Patrick Barbier
Pauline Viardot
Historien de la musique et professeur à l'Université
catholique de l'Ouest (Angers), Patrick Barbier s'intéresse
aux rapports entre la musique et la société. Chez
Grasset, il a écrit plusieurs ouvrages sur l'époque
baroque : Histoire des castrats, Farinelli, La Venise de Vivaldi
.
En 2005, il a publié chez Pygmalion une biographie de la
Malibran, sur de Pauline Viardot. Patrick Barbier est membre
de l'Académie littéraire de Bretagne et des Pays de
la Loire.
CHAPITRE 1
Dans l'ombre de la Malibran
Il y a un enfant qui nous effacera tous :
c'est ma sur, qui a dix ans.
Maria MALIBRAN
a vie de Pauline semble
marquée dès sa naissance par les signes du destin.
Le premier se manifeste à l'occasion de son baptême,
le 29 août 1821 en l'église Saint-Roch de Paris, alors
qu'elle a déjà six semaines. Ses parents, le célèbre
ténor Manuel Garcia et la cantatrice Joaquina Sitchès-Garcia,
ont choisi pour parrain le compositeur Ferdinando Paër et pour
marraine la princesse Praskovia Golitzine. Rien d'étonnant
pour le premier : c'est le directeur du Théâtre-Italien,
un homme connu du Tout-Paris musical, auteur de nombreux opéras,
ami et employeur du ténor *. Quant à la seconde, aristocrate
d'origine russe, elle tient un salon élégant dans
la capitale ; elle a le don de reconnaître et d'encourager
les artistes de son époque. Son admiration pour le talent
de Garcia suffit à faire d'elle une marraine.
Hormis ces deux raisons tout à fait légitimes, on
ne saura jamais exactement ce qui a poussé ce couple espagnol
vivant à Paris * à choisir un Italien et une Russe
pour porter sur les fonts baptismaux leur petite Michelle. Car c'est
bien ce prénom qui est choisi dès la naissance, aussitôt
suivi, selon la tradition, par celui du parrain féminisé
(Ferdinande) et par celui de Pauline qui n'a, contre toute attente,
pas de lien direct avec le prénom russe de la marraine. Très
vite, on abandonnera Michelle pour privilégier ce troisième
pré-nom qui s'imposera quand sera venue la célébrité.
Le plus troublant demeure ce double parrainage, lors d'un baptême
français à Paris : alors que ni Paër ni la princesse
Golitzine ne joueront plus aucun rôle dans la vie de cet enfant
qu'on baptise, Pauline semble placée dès ce jour d'août
1821 sous le triple signe de la France, de l'Italie et de la Russie
: étonnante prémonition pour une femme qui passera
une grande partie de son temps à servir le répertoire
français ou italien, et qui connaîtra, en plus de ses
fabuleux triomphes à Saint-Pétersbourg, une "
amitié affective " de près de quarante ans avec
l'écrivain Ivan Tourguéniev !
1) En suivant la troupe familiale
" Elle naquit dans une famille où le génie semblait
hérédi-taire ", écrit Liszt, beaucoup
plus tard, en 1859. On ne saurait mieux dire. Lorsqu'elle voit le
jour à Paris le 18 juillet 1821, Pauline est le troisième
enfant du couple de chanteurs andalous, après Manuel, né
en 1805, et Maria, trois ans plus tard. La grande différence
d'âge qui la sépare de ses aînés (seize
ans avec son frère, treize avec sa sur) fait d'elle
la spectatrice de leurs débuts. A trois ans, elle voit Maria
donner son premier récital dans le Cercle qu'a ouvert Manuel
Garcia rue de Richelieu. L'année suivante elle est à
Londres quand sa sur fait ses débuts à la scène
et chante en duo avec Velluti, le dernier castrat de l'histoire
de l'opéra *. A la fin de cette même année 1825,
elle regarde, émerveillée, les représentations
du Barbier de Séville de Rossini au Park Theatre de New York
: la troupe Garcia est en train de faire découvrir l'opéra
italien au Nouveau Monde. Toute sa famille est là sur scène
: son père est Almaviva, sa mère Berta, son frère
Figaro et sa sur Rosine. C'est à cette même époque
qu'elle croise souvent chez elle un monsieur bien vieux à
son goût, avec qui son père règle les détails
des premières représentations américaines de
Don Giovanni ** : c'est Lorenzo Da Ponte, l'ancien librettiste de
Mozart, qui s'est installé à New York depuis plusieurs
années et a le bonheur de voir enfin une uvre du grand
homme créée, en version originale intégrale,
sur le Nouveau Continent.
