Premiers chapitres
Christophe Barbier
La Comédie des orphelins
Les vrais fossoyeurs du gaullisme
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Christophe Barbier, ancien normalien, est rédacteur en chef adjoint de L'Express. Il a déjà publié chez Grasset, avec succès, Les Derniers jours de François Mitterrand.

 

Jacques Chirac

Don Quichotte

'est le bruit de l'ambition. Dans la cour de l'Elysée, un fin gravier blanc recouvre le sol, que tous les jours les jardiniers ratissent en un étrange ballet. Pour gagner le perron, les visiteurs sont priés d'emprunter les trottoirs qui contournent la cour. Mais en quittant l'Elysée, rien ne les empêche de fouler le gravier et d'écouter son bruissement si particulier, ce chuchotement raffiné dont l'écho pianote sur les murs. Le mercredi, la cohue du Conseil des ministres livre un crépitement joyeux, sous les roues des voitures officielles. L'été, des orangers sont disposés au pourtour de la cour d'honneur, dont ils assourdissent très légèrement la musique, comme si les graviers soudain étaient emballés de velours. Jamais le Palais de l'Elysée n'est plus beau qu'alors, quand le soleil lui fait un crépi orangé. Le plus insolite spectacle qu'offre le bâtiment, c'est quand il s'arrondit en se reflétant sur le casque d'un garde républicain. La nuit, la cour est dans l'ombre et le gravier n'est plus foulé que par les carrés de lumière jetés des grandes fenêtres du premier étage, quand les lustres y sont allumés. A l'extinction des feux, on aperçoit toujours, à la lueur de quelque lampe de bureau oubliée, l'intérieur de ce vestibule qui, en haut de l'escalier, ouvre ses portes vers le Chef de l'Etat et ses principaux collaborateurs. Parfois, tandis que le drapeau tricolore qui domine l'Elysée claque au vent de la nuit, on distingue une silhouette immobile, qui se tient en retrait de la fenêtre mais regarde obstinément dans la cour : François Mitterrand !

Il n'y a pas de fantôme à l'Elysée, aucun Belphégor politique pour hanter les nuits de Jacques Chirac. Mais au premier étage, le Président de la République a laissé d'immenses portraits de ses prédécesseurs - hors Giscard. De Gaulle se tient debout dans un intérieur carrelé, une main sur un livre, l'autre sur une épée, en soldat-écrivain qui sut fondre ses deux talents en celui de politique. Pompidou a posé devant une fenêtre ouverte, un très moderne double vitrage de l'ère industrielle qui donne sur des arbres. Mitterrand a été saisi sur le perron de l'Elysée, devant ces bacs d'orangers qui font une ponctuation au quotidien élyséen. Dans l'escalier qui mène à l'étage présidentiel, un terrible bronze de Rodin accueille les visiteurs : un guerrier, surmonté d'un ange qui hurle, les yeux creux et la bouche insondable ; vision effrayante qui rappelle que nul n'entre ici en vainqueur s'il n'a livré la pire des batailles. Dans la salle d'attente, sans troubler le balancement de la pendulette Guydamour, les huissiers en queue de pie bleu marine, gilet rouge et nœud papillon blanc, vont et viennent, tandis que les photos dédicacées des équipes de France de football et de rugby jouent des coudes sur un meuble. Une petite salle verte, consacrée aux réunions, sépare le vestibule du bureau présidentiel : des oiseaux sont peints sur les murs, une pendulette et une sonnette en marbre marquée « Secrétariat du Président » sont posées sur la table, au milieu des sous-main et des crayons bien taillés. Sur la cheminée, un tronc d'arbre africain, creusé de deux grands trous et surmonté d'une tête, semble mener les débats.

