Patrick Barbier
La Venise de Vivaldi
Musique et fêtes baroques
essai
Patrick Barbier est italianiste de formation et professeur
de la musique à l’Université Catholique de l’Ouest (Angers). Après
une Vie quotidienne à l’opéra au temps de Rossini et de Balzac
(Hachette, 1987), il a écrit trois ouvrages sur les castrats :
Histoire des Castrats (Grasset, 1989), Farinelli le castrat
des Lumières (Grasset, 1994) et La
Maison des Italiens (Grasset, 1998), dont certains ont connu
une douzaine de traductions.
CHAPITRE I
Une ville,
un peuple et la musique
« Ici il faudrait avoir cent
oreilles comme Argus avait cent yeux. »
Burney
e
tous temps Venise a fasciné et dérouté les voyageurs. Il n’est que de voir, aujourd’hui encore, l’enthousiasme
de ceux qui savent s’imprégner de la somptuosité des palais et des
églises, du pittoresque saisissant des canaux, des ponts ou des
campi, et de cette atmosphère apparemment inchangée depuis
des siècles, tandis que d’autres ont de la peine à dépasser le cliché
du grouillement des touristes, du délabrement des façades et des
relents de vase de ces mêmes canaux. Tout et son contraire a été
dit depuis des siècles, au sujet des mêmes lieux. Il n’est que de
considérer les propos tenus sur le Grand Canal, depuis Commynes
au xve siècle (« C’est la plus belle avenue
que je crois qui soit au monde ») jusqu’à Régis Debray (« Le
seul égout au monde qui donne au badaud l’ivresse d’un appareillage
dans les Marquises »).
Ne croyons pas que les choses aient été moins
tranchées pour les visiteurs des xviie et xviiie siècles.
On était alors fasciné par l’étrangeté de la situation lagunaire
de Venise mais on en reconnaissait l’incommodité. On enviait l’apparente
liberté de mœurs des Vénitiens, leur sens aigu de la fête et de
toutes formes de plaisirs, sans approuver entièrement le relâchement
de ce peuple qui ne croyait ni à Dieu ni à la raison, se moquait
de tout, riait de tout, passé, présent et avenir. On admirait la
stabilité de cette République patricienne, apparemment forte et
immuable, mais on se méfiait de l’omniprésente police, des dénonciations
et des exécutions secrètes. Venise demeurait pour tous un enchantement
et un mystère : géographique, politique et artistique.
1) Musique et société à Venise :
quelques préliminaires
A travers toutes les pages qui ont pu être
écrites sur Venise à l’époque baroque, la musique demeure l’un des
principaux sujets d’intérêt et – faut-il le dire ? – d’émerveillement.
Bien avant les autres arts, et à égalité avec la vie politique ou
religieuse de la Sérénissime, la musique n’a cessé d’attirer l’attention
des voyageurs, même les moins passionnés. C’est que Venise, tout
au long du xviie siècle, est devenue un phare pour
l’Europe entière par la réputation de ses théâtres d’opéra, les
premiers ouverts au public populaire à partir de 1637, puis par
le prodigieux développement de sa musique instrumentale, au début
du xviiie siècle. Mais plus encore que son répertoire,
c’est l’imbrication, rare en Europe, de la vie musicale avec la
vie sociale, qui fascine les visiteurs de toutes sortes. Peu de
villes associent à ce point un genre artistique tel que la musique,
et le tissu social dans son intégralité, depuis les gondoliers les
plus modestes jusqu’aux Vénitiens les plus cultivés. La musique
est partout : dans les cérémonies et les fêtes religieuses,
si nombreuses en ce temps, au théâtre, dans les maisons de charité,
dans les concerts privés et surtout dans la rue où beaucoup d’étrangers
prétendent trouver là, impromptu, les meilleurs musiciens, les meilleures
sérénades qu’il soit donné d’écouter.
Il est certes difficile de dire, au premier
abord, pourquoi Venise occupe une place aussi déterminante sur l’échiquier
musical européen. Après tout l’Italie dans son ensemble n’est-elle
pas, selon Baretti, « le sol de l’Europe le plus favorable
à la musique » ? Les Napolitains ne peuvent-ils briguer
eux aussi un tel rang puisque, selon certains observateurs tel l’abbé
Coyer, ils vivent « plus par les oreilles que par les autres
sens » ? En fait Naples est bel et bien une autre capitale
musicale par la renommée de ses quatre conservatoires et des musiciens
illustres qu’elle a formés et « exportés ». Mais n’oublions
pas que l’essor musical de Naples date des premières décennies du
xviiie siècle et doit beaucoup au développement
de l’opera seria et à la naissance de l’opera buffa.
L’école vénitienne possède déjà une grande longueur d’avance. Son
âge d’or est même largement antérieur à l’époque qui nous intéresse :
de l’arrivée du Flamand Adrian Willaert en 1527, qui va faire de
la chapelle de Saint-Marc l’une des plus brillantes d’Europe, jusqu’à
la mort de Monteverdi en 1643, Venise connaît une période florissante.
