Premiers chapitres
Patrick Barbier
Pauline Viardot

Historien de la musique et professeur à l'Université catholique de l'Ouest (Angers), Patrick Barbier s'intéresse aux rapports entre la musique et la société. Chez Grasset, il a écrit plusieurs ouvrages sur l'époque baroque : Histoire des castrats, Farinelli, La Venise de Vivaldi…. En 2005, il a publié chez Pygmalion une biographie de la Malibran, sœur de Pauline Viardot. Patrick Barbier est membre de l'Académie littéraire de Bretagne et des Pays de la Loire.

CHAPITRE 1
Dans l'ombre de la Malibran

Il y a un enfant qui nous effacera tous :
c'est ma sœur, qui a dix ans.
Maria MALIBRAN

a vie de Pauline semble marquée dès sa naissance par les signes du destin. Le premier se manifeste à l'occasion de son baptême, le 29 août 1821 en l'église Saint-Roch de Paris, alors qu'elle a déjà six semaines. Ses parents, le célèbre ténor Manuel Garcia et la cantatrice Joaquina Sitchès-Garcia, ont choisi pour parrain le compositeur Ferdinando Paër et pour marraine la princesse Praskovia Golitzine. Rien d'étonnant pour le premier : c'est le directeur du Théâtre-Italien, un homme connu du Tout-Paris musical, auteur de nombreux opéras, ami et employeur du ténor *. Quant à la seconde, aristocrate d'origine russe, elle tient un salon élégant dans la capitale ; elle a le don de reconnaître et d'encourager les artistes de son époque. Son admiration pour le talent de Garcia suffit à faire d'elle une marraine.
Hormis ces deux raisons tout à fait légitimes, on ne saura jamais exactement ce qui a poussé ce couple espagnol vivant à Paris * à choisir un Italien et une Russe pour porter sur les fonts baptismaux leur petite Michelle. Car c'est bien ce prénom qui est choisi dès la naissance, aussitôt suivi, selon la tradition, par celui du parrain féminisé (Ferdinande) et par celui de Pauline qui n'a, contre toute attente, pas de lien direct avec le prénom russe de la marraine. Très vite, on abandonnera Michelle pour privilégier ce troisième pré-nom qui s'imposera quand sera venue la célébrité.
Le plus troublant demeure ce double parrainage, lors d'un baptême français à Paris : alors que ni Paër ni la princesse Golitzine ne joueront plus aucun rôle dans la vie de cet enfant qu'on baptise, Pauline semble placée dès ce jour d'août 1821 sous le triple signe de la France, de l'Italie et de la Russie : étonnante prémonition pour une femme qui passera une grande partie de son temps à servir le répertoire français ou italien, et qui connaîtra, en plus de ses fabuleux triomphes à Saint-Pétersbourg, une " amitié affective " de près de quarante ans avec l'écrivain Ivan Tourguéniev !

1) En suivant la troupe familiale

" Elle naquit dans une famille où le génie semblait hérédi-taire ", écrit Liszt, beaucoup plus tard, en 1859. On ne saurait mieux dire. Lorsqu'elle voit le jour à Paris le 18 juillet 1821, Pauline est le troisième enfant du couple de chanteurs andalous, après Manuel, né en 1805, et Maria, trois ans plus tard. La grande différence d'âge qui la sépare de ses aînés (seize ans avec son frère, treize avec sa sœur) fait d'elle la spectatrice de leurs débuts. A trois ans, elle voit Maria donner son premier récital dans le Cercle qu'a ouvert Manuel Garcia rue de Richelieu. L'année suivante elle est à Londres quand sa sœur fait ses débuts à la scène et chante en duo avec Velluti, le dernier castrat de l'histoire de l'opéra *. A la fin de cette même année 1825, elle regarde, émerveillée, les représentations du Barbier de Séville de Rossini au Park Theatre de New York : la troupe Garcia est en train de faire découvrir l'opéra italien au Nouveau Monde. Toute sa famille est là sur scène : son père est Almaviva, sa mère Berta, son frère Figaro et sa sœur Rosine. C'est à cette même époque qu'elle croise souvent chez elle un monsieur bien vieux à son goût, avec qui son père règle les détails des premières représentations américaines de Don Giovanni ** : c'est Lorenzo Da Ponte, l'ancien librettiste de Mozart, qui s'est installé à New York depuis plusieurs années et a le bonheur de voir enfin une œuvre du grand homme créée, en version originale intégrale, sur le Nouveau Continent.