Et pourtant, que de frayeurs le monde de l'opéra peut réserver
à un enfant de quatre ou cinq ans ! Bien des années
plus tard, en 1905, lorsqu'un journaliste demandera à Madame
Viardot de remonter le plus loin possible dans ses souvenirs, elle
ne relatera pas seulement les moments heureux de son quotidien ou
de ses débuts, mais aussi la terreur que lui inspiraient
certaines scènes d'opéra et leurs personnages. Elle
se rappellera qu'à Londres, enfant, elle assistait toute
fière à une représentation du Freischütz
de Weber, " debout, les mains appuyées sur le rebord
de velours d'une grande avant-scène, la tête sur les
mains ". Au moment de la scène de la Gorge aux Loups
*, avec ses cris de hiboux, ses pétards et l'apparition du
diable Samiel, elle avait poussé un tel cri de terreur que
sa mère avait dû rentrer la coucher. De New York, elle
revoyait encore deux scènes du même genre. Lors des
représentations du Barbier de Séville et de Don Giovanni,
pourtant tout heureuse d'être conviée dans les coulisses
pendant l'entracte, elle n'avait pu s'empêcher de pousser
des hurlements en voyant, dans le premier, Basile, pâle, maigre,
affreux, tout en noir, se pencher vers elle pour l'embrasser, et,
dans le second, le Commandeur, semblable à un fantôme
avec son visage blanc, son casque et ses souliers blancs ! "
Toutes les représentations auxquelles j'ai assisté
dans ma prime enfance, concluait-elle, se sont terminées
de la même façon dramatique pour moi . "
A partir de l'année de ses six ans, les souvenirs se font
encore plus précis et sont même de taille à
marquer un enfant pour la vie. Après le mariage new-yorkais
de sa sur Maria avec Eugène Malibran **, union peu
appréciée de son père et cause de bien des
crises familiales, la petite troupe Garcia, ainsi privée
d'un de ses membres, poursuit sa tournée vers le Mexique.
Manuel père engrange de nouveaux succès à Mexico,
dans un contexte encore moins favorable qu'aux Etats-Unis. La pauvreté
des moyens mis à sa disposition rend bien audacieuse la volonté
d'y monter des spectacles d'opéra : le bâtiment pompeusement
appelé " Le Théâtre " ne possède
ni orchestre, ni churs, ni matériel imprimé
pour les interprètes. Tout reste à créer. Il
lui faut même réécrire de mémoire les
partitions du Barbier, d'Otello et de Don Juan, tout en composant
huit nouveaux ouvrages de son crû. Partout où il passe,
l'infatigable meneur de troupe fait des merveilles, triomphe de
toutes les difficultés et récolte en dix-huit mois
de coquettes sommes d'argent. Pendant ce temps, la petite Pauline
en profite pour prendre ses premières leçons de piano
avec un organiste de la cathédrale de Mexico *.
Le retour se révèle plus périlleux. Entre Mexico
et Vera Cruz, d'où l'on s'embarque en général
pour l'Europe, il leur arrive une mésaventure bien faite
pour frapper à jamais une enfant à l'imagination débordante
et au tempérament aventureux. Au fond d'une vallée,
leur petit groupe de voyageurs (une trentaine de personnes dont
les deux tiers de femmes et d'enfants) est attaqué par une
soixantaine de brigands à cheval, armés jusqu'aux
dents. En quelques minutes, les hommes sont priés de se coucher
à terre sur le ventre, tandis que les femmes et les enfants
sont repoussés vers le petit bois voisin pour ne pas gêner.
