John
Barker
Futures
Traduit de l'anglais par
Philippe Garnier
Roman
John Barker est né à
Londres en 1948 et a fait ses études
à Cambridge. Mais là
s'arrêtent les détails banals de sa
vie ! En 1971, il est arrêté
avec six de ses amis (recel de plusieurs kilos
d'explosifs
), et condamné à
10 ans de prison. John Barker faisait alors
partie d'un groupe révolutionnaire visant
des cibles américaines, espagnoles et
italiennes pour obtenir la libération de
prisonniers politiques espagnols. A sa
libération, John Barker exerce divers
petits boulots avant d'être
condamné à nouveau en 1990 pour
complicité dans l'importation de deux
tonnes de cannabis au Royaume-Uni.
Relâché cinq ans plus tard, il
gagne maintenant sa vie en indexant des livres
et en important de l'huile d'olive.
1
'avais
envie de dire : Dis donc mec je lis les journaux,
je sais reconnaître le parfum du mois quand
je le renifle, et j'ai une tête à
offrir. Tu veux quoi, en plus ?
C'est ça que j'avais envie de dire au DCS
Graham Curtis. C'est le chef inspecteur qui s'est
si bien démerdé quand ç'a
été la ruée à la
section Antigangs pour passer aux Stups. Comme
ça, voyez, juste histoire d'activer les
choses parce que j'avais des tas de trucs en
tête, plus l'Italien à six heures,
l'Iranien à huit et un pince-fesses
où je ne pouvais me pointer que
jusqu'à neuf heures dernier carat. Au lieu
de ça j'ai dit, C'est un fait, Graham, c'est
un fait. Autant se montrer raisonnable, Graham
c'est plus fort que lui, faut qu'il cause en code.
Lui et son paternel, peut-être même son
grand-papy, ça fait une paye qu'ils font
ça et il aime bien un peu de respect pour la
forme, ou peut-être qu'il a juste
oublié comment causer autrement. Mais
là à ce stade c'était si
simple, et j'avais pas que ça à
faire. C'est ça qui me foutait en rogne.
J'ai attendu qu'il me sorte la suite de ses
salades, qu'il accouche de ce qu'il était
venu me demander, tout en fixant les tons pastel du
mur de mon bureau. C'est un peu une plaisanterie
cet établissement que j'ai ici, un bar
à vin en plein sur Commercial Road, mais mon
conseiller en placements me dit que c'est un bon
investissement à long terme. Long comment le
terme, c'est ça que je me demande. Parce que
Dockland Development, enclave pour millionnaires et
tout ça c'est bien joli, mais Commercial
Road ? Les Pakis en ont le plus gros, pour
commencer. Mais en définitive, j'aime bien
avoir mon bureau ici. C'est modeste, et moi s'il y
a bien quelque chose que j'ai en horreur c'est la
frime.
Je suis resté là à attendre
que Graham se décide à causer
business tout en continuant à regarder les
murs, qui sont ocre et olive clair, on pourrait
dire. C'est censé être reposant. C'est
ce que m'a dit mon décorateur-conseil.
L'amusant c'est que tout en regardant je me suis
souvenu que même étant jeune, juste
débutant, je savais déjà dire
à un clone de Curtis,
Y-a-t-y-quelque-chose-qu'on-peut-faire-à-ce-sujet-chef.
Y avait toujours, d'ailleurs. Il m'en a
coûté mais je suis resté clean,
et je le suis encore. Un peu de maison de
redressement c'est tout, et de nos jours qui va
vous emmerder pour une transgression de jeunesse ?
Dans certaines sphères, c'est un plus.
« Voyez-vous Gordon, c'est un
fléau social », qu'il me sort
Curtis.
J'acquiesce et lui dis que c'est bien vrai. Courser
le dragon1 dans les cités, je lui
fais, on devrait arrêter ça. Ça
et les bougnoules, ils sont pas manchots non plus
ces temps-ci.
« C'est exactement ce qu'on essaye de
faire Gordon, mais pour ça suffit pas de
poisser une poignée de drogués
minables. Il nous faut taper sur les pourvoyeurs et
taper dur. »
J'opine du chef encore une fois et fais Vous l'avez
dit, tout en me résignant à entendre
le reste de ses conneries. Ce que je crois, c'est
que Curtis me soupçonne à
moitié d'enregistrer nos petites causeries.