Puis, avec le rôle de capitale incontestée de l’opéra qu’elle joue
au xviie siècle et les lumineuses productions instrumentales
de Marcello, Albinoni ou Vivaldi au début du xviiie,
l’art musical et la population vénitienne vont continuer de fusionner
en une surprenante alchimie qui rend perplexes les étrangers de
passage : « L’affolement de la nation pour cet art est
inconcevable », note Charles de Brosses.
C’est à ce titre qu’il nous semble intéressant
de raconter dans les pages qui vont suivre ce qu’a été la vie quotidienne,
musicale et festive, à Venise aux xviie et xviiie siècles,
en rappelant, grâce à de nombreux documents
d’archives, mémoires de voyageurs, correspondances de Vénitiens
ou d’étrangers, essais sur les xviie et xviiie siècles,
les multiples connexions qui existent entre la musique et la société
vénitiennes.
L’époque choisie est celle d’Antonio Vivaldi,
né, rappelons-le, en 1678 et mort en 1741. Sans doute une nouvelle
biographie du maestro serait-elle intéressante pour mieux
comprendre le personnage et la période traversée. Mais l’on sait
que les documents sur le compositeur sont rares : les témoignages
parlant de lui demeurent peu nombreux et les lettres de sa main,
connues aujourd’hui, ne sont que treize en
tout et pour tout, limitées à la période 1736-1739. C’est ce qui
explique le peu de monographies consacrées
à l’auteur des Quatre Saisons jusqu’à ce jour.
Cela dit, l’époque de Vivaldi est en tout
point passionnante : sa jeunesse est marquée par l’apogée de
l’opéra vénitien, genre populaire par excellence, mais protégé et
développé par les grandes familles patriciennes ; la première
moitié du xviiie siècle constitue la période de
gloire des Ospedali, où se produisent les meilleures musiciennes
et chanteuses d’Italie ; elle est aussi l’époque où Venise
triomphe dans le domaine instrumental, notamment avec les célèbres
concertos de Vivaldi, dont l’Europe s’empare très rapidement. Pendant ce temps monte en puissance le tourbillon paroxystique
des fêtes et du carnaval dans lequel est entraînée la Sérénissime,
un demi-siècle avant sa chute définitive.
2) La musique partout et
à tout moment de la vie
Peu de peuples se sont autant exprimés par
la musique que les Vénitiens. « On chante dans les places,
dans les rues et sur les canaux, écrit Goldoni ; les marchands
chantent en débitant leur marchandise, les ouvriers chantent en
quittant leurs travaux, les gondoliers chantent en attendant leurs
maîtres [i] . » Marchands et gondoliers
ne représentent qu’un faible raccourci d’une société entièrement
tournée vers les plaisirs de l’oralité et de la musique : dans
cette Venise de la République, de la classe la plus noble jusqu’aux orphelines
des Ospedali et aux humbles pêcheurs, du Bucentaure à la
plus modeste barque, hommes, femmes et enfants vivent en musique,
s’expriment en musique.
Cette pratique quotidienne dans tous les
lieux de la ville et de la lagune, à travers tous les gestes de
la vie, ne cesse de frapper les voyageurs des xviie et
xviiie siècles. Ils ont peine à admettre qu’un
musicien ambulant puisse jouer comme un virtuose, qu’un gamin à
moitié nu sache triller comme un rossignol, tandis que les pêcheurs
qui rentrent le soir communiquent en chantant avec leurs femmes
restées sur la rive. La musique semble un besoin de la nature, on
l’aime spontanément, sans se poser de questions, comme on remarque
une jolie femme ou qu’on admire un coucher de soleil.
L’omniprésence de l’élément aquatique, les
incessants déplacements en barques et toute cette vie lagunaire
qui se déroule avec une lenteur que ne connaissent pas les autres
nations, ont favorisé l’abondance et la richesse d’un répertoire
de chants de gondoliers (canzoni da battello) qui font l’admiration
de tous les voyageurs. En fait, dès le xve siècle,
on a pu assister à la floraison d’une poésie lyrique en musique
de caractère populaire. On l’appelle Justiniana, du nom d’un
noble vénitien, Leonardo Giustinian, qui était à la fois poète,
musicien et homme d’Etat, tout en appartenant à l’une des plus anciennes
familles de la ville. La grande vogue de sa production va lancer
une longue tradition qui perdure encore au xviiie siècle.
Jean-Jacques Rousseau, pendant son séjour à Venise, est émerveillé
par cet art populaire si naturel, jamais vulgaire (« En écoutant
des barcarolles, je trouvais que je n’avais pas ouï chanter jusqu’alors
[ii] »), expliquant ce don inné par l’habitude qu’ont
les gondoliers d’aller au théâtre pour y écouter de la musique.
Dans son Dictionnaire de musique, il les définit comme des
« chansons en langue vénitienne, que chantent les gondoliers
à Venise. Quoique les airs des barcarolles soient faits pour le
peuple, et souvent composés par les gondoliers mêmes, ils ont tant
de mélodie et un accent si agréable, qu’il n’y a pas de musicien
dans toute l’Italie qui ne se pique d’en savoir et d’en chanter
[iii] ».