Joaquina enveloppe sa fille d'un grand manteau à carreaux
écossais et tente de la rassurer comme elle peut. Pendant
" deux mortelles heures ", les coffres et les bagages
sont fracassés, les brigands rient, jurent, crient, les chevaux
piétinent, le vent hurle dans cette gorge entourée
de montagnes. Pour Pauline, c'est presque la fameuse scène
du Freischütz qu'elle revit, mais grandeur nature cette fois,
et non comme à l'opéra. Pas de pétards de théâtre,
mais de vrais coups de feu ; pas de faux diable qui sort d'une trappe,
mais soixante gaillards patibulaires et masqués. " Tout
cela était affreusement beau, confiera-t-elle plus tard,
et, tout en me faisant claquer des dents, me plaisait . " Lorsque
s'achève cette scène interminable, pendant laquelle
elle a vu son père allongé par terre à moitié
nu, tremblant de rage plus que de froid, les comptes sont vite faits.
Personne n'est blessé, mais les coffres et les portefeuilles
sont vides. Une grande partie de l'argent accumulé par la
famille Garcia pendant sa tournée mexicaine s'est envolée
en fumée ! Pourtant la nuit suivante n'est même pas
triste, tant la petite troupe est soulagée d'être encore
en vie. Manuel Garcia est le premier à faire le pitre pour
remonter le moral des infortunés voyageurs : " Je ne
me rappelle pas avoir jamais entendu des éclats de rire plus
francs et plus communicatifs que ceux de mon père pendant
la nuit qui a suivi la perte de toute sa fortune. Bien plus, il
est parvenu à mettre en humeur joviale une dizaine de voyageurs
qui faisaient partie de notre caravane et qui, comme mon père,
avaient été volés et ruinés . "
Le lendemain, après une bonne nuit, Pauline observe avec
humour le départ de cette étrange compagnie qui entame
sereinement la suite du voyage, n'ayant plus rien à se faire
voler.
2) Pauline et son père
Des concerts familiaux à Paris et à Londres, une
épopée musicale à New York, une aventure rocambolesque
au Mexique, des personnalités étonnantes, pour le
moment croisées plus que vraiment comprises (le compositeur
Rossini, le castrat Velluti, le poète Lorenzo Da Ponte...)
: par-delà les anecdotes, on peut déjà imaginer
quel héritage culturel, humain et musical Manuel Garcia est
en train de léguer à sa petite Pauline. La future
Madame Viardot ne cessera de chanter les louanges de son père,
idéalisant certainement un homme qu'elle n'a connu qu'un
peu plus de dix ans. Cependant, la jeunesse de l'enfant à
la mort du grand ténor peut-elle suffire à expliquer
une telle affection, quand on sait à quel point les relations
de sa sur Maria avec ce même père furent difficiles,
douloureuses, perpétuellement vouées à l'échec
?
Revenons un peu en arrière. Manuel Garcia, né en 1775
à Séville, est un très grand chanteur, acclamé
partout où il paraît * : Rossini le réclame
à Naples et à Rome pour créer, entre autres,
le rôle de Norfolk dans Elisabeth reine d'Angleterre ou du
comte Almaviva dans Le Barbier de Séville. C'est aussi un
Andalou fier, ombrageux, travailleur infatigable, dur avec lui-même
comme avec les autres. Elevé dans le quartier bohémien
de Séville, il prendra de ce peuple le sens du pittoresque,
avec tous les excès que cela représente, mais aussi
le goût du voyage, l'envie de bouger, de n'être chez
soi nulle part. Sa femme et ses deux aînés doivent
supporter jour après jour les sautes d'humeur, les emportements,
les colères volcaniques lorsqu'une leçon n'est pas
apprise ou qu'une page d'opéra demeure incertaine à
l'approche d'un spectacle. Il faut aussi, même si le métier
d'artiste implique un peu de fantaisie et de nombreux déplacements,
accepter de quitter Paris pour Londres parce que l'on s'est fâché
avec telle ou telle personne, puis s'embarquer sur un coup de tête
pour le Nouveau Monde sans savoir si l'on aura la moindre chance
d'y réussir... ni d'en revenir.
