PATRICK BARBIER
LA MAISON DES ITALIENS
Italianiste et musicologue,
Patrick Barbier est professeur à
l'Université Catholique de l'Ouest (Angers)
et membre de l'Académie de Bretagne et des
Pays de la Loire. Il a publié, entre autres,
une Histoire des Castrats (Grasset, 1989) et
une biographie de Farinelli (Grasset,
1994).
MAZARIN ET L'APPARITION DES
CASTRATS EN FRANCE
n
demi-siècle environ sépare
l'apparition des castrats dans le monde musical
italien de leur arrivée à Paris,
à la demande du cardinal Mazarin. Pendant ce
laps de temps, l'entrée d'abord
discrète de quelques sopranistes à la
Chapelle Sixtine durant les deux dernières
décennies du XVIe siècle, s'est
transformée dans la péninsule
italienne en un véritable engouement,
encouragé d'abord par les papes et les
grandes familles romaines, puis propagé par
la commercialisation du spectacle d'opéra au
XVIIe siècle.
C'est en 1599, rappelons-le, que le Vatican
reconnaît officiellement l'entrée de
castrats pour remplir les parties de soprano de la
Chapelle pontificale. En fait, voilà
déjà vingt ans que des sopranistes,
espagnols à l'origine, se sont
infiltrés dans le chur pontifical et
font preuve d'une suprématie vocale
indéniable sur les voix d'enfants et
de falsettistes utilisées jusqu'alors.
En pleine Contre-Réforme, à un moment
où l'Eglise catholique romaine cherche
à magnifier son image et réconforter
les fidèles ébranlés par le
schisme protestant, les castrats proposent un autre
type d'interprétation, une maturité
vocale et technique que n'avaient pas les enfants,
ainsi qu'une voix lumineuse, puissante,
aérienne sur laquelle l'âge ne semble
pas avoir de prise. Pour l'Eglise, les castrats
remplacent idéalement les voix de femmes,
toujours interdites dans la musique sacrée.
En moins de vingt ans, la Chapelle Sixtine ne
compte plus que des sopranos castrats, très
vite imitée par la plupart des grandes
maîtrises italiennes.
Il est vraisemblable que l'Eglise, qui s'est
toujours assez bien arrangée du
problème moral de la castration, avait
imaginé de réserver cette pratique au
service du pape et de quelques grandes
cathédrales. Elle ne prévoyait pas le
formidable débouché qu'allait
bientôt constituer l'opéra italien,
apparu vers 1600 à Florence et très
vite exploité avec génie par les
théâtres vénitiens ou romains.
C'est là que s'imposèrent les
castrats, devenus les protagonistes indispensables
de ce nouveau genre musical, recherchés et
de mieux en mieux rétribués par les
entrepreneurs de spectacles, adulés par le
grand public.
L'opéra devient en quelques années
un phénomène de masse, non plus
réservé à une élite,
mais ouvert à un public populaire (le
Théâtre San Cassiano de Venise est le
premier à ouvrir ses portes à toutes
les catégories sociales, en 1637).
Monteverdi et Cavalli à Venise, Landi et
Rossi à Rome, Cesti à Vienne,
confient leurs premiers rôles masculins
à des castrats dont la renommée
dépasse largement l'Italie. Après
plusieurs siècles de polyphonie, où
les voix se sont entremêlées avec
égalité, la monodie que propose
l'opéra, ce chant à une seule voix
qui va permettre de conférer une charge
dramatique et émotionnelle à toute
une série de personnages, favorise le jeu
scénique et la virtuosité des
chanteurs, et accentue un phénomène
que nous qualifierions aujourd'hui de
« star system ». Etoiles du
chant, véritables « dieux
absolus » de l'opéra, les
castrats, sopranos ou contraltos, sont aussi les
interprètes idéaux des grandioses
cérémonies religieuses romaines ou
des oratorios de Landi et Carissimi, qui ne sont
rien d'autre que des drames sacrés (au
même titre que l'opéra est un drame
profane).