Dans son bureau, le Président a disposé quelques œuvres qu'il affectionne : un aurochs en marbre vert poli, une statuette sud-américaine qui lève les bras, une pierre monolithe verte de 30 centimètres de haut, un bronze informe à la vague silhouette chevaline, deux rhinocéros face à face et un autre, imposant, à la carapace hérissée qui lui fait comme une armure. Une gravure représente, elle aussi, un rhinocéros. En janvier 2000, Chirac a poussé un peu tous ces objets pour installer une superbe tête chinoise qu'il présente à ses visiteurs : « Song, xe ou xie siècle. Avant, elle était dans un couloir à côté, mais je ne la voyais jamais. Là, c'est mieux. Je l'ai achetée à Hong Kong il y a trente ans. Aujourd'hui, je ne pourrais plus, ce serait trop cher. » La princesse chinoise sourit. Jacques Chirac, quand il parle, avance loin ses pieds chaussés de mocassins à pompons qu'il agite parfois, sans s'en rendre compte, au rythme de la grosse pendule qui somnole derrière lui. Pour mieux convaincre son interlocuteur, il se penche vers lui, et lève ainsi les pieds arrière de son fauteuil, qu'il laisse ensuite s'enfoncer à nouveau dans le tapis : en Louis XVI, le mobilier national est solide... De sa fenêtre, il regarde le parc de l'Elysée, et au loin les vapeurs lumineuses des Champs. « Sept arbres sont tombés lors de la tempête de décembre 1999, se désole-t-il. Les plus vieux, les plus gros, les plus beaux. » Le pdg de Thomson Multimédia, Thierry Breton, a offert au Président un immense écran extra-plat 16/9 avec deux enceintes juchées sur des pieds. « C'est très bien, assure Chirac, mais je crois que je ne sais pas bien m'en servir. D'abord, il faut deux télécommandes ; ensuite, ça fait un peu de bruit. » Joignant le geste à la parole, il allume son poste, et une explosion sourde fait trembler le lustre avant que l'image apparaisse. « Et c'est pareil quand je l'éteins. » Tel est le royaume de Jacques Chirac, où il reçoit sans solennité, glissant discrètement à l'huissier un bock de bière vide et raccompagnant ses visiteurs jusqu'à l'escalier. Le Président, qui s'est rendu fameux en faisant lui-même ses photocopies, n'est pas ici un monarque en ses dorures, il n'est pas non plus un hobereau aussi cossu que ses tapis. Il est un chevalier errant qui est arrivé. Depuis 1995, l'Elysée est le pied-à-terre de Don Quichotte.

Pour égayer ces grandes pièces, une série de tapisseries a été choisie par quelque facétieux décorateur. Elles forment une merveilleuse allégorie du pouvoir en général, et en particulier de son exercice par Jacques Chirac. Dans l'antichambre, la tapisserie s'intitule « Don Quichotte prend le bassin du barbier pour l'armet de Mambrin ». Au chapitre 45 de la Première partie de ses aventures, le chevalier de la Manche soutient mordicus que le bassin métallique du barbier est un demi-heaume d'or, jadis volé par Renaud de Montauban au roi Mambrin, et dont il a en personne dépossédé un soldat. Contre l'évidence, il plaide avec succès, provoquant une bagarre générale. Parce qu'il est fou, nul n'ose le contredire et il garde son trophée, établissant que la vérité est le récit le mieux défendu, et non le plus crédible. Adaptation poétique des vessies prises pour des lanternes, l'affaire de l'armet fonctionne aussi en politique : elle peut transformer une dissolution hasardeuse en habile manœuvre, un revirement sur le quinquennat en audace institutionnelle. Ce qui est important, c'est de ne pas douter un instant de ce que l'on affirme, et d'opposer son assurance à l'évidence. Telle est l'alchimie de la politique, qui peut transformer le fer-blanc de n'importe quel barbier en or. La deuxième tapisserie de l'antichambre, inspirée du chapitre 62 de la Seconde partie, s'appelle « Don Quichotte consulte la tête enchantée ». Abusé par don Antonio, Quichotte croit que le buste romain en bronze qui trône sur une table a en effet réponse à tout - alors qu'un mécanisme permet à un complice, caché à l'étage inférieur, de formuler des phrases assez absconses pour que chacun y trouve grande philosophie en n'apprenant que ce qu'il sait déjà. Chirac joue à merveille les deux rôles, questionneur naïf abusé par ses amis ou menteur habile qui sait dire ce que son interlocuteur veut entendre, sans l'avoir dit pourtant, ne formulant une vérité qui n'engage que ceux qui l'écoutent. Le maître Jacques de L'Avare est une version trop fruste de cette duplicité : la tête enchantée de Cervantès est bien plus subtile. Mais quiconque entre dans le bureau présidentiel ne sait s'il va être Quichotte ou tête... Dans son bureau, justement, le Président fait face à la plus savoureuse des tapisseries inspirées par le seigneur de la Manche. Le héros, affalé sur un large fauteuil, est entouré d'une assistance larmoyante. La scène puise son sujet dans l'ultime chapitre de l'épique existence et s'intitule : « Don Quichotte guéri de sa folie par la sagesse. » De retour dans son village, malade, il dort profondément, et se réveille désenchanté : « Félicitez-moi de n'être plus Don Quichotte de la Manche, mais Alonso Quixano, auquel sa bonne vie donna autrefois le surnom de Bon. (...) Maintenant les histoires profanes de la chevalerie errante me sont odieuses. Je reconnais ma folie, et le péril où m'a mis leur lecture. » Puis il meurt. La politique est folie, et Chirac n'obéit pas à la sagesse : car s'il renonce à l'aventure, il meurt.



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