Manuel fils, le premier des trois enfants, semble avoir su courber
le dos et caresser son père dans le sens du poil. Après
avoir fait les quatre cents coups et hésité entre
les métiers de chanteur, de chimiste et de marin, il a accepté
de rentrer dans le rang : sa situation plus aisée, de garçon
d'abord, et d'aîné ensuite, lui permet de tenir honnêtement
sa place dans la troupe familiale. Une voix de baryton sans prétention
et un talent d'acteur formé à l'excellente école
Garcia sont des atouts suffisants pour le père. La chose
est de loin plus compliquée pour Maria. Sa voix rebelle et
ingrate au départ, son tempérament de feu, indocile
et affirmé, peu compréhensibles chez une jeune fille
de cette époque, l'ont placée aussitôt en situation
d'ennemie. Le malheur de la future Malibran est d'être parmi
les trois enfants Garcia celle qui ressemble le plus à son
père. D'où cette sorte d'acharnement que met Manuel
à former sa fille à coups de trique, d'admonestations,
de cris et de larmes. Certes le résultat est confondant puisque
d'une voix un peu métallique et inégale, Manuel va
forger l'organe le plus adulé de la génération
romantique ; d'une actrice un peu gauche, il va faire l'une des
meilleures tragédiennes de son temps.
Mais à quel prix ? Jamais ces deux êtres ne parviendront
à se comprendre. Ni lorsque, pour échapper au cercle
familial, Maria annoncera son mariage avec un homme de vingt-cinq
ans son aîné. Ni quand plus tard, à Paris, elle
voudra aider financièrement son père, revenu exsangue
du Mexique : elle se verra brutalement repoussée pour avoir
osé lui proposer une offre aussi humiliante, une " cochonnerie
", selon les propres mots de Manuel. A la mort du père,
en juin 1832, Maria séjourne à Rome avec son compagnon
Charles de Bériot, le grand amour de sa vie après
l'échec de son premier mariage. Elle aura, à l'annonce
du décès paternel, le chagrin sincère d'une
personne qui perd soudain un être si proche et à qui
elle doit tant, mais elle ne rentrera pas à Paris, ne changera
rien à ses projets et ne reparlera pour ainsi dire plus jamais
de lui pendant les quatre années qui lui restent à
vivre.
Tout autre est le cas de Pauline. Née bien après ses
frère et sur, et n'ayant vécu que dans un monde
d'adultes, elle est l'archétype de la " petite dernière
", la seule qui va parvenir à attendrir, à percer
la carapace du féroce Espagnol. Pendant que Manuel entame
une partie de bras de fer avec ses aînés parce qu'ils
sont récalcitrants à son autorité ou ne progressent
pas comme il l'entend, Paulita amuse la famille avec ses mots d'enfant,
sa douceur et son caractère si facile. Elle est aussi calme
et réfléchie que sa sur est un feu follet. Quand
on traverse l'océan pour se rendre à New York, la
petite fille de quatre ans est la mascotte des passagers ; lorsque
éclatent les tensions au sujet du mariage d'Eugène
Malibran avec Maria, Pauline détend l'atmosphère par
son regard candide sur le monde et ses amusantes sorties sur le
prétendant un peu trop " vieux " de sa sur.
Très tôt, elle comprend qu'elle est la préférée
de son père, mais ne mesure pas encore combien elle est privilégiée
par rapport à son frère et surtout à sa sur.