Ce qui n'est pas le cas. J'y ai songé bien
des fois. Mais tout bien considéré
c'est un truc qui me fout les chocottes. Comme les
portables. Preuves potentielles, incriminantes.
Je suis toujours à reluquer ces murs. Quand
ce décorateur de mes deux m'a dit qu'ils
créaient une ambiance apaisante j'ai eu
envie de lui dire, ambiance apaisante,
espèce de trouduc. Mais je ne l'ai pas dit.
Une supposition que ce soit vrai, dans ce
cas-là ça ne pourrait que profiter
à mes deux frangins, Keith et Derek.
« On a besoin de l'aide du public sur ce
coup-là Gordon, pour venir à bout de
ce fléau. »
Alors là bonjour le code. Voilà que
maintenant j'étais un membre du public. Tout
en lui rafraîchissant son verre je lui ai
demandé s'il pensait que je pouvais donner
un coup de main, mais j'avais surtout une folle
envie de le traîner au gym là en bas
histoire de lui faire suer son scotch. Il est
finaud comme un rat, Graham, y a pas à dire,
mais il est gros comme une loche et pas en bonne
santé, ce qui n'arrange personne. Je veux
dire, pourquoi souhaiter la crise cardiaque
à un mec qu'on arrose des mille et des mille
? Un mec qui peut, de derrière son gobelet
en plastique plein de scotch, tourner en
dérision la suggestion que Gordon Murray
pourrait ma foi tremper dans quelque chose ; un
type capable de convaincre n'importe quel bleu-bite
un peu zélé que Gordon Murray ne
mérite pas un seul moment d'attention de qui
que ce soit, et c'est ce qui compte quand on est
à court de personnel comme on l'est toujours
de nos jours. Je veux dire, qui souhaiterait
ça ? Keith, peut-être. Ça lui
déplairait pas de trouver le Curtis raide
violet au pied des barres fixes, parce qu'il a pas
digéré les cinq ans qu'il s'est pris.
Pense à ta femme et à tes gosses, que
j'arrête pas de lui dire. Deux qu'il en a
Keith, un garçon et une fille. Et puis
Graham j'arrête pas de lui faire des appels
du pied, je lui ai même mis un rapport de la
British Medical Association sous le nez une fois,
mais je t'en fous. C'est comme si ça lui
plaisait d'avoir du bide, l'enfoiré.
« C'est à vous de voir
naturellement, Gordon », qu'il m'a
fait.
Et je me demandais. Je dois dire qu'à ce
moment précis je m'interrogeais sur la
viabilité à long terme de Graham. Pas
tant la question santé, mais de savoir qu'au
Service des Douanes et Tarifs de Sa Majesté
ils venaient juste de recevoir une injection
massive de subventions, et que le Graham n'avait
pas grande prise sur eux.
J'ai regardé les yeux fuyants de l'autre
côté de la table et
décidé qu'on ne pouvait pas balancer
un investissement à long terme, du moins pas
comme ça. S'il y a une chose que mon
pratiquement ex-conseiller financier m'a toujours
rabâchée c'est de garder la tête
froide avec un investissement qui vous plaît
vraiment. En plus de quoi je pouvais attendre
quelques faveurs à court terme de Curtis,
précisément à un moment
où Mickey White me cassait
sérieusement les couilles. Alors lui, parlez
d'une grande gueule. Ça vole et fourgue des
mille et des cents et en plus ça a le culot
de me traiter de connard devant les habitués
du Ripened Hop, l'enfoiré.
Alors j'ai commencé par lui dire, Vous savez
ce que c'est quand on est patron de boîte. Un
de mes premiers investissements, en fait. A un
moment j'avais mes doutes, n'empêche que ces
deux ou trois dernières années
ça s'est révélé un
drôle d'atout.
Ses yeux se sont faits avides derrière ses
joues bouffies.
« Avec un club dans le West End, on peut
pas s'empêcher de glaner des
bricoles », que je lui fais.
« Ce sont exactement les bricoles qui
peuvent nous aider à reconstituer tout le
tableau, comme un puzzle », il me dit en
bourrant sa pipe. C'est peut-être bon pour
l'image mais j'avais envie de lui dire, pas besoin
de t'emmerder avec la pipe ici Graham, tiens,
prends une Dunhill. Je me suis retenu, après
tout il faut respecter les règles. S'il y
avait pas de putain de règles on serait
où, d'abord ? Des années que je
répète ça à Keith.