De retour en France, Rousseau va tenter de
faire découvrir à tous ceux qui apprennent le chant, ces mélodies
qu’il qualifie d’« italiennes » et qui sont en fait des
barcarolles de gondoliers pour lesquelles les mélomanes de nombreux
pays se passionnent désormais. Cette publication de Canzoni da
battello date de 1753 et suit de peu celles de l’éditeur anglais
Walsh. A Venise même, les visiteurs du xviiie siècle
se précipitent pour acheter les textes manuscrits de ces chansons,
comme le font les touristes actuels pour un bibelot.
On pourrait penser tout d’abord que ces barcarolles
de gondoliers, qui atteignent un haut degré de raffinement poétique
et musical, véhiculent les principales qualités de ce peuple :
ce que l’on pourrait appeler « l’âme vénitienne », faite
de sensibilité, d’innocence, de joie de vivre et de goût pour les
passions amoureuses. Mais en fait les textes utilisés par les gondoliers
sont le plus souvent des vers d’opéras à la mode, arrangés en dialecte,
ou mieux encore des poèmes du Tasse que les gondoliers semblent
fort bien connaître sans jamais l’avoir lu : « N’oublions
pas de remarquer, à la gloire du Tasse, que la plupart des gondoliers
savent par cœur une grande partie de son poème de la Jérusalem
délivrée, que plusieurs le savent tout entier, qu’ils passent
les nuits d’été sur leurs barques à le chanter alternativement d’une
barque à l’autre, que c’est assurément une belle barcarolle que
le poème du Tasse, qu’Homère seul eut avant lui l’honneur d’être
ainsi chanté, et que nul autre poème épique n’en a eu depuis un
pareil
[iv] ». Bel hommage en vérité, confirmé quelque temps
plus tard par Goethe, qui entend ces stances du Tasse interprétées
par les gondoliers de la façon la plus accomplie.
On entend les bateliers chanter des vers
avec élégance et gravité, puis se répondre les uns et les autres,
d’une gondole à l’autre : bientôt dix ou douze d’entre eux
se relaient et s’échangent tel ou tel verset du poème, pour aller
aussi loin que leur mémoire le permet. Aucun journal vénitien ne
manque de relater l’atmosphère unique qui règne sur les canaux,
notamment pendant la saison estivale : « Chaque nuit,
raconte le journal Pallade Veneta [1] , les mélodies résonnent sur ces canaux en d’allègres
et variées sérénades derrière lesquelles, outre ceux qui y assistent
depuis les fenêtres, suivent d’innombrables barques pour profiter
des joyeux effets qu’elles occasionnent [v] ... Cette saison ont lieu de joyeux
dîners en barques sur ces canaux ; l’oreille est charmée par
les voix et les symphonies qui remplissent l’air de très douces
mélodies musicales
[vi] ... » Mêmes litanies dans la Guida de’ Forestieri
(Guide des Etrangers) : « On a l’habitude de faire
beaucoup de musique dans les barques, mais quand cela arrive c’est
seulement en période estivale, après le dîner, le plus grand concours
de barques se passant sur le Grand Canal
[vii] ... »
En règle générale, les chansons conservées
dans les bibliothèques vénitiennes [viii] comportent la mélodie (strophique)
et la basse continue, parfois même la seule ligne
de chant. Une reconstitution s’impose donc pour pouvoir les interpréter
avec accompagnement aujourd’hui. L’amour demeure le thème central
de ces strophes en dialecte, comme le montrent ces trois chansons
résumées ainsi que les thèmes qu’elles développent :
L’adieu inconsolable : « Je
me meurs car je dois t’abandonner. Je dois partir ailleurs et je
serai comme un homme enchaîné. Je ne croyais jamais souffrir autant :
mieux aurait valu mourir enfant. Adieu à jamais, qui peut diminuer
mes larmes ? Adieu ma belle. »
L’amour coquin : « Enfant
j’ai vécu de lait et maintenant je vous cède le lait et je garde
les tétons. Ce sont les seuls qui ne m’ont pas lassé et dont je
ne me lasserai pas. »
L’hymne à la vie : « J’ai
la joie au cœur et, en toute liberté, je jouis de la vie, à la campagne,
au palais ou en gondole ; au soleil ou sous la pluie, tout
respire l’amour [ix] . »
Voilà bien tout un répertoire de chansons
de battellerie et de stances qui fascinera bientôt la génération
romantique et inspirera les plus belles barcarolles vocales et instrumentales
d’un Mendelssohn ou d’un Chopin.
Le ravissement poétique et musical qu’éprouvent
les voyageurs de passage à Venise s’accompagne aussi d’une profonde
admiration pour la qualité de l’interprétation et la compétence
de ces gens du peuple qui n’ont reçu aucune éducation musicale particulière.