Beaucoup plus tard elle analysera l'injustice criante qui a marqué
l'enfance de Maria, si différente de la sienne : " C'est
à présent seulement [en 1859] que je reconnais tout
ce qu'il y a dû avoir d'élasticité et de charme
et d'entrain dans mon père ! Je n'ai éprouvé
que de la tendresse de sa part - il m'aimait passionnément
et délicatement. Lui qui a été, dit-on, si
sévère et si violent avec ma sur, il a usé
d'une douceur angélique avec moi . " " Elasticité
", " charme ", " douceur angélique "
: la Malibran aurait eu une attaque si elle avait pu lire de tels
éloges décernés à son père !
3) L'heure des deuils et des grandes décisions
Comme pour ses aînés, l'éducation musicale
fait très vite partie du quotidien de Pauline Garcia, dès
les longs voyages en bateau vers New York ou de retour du Mexique.
La musique est le langage familial. On naît avec. On le parle
d'instinct. " C'est mon père qui m'a appris la musique,
écrit-elle à la fin des années 1850 - quand
? je n'en sais rien, car je ne me rappelle pas le temps où
je ne la savais pas. J'ai plusieurs gros cahiers pleins de solfèges,
de canons et d'airs écrits pour moi... Mais il faut voir
la poésie de mon père ! ou plutôt sa prose,
son baragoin, moitié espagnol, moitié français,
moitié italien [sic] ! c'est à mourir de rire et touchant
tout à la fois . " Une seule fois elle reçoit
un soufflet pour n'avoir pas réussi un passage à la
troisième reprise. Bagatelle ! Pour le reste, tout semble
aller de soi. La musique habite cette famille comme l'air qu'on
respire et Pauline a des dons innés.
Mise au piano dès son plus jeune âge, elle suit avec
sa-gesse et application les conseils de Manuel. Elle a ainsi la
chance inestimable de pouvoir accompagner, dès l'âge
de dix ans, les grands élèves chanteurs de son père.
Parmi eux Adolphe Nourrit, qui deviendra le plus grand ténor
de l'Opéra de Paris pendant les années 1830 : il s'illustrera
dans les créations parisiennes de Guillaume Tell, Robert
le Diable ou La Juive *. Pauline, fine mouche, ne perd aucune explication
technique, aucun conseil sur la façon de respirer ou de porter
le son : l'art du chant deviendra tout naturel lorsqu'elle décidera
de s'y consacrer. Alors que l'exigeant professeur a très
rarement confié Maria à un autre que lui, pour mieux
domestiquer sa voix et son caractère, il accepte l'idée
de " céder " Pauline à d'autres maîtres.
C'est ainsi qu'elle peut travailler le piano avec Meysenberg, le
contre-point et la composition au Conservatoire avec Reicha, qui
est également le professeur de Liszt et de Berlioz. Quant
à sa mère, Joaquina, elle se comporte avec elle comme
elle l'a toujours fait avec son frère ou sa sur. Douce
et bienveil-lante, toujours encourageante et énergique, bonne
musi-cienne mais aussi excellente éducatrice, Joaquina sait
parler à ses enfants et recevoir leurs confidences. Si l'on
en croit la future Madame Viardot, dans une lettre à Julius
Rietz , sa mère était " de noble extraction ",
toujours à la hauteur dans les situations les plus difficiles,
philosophe dans la vie pratique, d'une humeur enjouée capable
de surmonter toutes les crises, notamment celles causées
par son mari. Combien de fois Maria avait-elle écrit en cachette
à cette mère aimante et compréhensive quand
elle ne savait plus comment renouer avec son père, après
avoir épousé Eugène Malibran ?
C'est dire, dans ce contexte privilégié, quelle est
la dou-leur de Pauline au moment du décès de Manuel
Garcia, le 2 juin 1832 à Paris : perte d'un père très
présent et affectionné, d'un soutien précieux
dans des études musicales qui la passionnent et, beaucoup
plus tard, regrets éternels de l'avoir si peu connu. "
Pauvre père, comme je l'aurais adoré si je l'avais
connu plus tard ! j'avais 10 ans ½ lorsque je l'ai perdu.