En 1619, Loreto Vittori, le plus prodigieux des
premiers castrats du XVIIe siècle, est
admiré à Florence dans le Medoro de
Peri, puis il est admis en 1622 à la
Chapelle pontificale avant de triompher en 1642, au
palais Barberini, dans Il Palazzo incantato di
Atlante de Luigi Rossi. Partout où il chante
on assiège les palais, on se bouscule pour
pouvoir pénétrer dans les
églises. Baldassare Ferri, son contemporain
(ils sont nés respectivement en 1600 et
1610), est adulé si jeune à la
cathédrale d'Orvieto et à la Cappella
Giulia de Rome, que le roi Ladislas de Pologne
l'engage aussitôt à son service :
le castrat n'a que 15 ans et restera trente
ans dans ce pays. C'est pour lui que la reine
Christine de Suède met à disposition
son propre vaisseau royal, afin de pouvoir entendre
cette voix déjà légendaire,
chez elle à Stockholm. Même engouement
pour le Romain Marc'Antonio Pasqualini qui commence
sa carrière à
Saint-Louis-des-Français, puis se partage,
à partir de 1630, entre la Chapelle
pontificale et la création de somptueux
opéras chez les Barberini. Ces
interprètes, avec Atto Melani dont nous
parlerons bientôt et quelques autres encore,
forment la première génération
de grands chanteurs castrés. Lorsque les
années 1640 arrivent, leur popularité
est déjà immense et leur nombre,
encore modeste, s'apprête à
connaître un bond considérable au
cours de la seconde moitié du
siècle.
C'est alors que la France de Mazarin entre en
scène.
1) La Nouvelle Rome et l'arrivée des
Italiens
La France n'avait pas attendu le gouvernement
d'un cardinal italien pour inviter des musiciens
transalpins. François Ier, en son temps,
avait eu recours aux sacqueboutiers et
hautboïstes italiens pour compléter les
effectifs de sa musique. Près d'un
siècle plus tard, Henri IV, sous l'influence
de Marie de Médicis, avait reçu
fastueusement Caccini, l'un des deux
précurseurs, avec Peri, du stile
rappresentativo, fondement du tout nouvel
opéra. Une première confrontation
entre ces deux pays avait donc eu lieu au
début du XVIIe siècle, les uns
découvrant le ballet de cour français
et les autres le tout nouveau « drame en
musique » des Florentins. Marie et son
fils Louis XIII, lui aussi fervent admirateur de la
musique italienne, avaient à plusieurs
reprises fait appel à des troupes
mantouanes, venues représenter de petites
comédies en musique avec des décors
jugés somptueux pour l'époque.
Le goût de Louis XIII pour la musique
ultramontaine ne fut qu'amplifié par
l'arrivée au pouvoir du cardinal Jules
Mazarin, Romain d'origine, naturalisé
français en 1639. Avec la régente
Anne d'Autriche, il commença une ambitieuse
politique culturelle, persuadé que le
prestige de Paris et de la France dépendait
du rayonnement des arts et de la musique. Le riche
passé musical de Mazarin pendant les quelque
vingt-cinq ans qu'il avait passés à
Rome dans sa jeunesse, pouvait à lui seul
expliquer une telle passion pour la musique. Au
Collegio Romano, où il avait
été formé, Giulio avait eu
l'occasion d'exercer son talent de comédien
et de chanteur dans les imposants spectacles
sacrés, montés par les
Jésuites pour édifier spirituellement
leurs pensionnaires. Un peu plus tard, il avait
collaboré avec le cardinal Antonio Barberini
à la préparation du
célèbre drame sacré de Landi
Il sant'Alessio. Tout le baroque romain à sa
naissance était là, dans cet art
théâtral et sensuel, à la fois
grandiose et dynamique, répandu dans les
églises et les palais comme dans les
cérémonies religieuses, les
opéras ou les oratorios. Les grands travaux
de Pierre de Cortone, du Bernin ou de Borromini, la
musique de Rossi, de Landi ou de Benevoli, le faste
de la cour papale et de sa Chapelle, le
mécénat si productif des grandes
familles romaines (Barberini, Doria, Pamphily...),
tout concourait à servir cet unique mot
d'ordre qui semblait parcourir la ville : Roma
triumphans.