C’est peut-être là que nous touchent le plus les mémoires et récits
du xviiie siècle, notamment lorsqu’ils insistent
sur ce sens inné de la musique collective, à deux ou plusieurs voix,
preuve à la fois de dons peu communs et d’un parfait naturel dans
ce qu’il conviendrait d’appeler aujourd’hui une « pratique
amateur » : « De partout, écrit Burney vers 1770,
on n’entend que des chants ; que deux hommes, même de la plus
basse classe, se promènent bras dessus bras dessous, ils semblent
s’entretenir en chantant ; dans l’eau, sur les gondoles, il
en va de même ; pas de mélodies sans une seconde voix ;
pas d’air qui ne devienne un duo... Cette nuit est passé sur le
Grand Canal un bateau qui portait un bon orchestre composé de violons,
flûtes, cors, contrebasses, timbales, et une voix de ténor assez
bonne ; par chance il s’est arrêté près de la maison où je
loge ; il s’agissait d’une manifestation de galanterie d’un
amoureux qui donnait la sérénade à sa belle [x] . » Même remarque, trente ans plus tôt,
chez Grosley : « Sur la Piazza, un homme de la
lie du peuple, un cordonnier, un forgeron avec les habits de son
métier, commence une aria ; d’autres gens de sa sorte
se joignent à lui, chantant cette aria à plusieurs parties
avec une justesse, une précision et un goût qu’à peine rencontre-t-on
parmi le plus beau monde de nos pays septentrionaux [xi] . » Dans ces deux témoignages,
comme dans celui qui va suivre, se greffe avec évidence un étonnement
supplémentaire : compte tenu du mépris que des voyageurs de
leurs rang et qualité témoignent envers le petit peuple, habituellement
insignifiant à leurs yeux, l’absolue beauté de ce qu’ils entendent
les force à oser comparer ces humbles popolani aux concitoyens
mieux nés et plus instruits de leur pays d’origine. D’où ce décalage
qui ne cesse de se faire sentir, pendant plusieurs siècles, entre
l’Italie musicale et les autres pays. « La musique ne s’est
pas fixée au monde galant, ajoute le Français Ange Goudar ;
elle a percé jusque dans le monde des mendiants ; les pauvres
demandent l’aumône en chantant... Je suis fâché que vous ne soyez
pas ici, Milord, car je vous donnerais un grand concert au milieu
de la place Saint-Marc, exécuté par cinquante musiciens, gueux de
profession, qui tous ensemble feraient autant de bruit que l’Opéra
de Paris. Il ne faut pas vous imaginer que ces virtuosi lisent
la musique à livre ouvert, car la plupart sont aveugles
[xii] . » Or c’est précisément parmi les gens du peuple
de ce quartier de Saint-Marc, entre la basilique et les ruelles
voisines de San Giovanni in Bragora, qu’apparaît la famille Vivaldi,
elle aussi entièrement tournée vers la musique.
3) Peut-on vraiment connaître
Vivaldi ?
Fil conducteur de notre étude, Vivaldi apparaîtra
ici et là, parmi les jeunes filles de la Pietà, à l’opéra
ou lors de divers événements civils et religieux. Peu de villes
des xviie et xviiie siècles ont été aussi
intimement associées à un compositeur. On avancera bien sûr les
noms de Mozart et de Salzbourg, mais l’on sait que l’auteur de Don
Giovanni n’aimait pas sa ville natale et encore moins les autorités
dont il dépendait. C’est plutôt Prague qu’il faudrait lui associer,
tant pour l’affection qu’il portait à cette ville que pour les succès
qu’il y remporta. L’autre exemple, plus proche du nôtre, pourrait
être Bach et Leipzig. Le Cantor y passa vingt-sept années et y produisit
la part la plus considérable de son œuvre ; son attachement
pour cette ville fut certain, même s’il n’y obtint pas plus de reconnaissance
et de gratitude de la part des autorités que Vivaldi à Venise. Mais
Bach, on le sait, n’était pas l’homme d’une seule ville : n’y
a-t-il pas aussi, dans sa vie comme dans son œuvre, le Bach de Weimar
ou le Bach de Köthen ?
L’auteur des Quatre Saisons est certainement
un exemple assez rare de fusion absolue entre une ville, un homme
et une œuvre. D’abord parce que Vivaldi y naît et y passe sa vie,
à l’exception de cette douloureuse tentative d’expatriation à Vienne,
les derniers mois de son existence. Mais aussi et surtout parce
que tout dans sa musique instrumentale et vocale reflète le style
enjoué, les couleurs tantôt chatoyantes tantôt voilées, l’atmosphère
liquide et transparente de Venise. Vivaldi et Venise ne font qu’un.