S'il avait vécu, Dieu sait quelle aurait été
ma vie ! probablement bien différente de ce qu'elle est .
" La mort de ce père aimé porte cependant en
elle une conséquence positive : elle rapproche les deux surs
qui se voyaient si peu jusque-là. Pourtant, sans que Pauline
le sache, la grande sur n'a jamais cessé de se préoccuper
à distance de cette cadette qu'elle aime profondément.
Une lettre touchante, envoyée par Maria à sa mère,
alors au Mexique avec le reste de la famille, montre à quel
point elle se soucie de Paulita dans ce contexte familial si délicat.
Jamais Pauline Viardot ne se séparera de cette lettre de
1827, qu'on retrouvera dans ses papiers après sa mort : "
On dit que Papa perd beaucoup d'argent au jeu, est-ce vrai ? D'autres
disent qu'il a gagné 20 mil douros. Qu'il pense qu'il a une
fille petite, un petit ange innocent, qui ne sait rien - que le
jeu peut lui faire perdre tout ce qu'il a gagné avec tant
de mal *... Pour l'amour de Dieu dites-moi si cela est vrai, cela
me tourmente beaucoup. Je finis morte de chaleur. Que Paulita ne
m'oublie pas. Aussi Mère chérie que j'aime toujours
plus - adieu, adieu, ange de bonté que j'adore . "
Après la mort du père, Maria Malibran est alors la
plus grande cantatrice de son temps, réclamée par
Londres ou Bruxelles, tout autant que par l'Italie où elle
tournait pour les plus grandes scènes. Pour aider sa mère
et sa sur, désormais seules, Maria leur propose de
venir quand elles veulent à Ixelles, dans les environs de
Bruxelles, où Charles de Bériot * a fait construire
pour elle une villa cossue entourée d'un parc, aujourd'hui
devenue la mairie. Son aide matérielle, son affection et
ses conseils musicaux sont désormais possibles, dans les
rares moments où la diva romantique retrouve un peu de loisir
pour sa famille.
Encouragée par tout cela, Pauline se lance alors à
corps perdu dans les études. Le piano est toute sa vie. Elle
ne sera pas cantatrice comme tous les membres de sa famille, pense-t-elle,
mais pianiste, c'est-à-dire qu'elle se construira une personnalité
musicale bien à elle. Comment du reste ne pas rêver
de faire carrière avec un tel instrument quand on a pour
professeur d'accompagnement un certain Franz Liszt, qui est, à
vingt-cinq ans, l'un des hommes les plus séduisants de son
époque ! " Tout en jouant, il secouait sa chevelure
soyeuse. Ses yeux lançaient des éclairs... Il était
brillant de génie... La nature le créa dans un accès
de magnificence ", raconte alors la mère d'une de ses
élèves . Liszt est encore dans cette période
de jeunesse où il vit des cachets de ses leçons, lui
qui, tout le reste de sa vie, ne donnera plus de cours qu'à
titre gracieux **. A chaque séance, d'une durée de
deux heures en moyenne, Pauline, qui a entre douze et quatorze ans,
tremble à l'idée de le revoir : comme toutes les jeunes
filles musiciennes d'alors, elle tombe amoureuse de lui à
en perdre l'esprit, alors que le grand pianiste, tout en l'admirant,
ne ressentira jamais rien pour elle. Au fil des années, leurs
souvenirs diffèrent légèrement : selon Pauline,
c'est elle qui se rend chez Liszt, alors que le grand virtuose prétend
être allé régulièrement chez les Garcia.
Il est vraisemblable que, comme pour beaucoup de leçons particulières,
les échanges se sont faits dans les deux sens, selon les
disponibilités de l'un ou de l'autre. Dans son grand âge,
la cantatrice revoit ces instants comme s'ils dataient de la veille
: " Chaque samedi, il me donnait une leçon d'accompagnement.