Et pourtant, que de frayeurs le monde de l'opéra peut réserver à un enfant de quatre ou cinq ans ! Bien des années plus tard, en 1905, lorsqu'un journaliste demandera à Madame Viardot de remonter le plus loin possible dans ses souvenirs, elle ne relatera pas seulement les moments heureux de son quotidien ou de ses débuts, mais aussi la terreur que lui inspiraient certaines scènes d'opéra et leurs personnages. Elle se rappellera qu'à Londres, enfant, elle assistait toute fière à une représentation du Freischütz de Weber, " debout, les mains appuyées sur le rebord de velours d'une grande avant-scène, la tête sur les mains ". Au moment de la scène de la Gorge aux Loups *, avec ses cris de hiboux, ses pétards et l'apparition du diable Samiel, elle avait poussé un tel cri de terreur que sa mère avait dû rentrer la coucher. De New York, elle revoyait encore deux scènes du même genre. Lors des représentations du Barbier de Séville et de Don Giovanni, pourtant tout heureuse d'être conviée dans les coulisses pendant l'entracte, elle n'avait pu s'empêcher de pousser des hurlements en voyant, dans le premier, Basile, pâle, maigre, affreux, tout en noir, se pencher vers elle pour l'embrasser, et, dans le second, le Commandeur, semblable à un fantôme avec son visage blanc, son casque et ses souliers blancs ! " Toutes les représentations auxquelles j'ai assisté dans ma prime enfance, concluait-elle, se sont terminées de la même façon dramatique pour moi . "
A partir de l'année de ses six ans, les souvenirs se font encore plus précis et sont même de taille à marquer un enfant pour la vie. Après le mariage new-yorkais de sa sœur Maria avec Eugène Malibran **, union peu appréciée de son père et cause de bien des crises familiales, la petite troupe Garcia, ainsi privée d'un de ses membres, poursuit sa tournée vers le Mexique. Manuel père engrange de nouveaux succès à Mexico, dans un contexte encore moins favorable qu'aux Etats-Unis. La pauvreté des moyens mis à sa disposition rend bien audacieuse la volonté d'y monter des spectacles d'opéra : le bâtiment pompeusement appelé " Le Théâtre " ne possède ni orchestre, ni chœurs, ni matériel imprimé pour les interprètes. Tout reste à créer. Il lui faut même réécrire de mémoire les partitions du Barbier, d'Otello et de Don Juan, tout en composant huit nouveaux ouvrages de son crû. Partout où il passe, l'infatigable meneur de troupe fait des merveilles, triomphe de toutes les difficultés et récolte en dix-huit mois de coquettes sommes d'argent. Pendant ce temps, la petite Pauline en profite pour prendre ses premières leçons de piano avec un organiste de la cathédrale de Mexico *.
Le retour se révèle plus périlleux. Entre Mexico et Vera Cruz, d'où l'on s'embarque en général pour l'Europe, il leur arrive une mésaventure bien faite pour frapper à jamais une enfant à l'imagination débordante et au tempérament aventureux. Au fond d'une vallée, leur petit groupe de voyageurs (une trentaine de personnes dont les deux tiers de femmes et d'enfants) est attaqué par une soixantaine de brigands à cheval, armés jusqu'aux dents. En quelques minutes, les hommes sont priés de se coucher à terre sur le ventre, tandis que les femmes et les enfants sont repoussés vers le petit bois voisin pour ne pas gêner. Joaquina enveloppe sa fille d'un grand manteau à carreaux écossais et tente de la rassurer comme elle peut. Pendant " deux mortelles heures ", les coffres et les bagages sont fracassés, les brigands rient, jurent, crient, les chevaux piétinent, le vent hurle dans cette gorge entourée de montagnes. Pour Pauline, c'est presque la fameuse scène du Freischütz qu'elle revit, mais grandeur nature cette fois, et non comme à l'opéra. Pas de pétards de théâtre, mais de vrais coups de feu ; pas de faux diable qui sort d'une trappe, mais soixante gaillards patibulaires et masqués. " Tout cela était affreusement beau, confiera-t-elle plus tard, et, tout en me faisant claquer des dents, me plaisait . " Lorsque s'achève cette scène interminable, pendant laquelle elle a vu son père allongé par terre à moitié nu, tremblant de rage plus que de froid, les comptes sont vite faits. Personne n'est blessé, mais les coffres et les portefeuilles sont vides. Une grande partie de l'argent accumulé par la famille Garcia pendant sa tournée mexicaine s'est envolée en fumée ! Pourtant la nuit suivante n'est même pas triste, tant la petite troupe est soulagée d'être encore en vie. Manuel Garcia est le premier à faire le pitre pour remonter le moral des infortunés voyageurs : " Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu des éclats de rire plus francs et plus communicatifs que ceux de mon père pendant la nuit qui a suivi la perte de toute sa fortune. Bien plus, il est parvenu à mettre en humeur joviale une dizaine de voyageurs qui faisaient partie de notre caravane et qui, comme mon père, avaient été volés et ruinés . " Le lendemain, après une bonne nuit, Pauline observe avec humour le départ de cette étrange compagnie qui entame sereinement la suite du voyage, n'ayant plus rien à se faire voler.