Pourquoi un tel objectif, qui était avant
tout un idéal artistique au service de
l'Eglise et de Rome, n'aurait-il pu être
reproduit ailleurs ? Paris ne pouvait-il
devenir à son tour une « nouvelle
Rome », dotée d'une politique
artistique aussi ambitieuse, qui ne manquerait pas
de rejaillir sur son gouvernement et sur sa
population tout entière ? La
somptuosité des spectacles italiens, leurs
voix insurpassables, leurs machines et leurs
décors, ne seraient-ils pas un
précieux soutien de sa politique ? Si,
pour Henri IV, Paris valait bien une messe, la
gloire du jeune roi et de la régente ne
profiterait-elle pas de l'italianisation des arts
et du goût ? D'esthétique, le
combat poursuivi par Mazarin devenait politique,
d'autant qu'il favorisait l'alliance avec les
grandes familles profrançaises d'Italie, les
Médicis, les Farnese, les Este et surtout
les Barberini.
On s'étonna bien sûr du choix de
Richelieu qui, près de mourir, nommait pour
son successeur cet étranger de basse
origine, chétif prince de l'Eglise
élevé à la pourpre sans avoir
jamais été prêtre. Son
gouvernement débutait mal, suscitant la
colère et la jalousie de beaucoup de
Français. Seule Anne d'Autriche, pour des
raisons sans doute plus personnelles que
politiques, demeurait « persuadée
que M. le Cardinal était le plus habile
homme de l'Europe1 ». Richelieu
n'aurait-il pas dit, selon les propos toujours
médisants de Tallemant des Réaux, que
Mazarin plairait à la régente parce
qu'il ressemblait au duc de Buckingham ? Avec
la mort de Louis XIII, la voie se trouvait
libre : aucune résistance ne pouvait
plus freiner l'ascension du ministre et son
désir de grandeur. Les pages qui suivent se
borneront tout naturellement à
évoquer le bilan musical du
« règne » de Mazarin. Il
ne faudrait pas en oublier pour autant le bilan
politique, même s'il n'a pas sa place
ici : l'historiographie moderne a
montré quel éminent serviteur de la
France il a été, quelle uvre
considérable il a accomplie en deux
décennies et combien le futur Louis XIV lui
est redevable pour tout ce qu'il a appris à
son contact, jusqu'à l'âge de
23 ans.
Mazarin au pouvoir, les Italiens,
répondant à un signal,
arrivèrent par groupes successifs de 1644
jusqu'à 1662, au point qu'on osa parler
d'invasion. Le compositeur et harpiste Marco
Marazzoli, les cantatrices Leonora Baroni et Anna
Francesca Costa, dite « la
Checca », les deux frères castrats
Jacopo et Atto Melani, firent leur apparition
dès 1644, suivis un an plus tard du
célèbre décorateur et
concepteur de machines du Teatro Novissimo de
Venise, Giacomo Torelli.
Qui sont donc ces premiers monstres
sacrés de la musique italienne en
France ? Leonora Baroni, bien que née
à Mantoue en 1611, est devenue depuis
quelques années l'amie du cardinal Antonio
Barberini et fréquente son palais. N'ayant
pas le droit, comme toutes les autres femmes, de
chanter sur une scène dans les Etats
pontificaux, Leonora tient un salon musical,
fréquenté par l'élite
artistique et musicale de son temps ; c'est
là qu'elle rencontre, entre autres, le jeune
Giulio Mazarini qui va bientôt se
résoudre à embrasser, sans vocation
aucune, la carrière ecclésiastique,
seul moyen de réussir à Rome dans la
diplomatie... et l'intrigue. Le violiste
André Maugars entend la jeune cantatrice en
1639, alors qu'elle a 28 ans, et sans vouloir
en faire « une merveille du
monde », lui reconnaît bien des
qualités techniques : « Elle
chante avec une pudeur assurée, avec une
généreuse modestie et avec une douce
gravité. Sa voix est d'une haute
étendue, juste, sonore, harmonieuse,
l'adoucissant et la renforçant sans peine et
sans faire aucunes grimaces. Ses élans et
ses soupirs ne sont point lascifs, ses regards
n'ont rien d'impudique et ses gestes sont de la
bienséance d'une honnête
fille...2 »
On ne sait avec précision si la
cantatrice a été pendant quelque
temps la maîtresse du futur cardinal.