En m'habillant pour aller chez lui, j'éprouvais une telle
émotion et ma main tremblait si fort que je ne parvenais
pas à lacer mes bottines. Quand je sonnais à sa porte,
mon sang se figeait ; quand je l'apercevais, je fondais en larmes.
Et d'ailleurs, il recevait sans trop de fatuité ces hommages,
les jugeant naturels et légitimes... Les qualités
plastiques de Liszt, jointes à la vigueur de ses doigts,
justifiaient l'engouement de ses audi-trices . " Si Liszt n'éprouve
aucun sentiment amoureux pour ce qui n'est encore qu'une petite
fille à ses yeux, il n'en remarque pas moins les dons musicaux
inouïs ; il les verra croître au fil des ans quand elle
deviendra une cantatrice et une femme cultivée, admirée
de tous. Jamais il n'oubliera ces fameux cours particuliers. Témoin,
une lettre tardive de 1877 dans laquelle il réclame la présence
de Madame Viardot à Weimar, où la cour et la ville
déplorent son absence : " Vous admirer est l'affaire
de tout le monde : mais je me flatte d'y exceller depuis nombre
d'années (à commencer par nos leçons dans la
maison de votre père - rue des Trois Frères) et je
suis toujours votre très sincère et affectionné
serviteur. Franz Liszt . "
Les débuts de Pauline sont encourageants. A quinze ans, elle
reçoit les premiers applaudissements du public en accompagnant
au piano Maria et Charles de Bériot. Un article de presse
rappelle ce fameux 14 août 1836, qui marque à la fois
le premier et le dernier concert commun des deux surs : "
Plus de vingt mille curieux assistaient à Liège aux
courses de chevaux qu'a couronnées de la manière la
plus brillante le concert donné dans la salle de spectacle
de M. de Bériot, sa femme (Madame Malibran) et Mademoiselle
Garcia. Les trois artistes ont excité un enthousiasme universel
. " Parmi les invités, Meyerbeer * et sa famille se
joignent à la liesse générale. Pas question
pour le compositeur allemand d'imaginer une seconde le rôle
capital que jouera cette jeune fille de quinze ans dans l'un de
ses futurs opéras. Pour le moment, l'événement
liégeois semble l'heureux point de départ d'une longue
collaboration avec sa sur et son beau-frère. Elle s'annonce
aussi passionnante sur le plan artistique que réconfortante
sur un plan affectif : c'est l'alliance familiale idéale
d'une cantatrice avec un violoniste et une pianiste. Des cadeaux
d'admirateurs et d'altesses royales commencent à lui parvenir.
Tout semble lui sourire.
Or le destin s'acharne une fois de plus sur la famille Gar-cia.
Pendant ce même été 1836, Maria confie secrètement
à Pauline qu'elle a fait une gravissime chute de cheval à
Londres, au début de juillet, et qu'elle est probablement
condamnée - elle développe un hématome extradural
et ne veut en aucun cas entendre parler d'hospitalisation ou de
trépanation. Même Charles de Bériot, qu'elle
a enfin pu épouser le mois d'avril précédent,
n'est pas au courant de la gravité de son cas. Jamais Pauline
n'évoquera clairement, dans ses souvenirs les plus lointains,
la teneur exacte des conversations intimes qu'elle a eues avec Maria
pendant les dernières semaines de sa vie. La grande diva,
malgré la fréquence de plus en plus rapprochée
des maux de tête, des étourdissements et des périodes
de fatigue, ne veut rien laisser paraître à sa famille,
encore moins à son public. Pendant les deux mois qui suivent
l'accident, elle assure tous ses contrats, interprète divinement
les opéras prévus, à Londres comme à
Aix-la-Chapelle pour le roi de Prusse.