Mais peut-on connaître réellement ce compositeur
autrement que par l’analyse de son œuvre, riche de quelque sept
cent cinquante partitions recensées jusqu’à ce jour ? Peut-on
brosser en quelques lignes le portrait de cet homme qui semble planer
sur sa ville et son temps, tout en conservant une immense part de
mystère ? Nous l’avons dit : les lettres de lui sont insignifiantes,
à l’exception d’une seule où il se confie un peu et évoque sa difficulté
d’exercer la prêtrise à laquelle il était destiné. Nous ne sommes
pas plus gâtés par les témoignages de ses contemporains, rares et
succincts : quelques voyageurs le citent plus qu’ils ne le
racontent, car le saisissement qu’ils éprouvent devant cette ville
de Venise aux institutions et aux mœurs hors de toute norme, les
pousse dans leurs commentaires vers le collectif plutôt que vers
l’individuel. Bien des zones d’ombre demeurent donc et, à moins
de découvrir un jour de nouveaux documents enfouis ici ou là, il
sera toujours difficile d’écrire une biographie du « Prêtre
roux » sans retomber sur des événements connus ou des traits
de personnalité assez généraux. Même si nous retrouverons Vivaldi,
au fil des différents chapitres, immergé dans la société musicale
de son temps, contentons-nous pour l’instant de quelques rappels
indispensables, notamment sur ses premières années et ses études
religieuses, avant son entrée à la Pietà.
La couleur rousse des cheveux semble avoir
été en effet la marque de fabrique familiale. Celui que tout Venise
appellera le « Prêtre roux » est le fils d’un violoniste
de Saint-Marc, Giovanni Battista Vivaldi, déjà embauché dans l’orchestre
de la basilique sous le surnom de « Jean-Baptiste Roux »
(rosso en italien). Ce père comptera certainement parmi les
très bons violonistes de son temps puisqu’il sera pris comme « maître
d’instruments » à l’Ospedale dei Mendicanti, en 1689,
avant d’être cité avec son fils parmi les éminents violonistes vénitiens
dans le « Guide des étrangers » (Guida de’ Forestieri)
de 1713.
Antonio Lucio est l’aîné des six enfants
de Giovanni Battista et Camilla : il naît le 4 mars 1678 (sa
date exacte de naissance n’a été retrouvée qu’en 1962 !) et
est ondoyé à la maison le jour même, en raison d’une fragilité de
santé qui peut déjà expliquer ses difficultés futures (l’acte de
baptême parle même de « danger de mort »). Un baptême
plus officiel aura lieu le 6 mai suivant à S. Giovanni in Bragora,
son église paroissiale. Une plaque apposée sur la façade de cet
édifice rappelle l’événement au promeneur moderne, charmé par l’atmosphère
si calme, presque villageoise, de cette petite place tant de fois
traversée par Antonio.
La musique est bien sûr au centre de la vie
familiale et c’est de son père qu’Antonio reçoit ses premières leçons
de violon et de clavecin. Mais quid de ses études véritables,
de ses autres maîtres de musique ? C’est la première zone d’ombre
concernant Antonio ; de nombreux musicologues ont dû échafauder
des suppositions concernant ses formateurs : le grand Giovanni
Legrenzi, mort quand Antonio avait douze ans, les frères Spada,
prêtres et musiciens tous les deux, ou plus vraisemblablement le
père Partenio, primo maestro à Saint-Marc, résidant lui aussi
dans la paroisse de S. Giovanni in Bragora ? Une chose est
certaine : le jeune homme est programmé pour être prêtre ;
c’est là un « débouché » logique à cette époque, notamment
dans les familles nombreuses : le droit d’aînesse n’existant
pas à Venise, un enfant prêtre évitera la dispersion des biens familiaux
tout en s’assurant une bonne culture et un emploi aussi stable que
prestigieux. Les étapes seront donc franchies avec une régularité
métronomique : la tonsure et les ordres mineurs à quinze ans,
en 1693, les ordres majeurs en 1699 et la prêtrise le 24 mars 1703,
un peu plus de cinq mois avant son entrée comme maître de violon
à la Pietà.
Hormis les dates de ses études religieuses,
peu d’événements saillants viennent marquer ses années de jeunesse,
à l’exception de cette messe de minuit de 1696 qui va en quelque
sorte révéler les dons inouïs du jeune Antonio au public vénitien.
Il vient alors d’avoir dix-huit ans et a pu entrer à l’Arte dei
Sonadori (la Guilde des Instrumentistes) à laquelle appartient
tout musicien jouant en public et percevant une rémunération. Comme
nous le verrons dans un prochain chapitre, les cérémonies de Saint-Marc
sont particulièrement somptueuses et la musique y brille d’une
splendeur exceptionnelle. La basilique a obtenu une dispense du
pape pour dire la messe de minuit deux heures avant le coucher du
soleil, en plus de la messe traditionnelle du matin de Noël. Lors
de cette cérémonie de la veillée, il est devenu habituel d’inviter
quelques chanteurs et musiciens extérieurs, pour donner un éclat
supplémentaire à cette fête. Du côté des chanteurs, ce sont avant
tout les grands castrats de l’opéra qui viennent animer ces messes,
bien contents de trouver des contrats supplémentaires en une période
de l’année où les théâtres se voient contraints de faire relâche.
Le public patricien ou populaire de Venise, qui les applaudit au
théâtre depuis plusieurs semaines, se montre bien heureux de retrouver
ses « stars » du moment dans des motets de Noël.