Derek, lui, au moins deux fois la semaine.
« Justement Graham, il se trouve que j'ai
une barmaid chez moi qui m'a rapporté
quelque chose. Pas plus tard que ce matin, en
fait. »
« Oui », il a fait Graham en
allumant sa bouffarde, même qu'il y a mis
tellement le temps que Derek en serait
grimpé aux rideaux. Mais il est encore jeune
Derek, et pour certains aspects de nos affaires un
homme qu'il fait bon avoir avec soi.
« Il se trouve qu'elle a entendu cette
conversation au bar, et c'est une fille qui sait
additionner deux et deux. »
« Oui ? » a fait Graham en
s'efforçant d'avoir l'il
pétillant, et ça c'est pas facile
quand on descend le scotch comme il le fait. J'ai
regardé ma montre. Quatre heures moins dix,
plus qu'une heure dix avant le rencard de Mario,
puisque c'est comme ça qu'il se fait appeler
maintenant. Enfin, il est bien Mario, pas pour
dire, même si je dois payer un peu au-dessus
de la norme ça vaut bien ça pour
l'avoir comme tampon. Qui veut être
directement en affaires avec les Colombiens ? Des
vrais frappés ceux-là ; qui frappent
les premiers. D'Amérique du Sud qu'ils
viennent, et rappelez-vous ce que Sir Alf a dit
quand on a gagné la Coupe du monde. Des
animaux, qu'il les a appelés. Oui, quatre
heures moins dix et je me suis soudain souvenu
qu'il fallait activer le mouvement.
« Tony, au moins 90 grammes la
semaine », j'ai fait, et puis je lui ai
donné l'adresse.
Comme si ce Tony de mes deux allait être
assez con pour afficher son adresse en plus de son
business à un comptoir de bar. Tu parles,
ouais. Mais c'était pas une question que
Curtis allait poser, parce qu'il allait obtenir un
résultat. Tony est un mec qui vend aux
rupins. Rien à redire, mais en plus il frime
et ça c'est quelque chose que je peux pas
saquer. Et puis des Tony il y en avait à la
pelle, et il ferait ses mois de taule sans moufter,
ça aussi ça comptait. Donner des noms
? Tu parles. Derek lui aura épelé les
conséquences de ce genre de
stupidité. Sans rien casser. Il s'y
connaît dans ce genre de choses Derek, il a
cette façon de vous tomber sur le
râble comme un Martien psychopathe qui se
trouverait parler cockney. C'est une bonne chose
sur laquelle compter dans cet aspect du business,
rien de le dire. D'accord, il a Billy et Mo
derrière lui, mais ils sont surtout en
renfort.
Autant que la figure de Curtis puisse trahir
quelque chose il y avait une trace de sourire. Un
sourire, bonhomme, tu te foules pas beaucoup pour
ce que je t'ai déjà donné.
C'est ce que j'avais envie de lui dire, mais bon.
J'avais Mickey White sur la patate en plus de mon
carnet de rendez-vous qui était à
bloc. Et il y avait Mario à six heures,
l'Iranien, et mon pince-fesses. L'enfance
déshéritée ? Prenez moi qui
vous cause, je dois admettre que j'étais un
peu une sorte de terreur quand j'étais jeune
et vous savez pas ce qui m'a sauvé, un club
de boxe. C'est ce que je dirai à la
Princesse ou à ceux que je me retrouverai
à baratiner. Restait que Tony était
remplaçable, et si Curtis le savait pas il
était dix fois plus poire que je croyais.
Mais bien sûr lui aussi joue selon les
règles, et c'est les yeux dans les yeux
qu'il m'a gratifié du prix du Bon Citoyen du
mois tout en mettant sa part de gâteau
mensuelle dans sa poche sans s'arrêter de
tirer sur cette fichue bouffarde.