2) Pauline et son père

Des concerts familiaux à Paris et à Londres, une épopée musicale à New York, une aventure rocambolesque au Mexique, des personnalités étonnantes, pour le moment croisées plus que vraiment comprises (le compositeur Rossini, le castrat Velluti, le poète Lorenzo Da Ponte...) : par-delà les anecdotes, on peut déjà imaginer quel héritage culturel, humain et musical Manuel Garcia est en train de léguer à sa petite Pauline. La future Madame Viardot ne cessera de chanter les louanges de son père, idéalisant certainement un homme qu'elle n'a connu qu'un peu plus de dix ans. Cependant, la jeunesse de l'enfant à la mort du grand ténor peut-elle suffire à expliquer une telle affection, quand on sait à quel point les relations de sa sœur Maria avec ce même père furent difficiles, douloureuses, perpétuellement vouées à l'échec ?
Revenons un peu en arrière. Manuel Garcia, né en 1775 à Séville, est un très grand chanteur, acclamé partout où il paraît * : Rossini le réclame à Naples et à Rome pour créer, entre autres, le rôle de Norfolk dans Elisabeth reine d'Angleterre ou du comte Almaviva dans Le Barbier de Séville. C'est aussi un Andalou fier, ombrageux, travailleur infatigable, dur avec lui-même comme avec les autres. Elevé dans le quartier bohémien de Séville, il prendra de ce peuple le sens du pittoresque, avec tous les excès que cela représente, mais aussi le goût du voyage, l'envie de bouger, de n'être chez soi nulle part. Sa femme et ses deux aînés doivent supporter jour après jour les sautes d'humeur, les emportements, les colères volcaniques lorsqu'une leçon n'est pas apprise ou qu'une page d'opéra demeure incertaine à l'approche d'un spectacle. Il faut aussi, même si le métier d'artiste implique un peu de fantaisie et de nombreux déplacements, accepter de quitter Paris pour Londres parce que l'on s'est fâché avec telle ou telle personne, puis s'embarquer sur un coup de tête pour le Nouveau Monde sans savoir si l'on aura la moindre chance d'y réussir... ni d'en revenir.
Manuel fils, le premier des trois enfants, semble avoir su courber le dos et caresser son père dans le sens du poil. Après avoir fait les quatre cents coups et hésité entre les métiers de chanteur, de chimiste et de marin, il a accepté de rentrer dans le rang : sa situation plus aisée, de garçon d'abord, et d'aîné ensuite, lui permet de tenir honnêtement sa place dans la troupe familiale. Une voix de baryton sans prétention et un talent d'acteur formé à l'excellente école Garcia sont des atouts suffisants pour le père. La chose est de loin plus compliquée pour Maria. Sa voix rebelle et ingrate au départ, son tempérament de feu, indocile et affirmé, peu compréhensibles chez une jeune fille de cette époque, l'ont placée aussitôt en situation d'ennemie. Le malheur de la future Malibran est d'être parmi les trois enfants Garcia celle qui ressemble le plus à son père. D'où cette sorte d'acharnement que met Manuel à former sa fille à coups de trique, d'admonestations, de cris et de larmes. Certes le résultat est confondant puisque d'une voix un peu métallique et inégale, Manuel va forger l'organe le plus adulé de la génération romantique ; d'une actrice un peu gauche, il va faire l'une des meilleures tragédiennes de son temps.