Antonio Vivaldi fait donc sa première grande
apparition publique au violon, devant la foule de Saint-Marc, pendant
cette même cérémonie : l’histoire ne dit pas s’il joue en concerto
avec plusieurs autres instrumentistes ou s’il lui est permis d’exécuter
quelques solos pour montrer sa prodigieuse virtuosité. Ayant reçu
les ordres mineurs, on le présente déjà comme « l’abbé Vivaldi ».
Cette combinaison prêtre-violoniste n’a certes rien d’étrange en
cette fin de xviie siècle, pas plus que la combinaison
prêtre-compositeur ; seule la triple vocation de prêtre, compositeur
et violoniste demeure beaucoup plus rare en ce temps. Lorsqu’on
publiera la liste des musiciens appartenant à la Guilde des Instrumentistes,
en 1711, 12 prêtres seront nommés sur 196 membres. Être ecclésiastique
et jouer dans un orchestre est parfaitement admis et, Venise se
montrant particulièrement tolérante en de nombreux domaines, il
ne sera pas non plus impossible de voir des prêtres se produire
dans l’orchestre d’un opéra. Vivaldi sera donc connu de tous, sans
que cette prêtrise soit occultée pour autant dans les documents
et chroniques du temps. « Il est très courant, écrit l’Anglais Edward
Wright en 1720, de voir des prêtres à l’orchestre. Le célèbre Vivaldi
(qu’on appelle le Prêtre roux), renommé chez nous pour ses
concertos, les dépassait tous
[xiii] . »
Il est aujourd’hui notoire que Vivaldi n’a
en fait jamais exercé son métier de prêtre, à l’exception des toutes
premières années : tout laisse à penser que cette « vocation »
apparue dès l’enfance émane davantage de sa famille que de lui-même ;
c’est une situation courante à une époque où la carrière ecclésiastique
est envisagée pour cent raisons autres que la simple conviction
profonde. Vivaldi ne va pourtant pas trahir le sacrement qu’il a
reçu, peut-être même continuera-t-il à dire la messe en privé, pour
son père notamment. Mais sur un plan officiel, il réussira à convaincre
sa hiérarchie de l’impossibilité de conjuguer une santé précaire
(des crises d’asthme probablement sérieuses) avec son ministère.
Il est clair que la musique est sa vie et que, sans renier ni sa
foi ni les sacrements, elle l’occupe tout entier, chaque jour que
Dieu fait, avec passion.
C’est l’une des rares lettres vraiment significatives
adressées par Vivaldi au marquis Bentivoglio de Ferrare (c’est-à-dire
non centrée sur des affaires strictement professionnelles de contrats
et d’appointements) qui nous donne des explications sur sa santé
et son impossibilité d’accomplir son devoir de prêtre. Elle est
écrite quatre ans avant sa mort, en 1737.
« Voilà ving-cinq ans que je ne dis pas la
messe, et je ne la dirai plus jamais, non par interdiction ou ordre,
comme Son Eminence peut s’en informer, mais de mon choix propre,
et cela en raison d’un mal dont je souffre a nativitate (de
naissance) et qui m’oppresse.
« A peine ordonné prêtre, j’ai dit la
messe une année ou un peu plus, puis j’ai abandonné après avoir
dû quitter trois fois l’autel sans la terminer, à cause de ce même
mal. Pour cela je vis presque toujours à la maison, et je ne sors
qu’en gondole ou en carrosse, car le mal de poitrine ou l’étroitesse
de poitrine m’empêche de marcher.
« Pas un cavaliere ne m’appelle
chez lui, pas même notre prince, car tous sont informés de ma déficience.
Ordinairement je peux sortir sitôt le repas, mais jamais à pied.
Voilà la raison pour laquelle je ne célèbre pas la messe. Je suis
allé pour l’opéra à Rome, trois carnavals de suite, et Votre Excellence
le sait, je n’ai jamais demandé la messe, mais j’ai joué au théâtre
et l’on sait bien que Sa Sainteté elle-même a voulu m’entendre jouer
et m’a adressé mille compliments. J’ai été appelé à Vienne et je
n’ai jamais dit la messe. A Mantoue j’ai été trois ans au service
du très pieux prince de Darmstadt... Mes voyages m’ont toujours
coûté beaucoup d’argent, car je les ai toujours faits avec quatre
ou cinq personnes qui m’assistent.
« Tout ce que je peux faire de bien,
je le fais chez moi et à ma table de travail
[xiv] . »
Si Vivaldi, dans cette apologie de sa vie,
prend tant de précautions pour se justifier, c’est avant tout parce
qu’il veut montrer que ses relations avec Anna Giraud (Giró,
à l’italienne) et sa sœur, dont il partage quasiment l’existence
depuis quatorze ans, sont des relations tout à fait honnêtes, et
que le fait qu’il ne dise pas la messe n’a rien à voir avec cette
durable relation professionnelle et amicale.