C'est là que je lui ai requinqué une
dernière fois son drink et me suis mis
à exécuter la phase finale du
numéro qui veut que je lui demande des
nouvelles de son yacht. J'ai l'impression qu'il
s'attend à ce que je le voie à la
barre, pipe au bec. Vu son bide et sa peau grise,
c'est bien le diable si son fichu rafiot quitte
jamais le quai. En fait je parie que le bar est la
seule chose dessus en état de marche. Mais
fallait respecter les règles jusqu'à
la lie, alors je suis resté à
l'écouter déblatérer sur les
bordées et les bras de grand-vergue tout en
me reprenant la tête sur Mickey White. Mickey
White est un connard qui ramène trop sa
gueule. Un anachronisme. Si je savais que ça
en valait la peine je dirais, Réveille-toi
Mickey, c'est les années 80. La
vérité c'est que Mickey White est un
dinosaure qui hait les flics et qui s'en vante.
« Voyez-vous Gordon, ça vous donne
un sens de la perspective, la mer. Alors qu'on est
là, à se presser dans ce monde
urbain, dans cette... »
« Jungle de béton. »
« Exactement Gordon, à tourner en
bourrique en se disant que tout est si important,
mais quand vous êtes sur le bateau il n'y a
plus que la mer et les éléments. Vous
ne pouvez pas plaisanter avec. »
Un moment j'ai cru qu'il pérorait comme une
vieille voyante romanichelle pour me dire de pas me
mouiller de l'autre côté de l'eau, et
j'ai repensé à ce type basé
sur l'île de Man, un type avec des
idées très intéressantes sur
la fiscalité. Je me suis dit que
j'étais parano et j'ai continué
d'opiner aux bons endroits. Finalement il a
réussi à s'extirper de mon scotch et
est parti faire la perquise aux pénates du
gars Tony.
Après son départ je me suis
forcé à rester immobile sans penser
à rien, mais la gueule à Mickey White
m'est revenue. Pas pour dire mais il est devenu
plus qu'irritant celui-là. Je le tiens de
Billy Mac, que j'ai vu l'autre jour quand je me
suis pointé au bureau de pari mutuel qu'il
gère pour moi. Choqué, qu'il
était. T'as rien à voir avec cette
merde de bourrin ou cette cocaïne quand
même, qu'il me fait. Hein, moi je fais. Parce
que, comme dit Keith, Billy a beau être
épais comme quinze tranches de
croque-monsieur, ça l'empêche pas de
me dire à quel point c'est mauvais ces
choses-là, ni ce qu'il a entendu dire autour
de lui. Une rumeur qui a Mickey White pour origine,
même que s'il la répète
suffisamment de fois un gros zélé pas
sous la coupe de Curtis pourrait bien le prendre au
sérieux. Et qui plus est, Mickey s'est mis
à jouer les caïds. Ça fait des
années qu'il fait son paon au Ripened Hop,
mais maintenant il se prend pour le grand manitou
du manoir au lieu du fourgue bon pour la retraite
qu'il est en réalité.
Ma secrétaire Chloe est entrée pour
demander s'il y avait autre chose. Je lui ai dit
qu'elle pouvait partir, tout en essayant de me
concentrer sur les petites embrouilles de Mario
avec les taux de change entre la livre et la lire,
mais la sale gueule de Mickey arrêtait pas de
remonter à la surface. Le fait est que
Mickey White devrait même pas exister. C'est
un enfoiré passé de mode avec une
grande gueule et beaucoup de pot. Donnez-lui
seulement qu'une poignée de main et une
demi-pinte de bitter et il va se mettre à
déblatérer sur ses racines
prolétaires et son esprit de classe. En
faisant un autre effort de volonté je l'ai
chassé de mes pensées et j'ai
repensé à Mario. C'était
simple, je voulais une réduction de tarif.
Lui paie en dollars, et le dollar arrête pas
de baisser. Il va dire qu'on a raugmenté le
prix du dollar pour compenser, mais cette fois
ça va pas marcher. Même en lisant le
journal, bordel, n'importe quel blaireau sait que
le marché américain est saturé
et qu'ils ont jeté leur dévolu sur
l'Europe. Deux raisons pour qu'ils avalent une
baisse de prix.
C'est pas un business dans lequel j'ai l'intention
de rester une éternité, mais j'en
voulais une plus grosse tranche quand
même.
Là-dessus, Derek a appelé. Y avait un
problème. Keith aussi fallait qu'il soit
là.
1. Chasing dragons : inhaler de
l'héroïne chauffée sur du papier
argent (emballage de paquets de cigarettes). (NdT).
|