Mais à quel prix ? Jamais ces deux êtres ne parviendront à se comprendre. Ni lorsque, pour échapper au cercle familial, Maria annoncera son mariage avec un homme de vingt-cinq ans son aîné. Ni quand plus tard, à Paris, elle voudra aider financièrement son père, revenu exsangue du Mexique : elle se verra brutalement repoussée pour avoir osé lui proposer une offre aussi humiliante, une " cochonnerie ", selon les propres mots de Manuel. A la mort du père, en juin 1832, Maria séjourne à Rome avec son compagnon Charles de Bériot, le grand amour de sa vie après l'échec de son premier mariage. Elle aura, à l'annonce du décès paternel, le chagrin sincère d'une personne qui perd soudain un être si proche et à qui elle doit tant, mais elle ne rentrera pas à Paris, ne changera rien à ses projets et ne reparlera pour ainsi dire plus jamais de lui pendant les quatre années qui lui restent à vivre.
Tout autre est le cas de Pauline. Née bien après ses frère et sœur, et n'ayant vécu que dans un monde d'adultes, elle est l'archétype de la " petite dernière ", la seule qui va parvenir à attendrir, à percer la carapace du féroce Espagnol. Pendant que Manuel entame une partie de bras de fer avec ses aînés parce qu'ils sont récalcitrants à son autorité ou ne progressent pas comme il l'entend, Paulita amuse la famille avec ses mots d'enfant, sa douceur et son caractère si facile. Elle est aussi calme et réfléchie que sa sœur est un feu follet. Quand on traverse l'océan pour se rendre à New York, la petite fille de quatre ans est la mascotte des passagers ; lorsque éclatent les tensions au sujet du mariage d'Eugène Malibran avec Maria, Pauline détend l'atmosphère par son regard candide sur le monde et ses amusantes sorties sur le prétendant un peu trop " vieux " de sa sœur.
Très tôt, elle comprend qu'elle est la préférée de son père, mais ne mesure pas encore combien elle est privilégiée par rapport à son frère et surtout à sa sœur. Beaucoup plus tard elle analysera l'injustice criante qui a marqué l'enfance de Maria, si différente de la sienne : " C'est à présent seulement [en 1859] que je reconnais tout ce qu'il y a dû avoir d'élasticité et de charme et d'entrain dans mon père ! Je n'ai éprouvé que de la tendresse de sa part - il m'aimait passionnément et délicatement. Lui qui a été, dit-on, si sévère et si violent avec ma sœur, il a usé d'une douceur angélique avec moi . " " Elasticité ", " charme ", " douceur angélique " : la Malibran aurait eu une attaque si elle avait pu lire de tels éloges décernés à son père !

3) L'heure des deuils et des grandes décisions

Comme pour ses aînés, l'éducation musicale fait très vite partie du quotidien de Pauline Garcia, dès les longs voyages en bateau vers New York ou de retour du Mexique. La musique est le langage familial. On naît avec. On le parle d'instinct. " C'est mon père qui m'a appris la musique, écrit-elle à la fin des années 1850 - quand ? je n'en sais rien, car je ne me rappelle pas le temps où je ne la savais pas. J'ai plusieurs gros cahiers pleins de solfèges, de canons et d'airs écrits pour moi... Mais il faut voir la poésie de mon père ! ou plutôt sa prose, son baragoin, moitié espagnol, moitié français, moitié italien [sic] ! c'est à mourir de rire et touchant tout à la fois . " Une seule fois elle reçoit un soufflet pour n'avoir pas réussi un passage à la troisième reprise. Bagatelle ! Pour le reste, tout semble aller de soi. La musique habite cette famille comme l'air qu'on respire et Pauline a des dons innés.