Nous reviendrons bien évidemment, en abordant l’opéra à Venise et
son public, sur cet étrange « couple » formé par Vivaldi
et Anna Giró. Mais, en admettant que les relations entre ces deux
êtres aient toujours été aussi chastes et désintéressées qu’Antonio
a bien voulu l’affirmer, c’est un autre mystère qui plane sur cette
lettre. Que Vivaldi n’ait pu poursuivre son sacerdoce pour raison
de santé et ait obtenu l’assentiment des autorités religieuses,
est tout à fait plausible dans le contexte d’une époque qui est
loin de manquer de prêtres et les tolère tout à fait dans des activités
musicales. Il est plus étonnant, en revanche, qu’on n’ait jamais
remarqué le décalage entre une santé soi-disant déficiente et l’hyperactivité
d’un homme qui a mené trois vies en une, a enseigné plusieurs instruments,
mené chœurs et orchestres à la baguette, composé la masse d’ouvrages
que l’on sait, voyagé partout pour se faire l’imprésario de ses
propres opéras et les diriger, le tout avec une résistance physique
hors du commun. La musique est pour lui une fontaine de jouvence
sans commune mesure avec la vie sacerdotale.
A ce premier stade de notre étude, peut-on
parvenir à définir la personnalité et le caractère du « Prêtre
roux » ? N’est-ce pas déjà une gageure lorsqu’on observe
ce talent de commediante, tragediante, dont il fait preuve
dans une telle lettre ? Partons de quelques témoignages. Fourbe
et âpre en affaires, Vivaldi l’est indiscutablement. Jusqu’à la
malhonnêteté et l’immoralité, comme on l’a écrit parfois ?
Rappelons-nous que l’opéra, principal divertissement de l’époque,
est aussi le plus gros marché financier dans le domaine artistique.
Des sommes considérables sont constamment négociées par les imprésarios
au sujet de la partition qu’on va mettre en scène, des appointements
considérables qu’il conviendra de donner aux grands chanteurs du
moment... Le « marché » de l’opéra connaît les lois inexorables
du profit et de la concurrence ; tous les coups sont permis.
Ce qui a pu choquer est qu’un prêtre, car il
le reste aux yeux de tous, puisse entrer et se complaire dans ces
tractations et fourberies en tous genres avec, dans ses lettres,
les arguments mielleux d’un arracheur de dents. Il n’en est pas
moins rapace pour vendre ses concertos, comme le raconte le président
de Brosses : « Vivaldi s’est fait de mes amis intimes,
pour me vendre des concertos bien chers. Il y a en partie réussi,
et moi, à ce que je désirais, qui était de l’entendre et d’avoir
souvent de bonnes récréations musicales : c’est un Vecchio
(vieux) qui a une furie de composition prodigieuse. Je l’ai ouï
se faire fort de composer un concerto, avec toutes ses parties,
plus promptement qu’un copiste ne le pourrait copier [xv] . »
C’est là le revers de la médaille pour un
tel boulimique de compositions : Vivaldi séduit ceux qui l’approchent
par son tempérament passionné pour la musique et son débordement
d’enthousiasme, qualités qui rejaillissent dans ses innombrables
concertos. Un récit célèbre de Carlo Goldoni montre à la fois l’agitation
anxieuse et les débordements de joie dont le Prêtre roux est capable
à quelques minutes d’intervalle. Le jeune Goldoni est envoyé chez
le musicien pour effectuer les changements nécessaires dans son
opéra La Griselda, afin de le raccourcir et de mieux adapter
certains passages au goût des chanteurs. Or il s’agit précisément
d’Anna Giró, « protégée » de Vivaldi qui demande un air
d’agitation passionné, avec des soupirs, de l’action, du mouvement,
plutôt que l’air pathétique qui est prévu à l’origine. Le poète
demande à voir le drame : « Oui, oui, je le veux bien,
répond le maestro ; où est donc fourrée Griselda ?
Elle était ici... Deus in adjutorium meum intende. Domine...
Domine... Domine... elle était ici tout à l’heure.
Domine ad adjuvandum
[2] ... Ah ! la voici ! » Goldoni propose alors de
retoucher tout de suite la scène concernée, sur place, à la grande
stupéfaction de Vivaldi qui n’imagine pas que cela soit possible,
puis termine ainsi son récit :
« L’Abbé en se moquant de moi me présente
le drame, me donne du papier et une écritoire, reprend son bréviaire,
et récite ses psaumes et ses hymnes en se promenant. Je relis la
scène que je connaissais déjà ; je fais la récapitulation de
ce que le musicien désirait, et en moins d’un quart d’heure, je
couche sur le papier un air de huit vers partagé en deux parties ;
j’appelle mon Ecclésiastique et je lui fais voir mon ouvrage. Vivaldi
lit, il déride le front, il relit, il fait des cris de joie, il
jette son office par terre, il appelle Mademoiselle Giró. Elle vient ;
ah ! lui dit-il, voilà un homme rare, voilà un poète excellent :
lisez cet air, c’est Monsieur qui l’a fait ici, sans bouger, en
moins d’un quart d’heure ; et en revenant à moi : ah !