C'est depuis la Belgique que Pauline apprend l'annonce fatale de
la mort de la Malibran *. Disparue à l'âge de vingt-huit
ans dans son hôtel de Manchester, elle a chanté jusqu'à
épuisement de ses forces pour ne pas décevoir la foule
de ses admirateurs. Pauline et sa mère se trouvent dorénavant
confrontées à la tempête juridico-administrative
qui oppose la Belgique à l'Angleterre. Charles de Bériot,
en effet, a laissé la ville de Manchester inhumer son épouse
dans la Collegiate Church **, le 1er octobre. Mais il n'a de cesse
de vouloir rapatrier le corps de Maria à Bruxelles pour l'inhumer
à Laeken. Manchester ne veut d'abord pas lâcher, par
crainte que son panthéon ne perde une personnalité
aussi illustre. Chaque partie y va de ses arguments. Après
une intervention décisive du roi de Belgique auprès
du roi d'Angleterre, c'est enfin le recours à une vieille
coutume britannique, reconnaissant aux parents le droit de réclamer
le corps de leur enfant, qui donne raison aux familles Garcia et
Bériot. Joaquina, confiant sa fille Pauline à la famille
de Charles, part donc seule pour l'Angleterre : elle a la terrible
mission de régler toutes les formalités administratives
avant de ramener elle-même par bateau le cercueil de sa fille,
au milieu d'une tempête comme la Manche en a peu connu. Au
tout début de janvier 1837, après plusieurs jours
d'hommages et de recueillement dans la villa d'Ixelles, et une grande
procession à travers les rues de Bruxelles, le corps de la
Malibran peut enfin reposer définitivement dans le petit
cimetière de Laeken : c'est là qu'on peut voir aujourd'hui
l'imposant caveau où reposent Maria et sa mère Joaquina,
la statue en pied de Maria habillée en Norma, et les quatre
vers de Lamartine, gravés sur le socle *.
Une page se tourne pour la famille Garcia. Manuel fils volant de
ses propres ailes **, Joaquina et Pauline se retrou-vent seules
désormais, quoique très entourées par la famille
de Bériot. La veuve du ténor Garcia, elle-même
ancienne cantatrice d'opéra, ne l'oublions pas, décide
de parfaire l'éducation musicale de sa fille. Un jour qu'elle
lui demande de chanter un air de Rossini pour son anniversaire,
Joaquina est littéralement subjuguée par ce qu'elle
entend : elle comprend à quel point Pauline, qui n'a pour
ainsi dire jamais étudié le chant, semble faite pour
le métier de cantatrice, tout autant que pour celui de pianiste.
" Ferme ton piano, tu chanteras désormais ", lui
aurait-elle dit, péremptoire. Bien qu'aimant passionnément
le piano (elle répétait que cet instrument était
le but de son existence), Pauline pourrait bien avoir secrètement
espéré cette nouvelle orientation de sa vie de musicienne.
Quelques mois plus tôt, tant que Maria était en vie,
elle aurait été incapable de prendre une telle décision.
Jamais elle n'aurait songé, jusqu'à ses quinze ans,
se mesurer à une sur qui avait l'Europe à ses
pieds. Pour Joaquina, le rêve de compter une nouvelle cantatrice
dans la famille semble à portée de main, d'autant
qu'en cette première moitié du XIXe siècle,
une carrière de pianiste est plus difficile à envisager,
pour une femme, qu'une carrière de cantatrice. Clara Schumann
en sera l'une des plus brillantes exceptions. Quant à Charles
de Bériot, l'époux inconsolable de la Malibran, il
voit en sa jeune belle-sur un possible prolongement professionnel
au rêve qui vient de se briser pour lui, un certain jour de
septembre 1836 à Manchester.
Une chose est certaine : la voie est libre pour Pauline. Devenir
cantatrice s'impose désormais, sans que soit aban-donné
pour autant le piano, son instrument d'excellence pour la vie entière.
Reste le plus difficile : commencer une carrière et convaincre
le public, tout en acceptant d'être sans cesse appelée
" la fille de Garcia " ou " la sur de la Malibran
".
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