Mise au piano dès son plus jeune âge, elle suit avec sa-gesse et application les conseils de Manuel. Elle a ainsi la chance inestimable de pouvoir accompagner, dès l'âge de dix ans, les grands élèves chanteurs de son père. Parmi eux Adolphe Nourrit, qui deviendra le plus grand ténor de l'Opéra de Paris pendant les années 1830 : il s'illustrera dans les créations parisiennes de Guillaume Tell, Robert le Diable ou La Juive *. Pauline, fine mouche, ne perd aucune explication technique, aucun conseil sur la façon de respirer ou de porter le son : l'art du chant deviendra tout naturel lorsqu'elle décidera de s'y consacrer. Alors que l'exigeant professeur a très rarement confié Maria à un autre que lui, pour mieux domestiquer sa voix et son caractère, il accepte l'idée de " céder " Pauline à d'autres maîtres. C'est ainsi qu'elle peut travailler le piano avec Meysenberg, le contre-point et la composition au Conservatoire avec Reicha, qui est également le professeur de Liszt et de Berlioz. Quant à sa mère, Joaquina, elle se comporte avec elle comme elle l'a toujours fait avec son frère ou sa sœur. Douce et bienveil-lante, toujours encourageante et énergique, bonne musi-cienne mais aussi excellente éducatrice, Joaquina sait parler à ses enfants et recevoir leurs confidences. Si l'on en croit la future Madame Viardot, dans une lettre à Julius Rietz , sa mère était " de noble extraction ", toujours à la hauteur dans les situations les plus difficiles, philosophe dans la vie pratique, d'une humeur enjouée capable de surmonter toutes les crises, notamment celles causées par son mari. Combien de fois Maria avait-elle écrit en cachette à cette mère aimante et compréhensive quand elle ne savait plus comment renouer avec son père, après avoir épousé Eugène Malibran ?
C'est dire, dans ce contexte privilégié, quelle est la dou-leur de Pauline au moment du décès de Manuel Garcia, le 2 juin 1832 à Paris : perte d'un père très présent et affectionné, d'un soutien précieux dans des études musicales qui la passionnent et, beaucoup plus tard, regrets éternels de l'avoir si peu connu. " Pauvre père, comme je l'aurais adoré si je l'avais connu plus tard ! j'avais 10 ans ½ lorsque je l'ai perdu. S'il avait vécu, Dieu sait quelle aurait été ma vie ! probablement bien différente de ce qu'elle est . " La mort de ce père aimé porte cependant en elle une conséquence positive : elle rapproche les deux sœurs qui se voyaient si peu jusque-là. Pourtant, sans que Pauline le sache, la grande sœur n'a jamais cessé de se préoccuper à distance de cette cadette qu'elle aime profondément. Une lettre touchante, envoyée par Maria à sa mère, alors au Mexique avec le reste de la famille, montre à quel point elle se soucie de Paulita dans ce contexte familial si délicat. Jamais Pauline Viardot ne se séparera de cette lettre de 1827, qu'on retrouvera dans ses papiers après sa mort : " On dit que Papa perd beaucoup d'argent au jeu, est-ce vrai ? D'autres disent qu'il a gagné 20 mil douros. Qu'il pense qu'il a une fille petite, un petit ange innocent, qui ne sait rien - que le jeu peut lui faire perdre tout ce qu'il a gagné avec tant de mal *... Pour l'amour de Dieu dites-moi si cela est vrai, cela me tourmente beaucoup. Je finis morte de chaleur. Que Paulita ne m'oublie pas. Aussi Mère chérie que j'aime toujours plus - adieu, adieu, ange de bonté que j'adore . "
Après la mort du père, Maria Malibran est alors la plus grande cantatrice de son temps, réclamée par Londres ou Bruxelles, tout autant que par l'Italie où elle tournait pour les plus grandes scènes. Pour aider sa mère et sa sœur, désormais seules, Maria leur propose de venir quand elles veulent à Ixelles, dans les environs de Bruxelles, où Charles de Bériot * a fait construire pour elle une villa cossue entourée d'un parc, aujourd'hui devenue la mairie. Son aide matérielle, son affection et ses conseils musicaux sont désormais possibles, dans les rares moments où la diva romantique retrouve un peu de loisir pour sa famille.
