n'y avait plus d'homme
juste une veuve, quelques gosses
et un chien qui retourna en fourrière,
tenta sa chance sans la moindre chance.
C'est la guerre.
Prudent désormais,
Anthony se demande
si ce chien ne leur a pas donné
la poisse.
" Des meutes de trente ou quarante bêtes errent
comme des gauchos dans leur fichue ville fantôme.
Ils descendent des collines, montent des arroyos.
Nous ignorons combien ils sont, les estimations varient,
mais chaque fois qu'ils arrivent
quelques chiens domestiques repartent avec eux.
Dès que les caniches à mémère fricotent
avec les coyotes
ça donne de drôles de résultats. "
Calley est si blanc qu'il en est rouge. Des traits décolorés,
trempés dans la saumure puis brûlés.
Il montre à Anthony comment capturer, ligoter, museler.
Ils sont assis sur le terrain de tir. " Tu vas shooter des
tranqu',
autant que tu t'entraînes en conditions réelles. "
Calley arbore
des traces de morsures
sur les mains, les jambes, les bras.
Son haleine aussi mord : café, cigarettes, vieille bile rance.
" On fera équipe un moment, mais avec toutes ces restrictions
de budget on bosse désormais solo.
- Je fais quoi si je tombe sur une meute ?
- Tu tombes sur une meute, tu fonces sur la radio. " Calley
marque une pause, tire sur sa clope,
le rouge de ses yeux
s'harmonise presque au réseau arachnéen
des vaisseaux explosés de ses joues,
il a le regard brumeux, laiteux, injecté de sang,
toujours chargé d'une lueur de méchanceté.
" T'aimes les clebs ? fait-il d'une voix rauque.
- Oui, bien sûr.
- Mmm, acquiesce-t-il. Ça durera pas. "
Le logo " contrôle animal " étonne Anthony.
Les animaux n'ont aucun contrôle, ils courent, baisent, bouffent,
tuent pour baiser, tuent pour bouffer
dorment au soleil de midi.
Anthony n'a pas peur des chiens,
il n'a pas peur du boulot,
simplement il déteste les autres types.
Il s'assoit dans son coin, essaie de rester propre.
Au fil du temps il deviendra peut-être comme eux,
acquerra ces taches indélébiles et cette amertume.
" Mais Seigneur tout-puissant, pense-t-il,
j'espère bien que non. "
...
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