Monsieur, je vous demande pardon ; et il m’embrasse, et il
proteste qu’il n’aura jamais d’autre poète que moi. Il me confia
le drame, il m’ordonna d’autres changements ; toujours content
de moi, et l’opéra réussit à merveille
[xvi] . »
On le voit dans ce témoignage : Vivaldi
est un homme survolté qui brasse beaucoup de choses en même temps,
s’agite, s’inquiète, reçoit froidement Goldoni pour ensuite lui
bondir dans les bras et le porter aux nues. Toute sa vie, le Prêtre
roux s’angoisse, fulmine, jubile, explose de colère comme de joie.
Son impatience est notoire et « sa furie de composition »,
comme l’écrit le président de Brosses, le pousse à tout faire à
la hâte. On lit ainsi sur certaines de ses partitions « musique
faite en cinq jours », comme d’autres exhiberaient un trophée.
Sa phobie de la relecture est telle qu’il transmet souvent aux copistes
des pages cousues d’erreurs, de distractions ou d’omissions. Selon
toutes les lois du monde baroque, seule compte pour lui la jouissance
de l’instant créatif, au point de préférer cumuler à lui seul les
charges de compositeur, d’instrumentiste, de négociant en partitions
et d’imprésario. Dieu sait pourtant que les finances ne lui sourient
pas toujours ! « Pour mon malheur, écrit-il, je suis emberlificoté
dans l’opéra qu’on donnera en mai et qui montera à dix-neuf mille
ducats de dépenses. Oh bestialité de notre époque [xvii] ! »
Que penser enfin des portraits du compositeur
qui ornent nos livres de musique ? Et que peuvent-ils nous
apprendre ? Pas grand-chose à attendre du délicat portrait
présumé de Vivaldi, avec une plume et un violon, aujourd’hui à Bologne :
il est trop beau pour être vrai et s’éloigne par trop des portraits
les plus vraisemblables. C’est du côté des caricatures qu’il faut
plutôt chercher la vérité car, si elles exagèrent bien sûr le trait,
elles captent mieux la physionomie d’un homme toujours survolté,
certes jovial, mais très directif et probablement acariâtre en fin
de vie (d’où le peu sympathique terme de Vecchio utilisé
par Brosses). Les plus intéressantes sont celles de Ghezzi et de
François Morillon La Cave : elles datent respectivement de
1723 et 1725, alors que le maestro a environ quarante-cinq
ans. Les similitudes sont nombreuses : grands yeux orbiculaires,
forte arcade sourcilière avec sourcils très fournis, menton assez
long et visage oblong. Le nez est plus ou moins crochu selon les
cas et une fossette égaie le centre du menton. Plusieurs spécialistes
de la morpho-psychologie moderne ont vu en lui un homme austère
et obstiné, capable de moments d’exaltation et de joie débordante,
pas toujours sympathique pour son entourage mais convaincu et entier
dans ses choix et ses passions, toujours soucieux d’être le personnage
central, l’homme-clé d’une situation, si embrouillée soit-elle.
On est loin de l’asthmatique souffreteux !
Mais à travers tous les témoignages écrits
en notre possession, c’est l’image d’un fieffé coquin qui nous reste,
lorsqu’il affirme avoir composé quatre-vingt-quatorze opéras et
n’en a écrit qu’une petite cinquantaine ; ou lorsqu’il se montre
toujours prêt à « refiler » un concerto au meilleur prix,
à proposer pour « neuve » une musique « d’occasion »
ou à conclure un marché à son avantage, en parfait Vénitien de son
temps, conscient de sa valeur et de la rude concurrence ambiante.
Gare à celui qui lui propose un contrat de 90 sequins au lieu de
100 ! L’Allemand Uffenbach restera éberlué de ses rencontres
avec le Prêtre roux. Un jour qu’il l’invite chez lui, le voyageur
lui parle de certains concertos grossos qu’il aimerait emporter
dans son pays et lui en commande quelques-uns, non sans avoir pris
soin de lui faire adresser quelques bonnes bouteilles de vin. Trois
jours plus tard, Vivaldi frappe de nouveau à sa porte et lui remet
dix concertos qu’il prétend avoir écrits exprès pour lui, en trois
jours ! Non content de cette commande substantielle, le rusé
ecclésiastique en profite habilement pour proposer à son client
allemand quelques leçons de violon qui l’aideront à interpréter
sa musique avec buon gusto...
Ce qu’on appelle une affaire menée de main
de maître !
[1] Pallade Veneta, qui sera souvent cité dans
cet ouvrage, est un journal d’information paru de manière imprimée
en 1687-88, puis manuscrite à diverses périodes jusqu’au début
du xviiie siècle. Il est riche par la variété
des sujets abordés : théâtres, fêtes, musique, cérémonies
religieuses, littérature, faits politiques et anecdotes. Il pourrait
être comparé au Mercure Galant de Paris.
[2] « Dieu, viens à mon aide... Seigneur, hâte-toi
à mon secours... »
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