Encouragée par tout cela, Pauline se lance alors à corps perdu dans les études. Le piano est toute sa vie. Elle ne sera pas cantatrice comme tous les membres de sa famille, pense-t-elle, mais pianiste, c'est-à-dire qu'elle se construira une personnalité musicale bien à elle. Comment du reste ne pas rêver de faire carrière avec un tel instrument quand on a pour professeur d'accompagnement un certain Franz Liszt, qui est, à vingt-cinq ans, l'un des hommes les plus séduisants de son époque ! " Tout en jouant, il secouait sa chevelure soyeuse. Ses yeux lançaient des éclairs... Il était brillant de génie... La nature le créa dans un accès de magnificence ", raconte alors la mère d'une de ses élèves . Liszt est encore dans cette période de jeunesse où il vit des cachets de ses leçons, lui qui, tout le reste de sa vie, ne donnera plus de cours qu'à titre gracieux **. A chaque séance, d'une durée de deux heures en moyenne, Pauline, qui a entre douze et quatorze ans, tremble à l'idée de le revoir : comme toutes les jeunes filles musiciennes d'alors, elle tombe amoureuse de lui à en perdre l'esprit, alors que le grand pianiste, tout en l'admirant, ne ressentira jamais rien pour elle. Au fil des années, leurs souvenirs diffèrent légèrement : selon Pauline, c'est elle qui se rend chez Liszt, alors que le grand virtuose prétend être allé régulièrement chez les Garcia. Il est vraisemblable que, comme pour beaucoup de leçons particulières, les échanges se sont faits dans les deux sens, selon les disponibilités de l'un ou de l'autre. Dans son grand âge, la cantatrice revoit ces instants comme s'ils dataient de la veille : " Chaque samedi, il me donnait une leçon d'accompagnement. En m'habillant pour aller chez lui, j'éprouvais une telle émotion et ma main tremblait si fort que je ne parvenais pas à lacer mes bottines. Quand je sonnais à sa porte, mon sang se figeait ; quand je l'apercevais, je fondais en larmes. Et d'ailleurs, il recevait sans trop de fatuité ces hommages, les jugeant naturels et légitimes... Les qualités plastiques de Liszt, jointes à la vigueur de ses doigts, justifiaient l'engouement de ses audi-trices . " Si Liszt n'éprouve aucun sentiment amoureux pour ce qui n'est encore qu'une petite fille à ses yeux, il n'en remarque pas moins les dons musicaux inouïs ; il les verra croître au fil des ans quand elle deviendra une cantatrice et une femme cultivée, admirée de tous. Jamais il n'oubliera ces fameux cours particuliers. Témoin, une lettre tardive de 1877 dans laquelle il réclame la présence de Madame Viardot à Weimar, où la cour et la ville déplorent son absence : " Vous admirer est l'affaire de tout le monde : mais je me flatte d'y exceller depuis nombre d'années (à commencer par nos leçons dans la maison de votre père - rue des Trois Frères) et je suis toujours votre très sincère et affectionné serviteur. Franz Liszt . "
Les débuts de Pauline sont encourageants. A quinze ans, elle reçoit les premiers applaudissements du public en accompagnant au piano Maria et Charles de Bériot. Un article de presse rappelle ce fameux 14 août 1836, qui marque à la fois le premier et le dernier concert commun des deux sœurs : " Plus de vingt mille curieux assistaient à Liège aux courses de chevaux qu'a couronnées de la manière la plus brillante le concert donné dans la salle de spectacle de M. de Bériot, sa femme (Madame Malibran) et Mademoiselle Garcia. Les trois artistes ont excité un enthousiasme universel . " Parmi les invités, Meyerbeer * et sa famille se joignent à la liesse générale. Pas question pour le compositeur allemand d'imaginer une seconde le rôle capital que jouera cette jeune fille de quinze ans dans l'un de ses futurs opéras. Pour le moment, l'événement liégeois semble l'heureux point de départ d'une longue collaboration avec sa sœur et son beau-frère. Elle s'annonce aussi passionnante sur le plan artistique que réconfortante sur un plan affectif : c'est l'alliance familiale idéale d'une cantatrice avec un violoniste et une pianiste. Des cadeaux d'admirateurs et d'altesses royales commencent à lui parvenir. Tout semble lui sourire.
Or le destin s'acharne une fois de plus sur la famille Gar-cia. Pendant ce même été 1836, Maria confie secrètement à Pauline qu'elle a fait une gravissime chute de cheval à Londres, au début de juillet, et qu'elle est probablement condamnée - elle développe un hématome extradural et ne veut en aucun cas entendre parler d'hospitalisation ou de trépanation. Même Charles de Bériot, qu'elle a enfin pu épouser le mois d'avril précédent, n'est pas au courant de la gravité de son cas. Jamais Pauline n'évoquera clairement, dans ses souvenirs les plus lointains, la teneur exacte des conversations intimes qu'elle a eues avec Maria pendant les dernières semaines de sa vie. La grande diva, malgré la fréquence de plus en plus rapprochée des maux de tête, des étourdissements et des périodes de fatigue, ne veut rien laisser paraître à sa famille, encore moins à son public. Pendant les deux mois qui suivent l'accident, elle assure tous ses contrats, interprète divinement les opéras prévus, à Londres comme à Aix-la-Chapelle pour le roi de Prusse.
C'est depuis la Belgique que Pauline apprend l'annonce fatale de la mort de la Malibran *. Disparue à l'âge de vingt-huit ans dans son hôtel de Manchester, elle a chanté jusqu'à épuisement de ses forces pour ne pas décevoir la foule de ses admirateurs. Pauline et sa mère se trouvent dorénavant confrontées à la tempête juridico-administrative qui oppose la Belgique à l'Angleterre. Charles de Bériot, en effet, a laissé la ville de Manchester inhumer son épouse dans la Collegiate Church **, le 1er octobre. Mais il n'a de cesse de vouloir rapatrier le corps de Maria à Bruxelles pour l'inhumer à Laeken. Manchester ne veut d'abord pas lâcher, par crainte que son panthéon ne perde une personnalité aussi illustre. Chaque partie y va de ses arguments. Après une intervention décisive du roi de Belgique auprès du roi d'Angleterre, c'est enfin le recours à une vieille coutume britannique, reconnaissant aux parents le droit de réclamer le corps de leur enfant, qui donne raison aux familles Garcia et Bériot. Joaquina, confiant sa fille Pauline à la famille de Charles, part donc seule pour l'Angleterre : elle a la terrible mission de régler toutes les formalités administratives avant de ramener elle-même par bateau le cercueil de sa fille, au milieu d'une tempête comme la Manche en a peu connu. Au tout début de janvier 1837, après plusieurs jours d'hommages et de recueillement dans la villa d'Ixelles, et une grande procession à travers les rues de Bruxelles, le corps de la Malibran peut enfin reposer définitivement dans le petit cimetière de Laeken : c'est là qu'on peut voir aujourd'hui l'imposant caveau où reposent Maria et sa mère Joaquina, la statue en pied de Maria habillée en Norma, et les quatre vers de Lamartine, gravés sur le socle *.
Une page se tourne pour la famille Garcia. Manuel fils volant de ses propres ailes **, Joaquina et Pauline se retrou-vent seules désormais, quoique très entourées par la famille de Bériot. La veuve du ténor Garcia, elle-même ancienne cantatrice d'opéra, ne l'oublions pas, décide de parfaire l'éducation musicale de sa fille. Un jour qu'elle lui demande de chanter un air de Rossini pour son anniversaire, Joaquina est littéralement subjuguée par ce qu'elle entend : elle comprend à quel point Pauline, qui n'a pour ainsi dire jamais étudié le chant, semble faite pour le métier de cantatrice, tout autant que pour celui de pianiste. " Ferme ton piano, tu chanteras désormais ", lui aurait-elle dit, péremptoire. Bien qu'aimant passionnément le piano (elle répétait que cet instrument était le but de son existence), Pauline pourrait bien avoir secrètement espéré cette nouvelle orientation de sa vie de musicienne. Quelques mois plus tôt, tant que Maria était en vie, elle aurait été incapable de prendre une telle décision. Jamais elle n'aurait songé, jusqu'à ses quinze ans, se mesurer à une sœur qui avait l'Europe à ses pieds. Pour Joaquina, le rêve de compter une nouvelle cantatrice dans la famille semble à portée de main, d'autant qu'en cette première moitié du XIXe siècle, une carrière de pianiste est plus difficile à envisager, pour une femme, qu'une carrière de cantatrice. Clara Schumann en sera l'une des plus brillantes exceptions. Quant à Charles de Bériot, l'époux inconsolable de la Malibran, il voit en sa jeune belle-sœur un possible prolongement professionnel au rêve qui vient de se briser pour lui, un certain jour de septembre 1836 à Manchester.
Une chose est certaine : la voie est libre pour Pauline. Devenir cantatrice s'impose désormais, sans que soit aban-donné pour autant le piano, son instrument d'excellence pour la vie entière. Reste le plus difficile : commencer une carrière et convaincre le public, tout en acceptant d'être sans cesse appelée " la fille de Garcia " ou " la sœur de la Malibran ".
  



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