Toujours est-il que dès 1643, Mazarin,
désormais aux commandes de la France, la
prie de venir parmi les tout premiers
invités italiens, ce qu'elle accepte
à condition que la demande vienne de la
reine Anne, cherchant ainsi à éviter
toute pensée malveillante. La reine
écrit donc et joint un beau pactole de
2 000 pistoles à son invitation.
Leonora se met en route avec l'homme qu'elle vient
d'épouser en 1641 et son amie la marquise de
San Vito. Admirée et honorée comme
une déesse du chant à son passage
à Florence, elle arrive sur les bords de la
Seine en avril 1644, accueillie avec transport par
la reine et le Cardinal ; tous deux,
dès ce jour, se pâment à la
moindre occasion de l'entendre et la couvrent de
cadeaux. Sans être une grande intellectuelle,
la reine Anne, douce et affable, a l'esprit
aisé et se pique d'aimer la comédie,
française ou italienne (jouée chaque
soir en alternance), et la musique.
« Elle se divertissait à se
promener les soirs ; elle faisait chanter
souvent la signora Leonor, una virtuosa, qui avait
la voix belle3. » Intéressante, en
revanche, est la réticence du public
français devant cette manière
d'interpréter qui lui est totalement
étrangère. Alors que le chant
français cultive une douceur paisible et une
délicate langueur, propre à rendre
les chagrins amoureux des airs de cour de Boesset,
les Italiens veulent, comme à
l'opéra, exprimer les affetti,
c'est-à-dire des passions, des états
émotionnels qui impliquent toute une gamme
de modulations dans la voix, de sanglots, de
gestes, d'effets dramatiques et de petits cris
expressifs, totalement inconnus à Paris. Ce
qu'exprimera Saint-Evremond, quelques années
plus tard : « Les Italiens ont
l'expression fausse, ou du moins outrée,
pour ne connaître pas avec justesse la nature
ou le degré des passions. C'est
éclater de rire plutôt que de chanter,
lorsqu'ils expriment quelque sentiment de joie.
S'ils veulent soupirer, on entend des sanglots qui
se forment dans la gorge avec violence... D'une
réflexion douloureuse, ils font les plus
fortes exclamations, les larmes de l'absence, ce
sont des pleurs de funérailles, le triste
devient lugubre dans leurs bouches ; ils font
des cris au lieu des plaintes dans la douleur et
quelquefois ils expriment la langueur de la passion
comme une défaillance de la
nature4. » Pour les courtisans de la
reine, déçus de ce qu'ils entendent
et surpris des marques d'affection que
témoigne la régente à Leonora,
c'est tout simplement le procès de
l'opéra italien qui est déjà
en cours, avant même que les Français
n'en aient entendu un seul. Le raffinement encore
sobre et galant de l'air de cour se trouve
confronté de plein fouet avec l'ardeur du
stile rappresentativo, cette déclamation
dramatique des Italiens qui passe par toutes les
nuances des emportements humains, du
désespoir à l'exultation. Le
théoricien et théologien Marin
Mersenne, devenu frère Minime en 1611, a
déjà remarqué, lors d'un
séjour en Italie, cette manière si
particulière de « jouer en
chantant ». Il nous livre ses impressions
dans un célèbre Traité,
d'autant plus intéressant qu'il
précède et semble annoncer
l'arrivée en France de Leonora Baroni et des
premiers castrats : « Quant aux
Italiens, ils observent plusieurs choses dans leurs
récits dont les nôtres sont
privés, parce qu'ils représentent
tant qu'ils peuvent les passions et les affections
de l'âme et de l'esprit ; par exemple la
colère, la fureur, le dépit, la rage,
les défaillances de cur, et plusieurs
autres passions, avec une violence si
étrange que l'on jugerait quasi qu'ils sont
touchés des mêmes affections qu'ils
représentent en chantant ; au lieu que
nos Français se contentent de flatter
l'oreille et qu'ils usent d'une douceur
perpétuelle dans leurs chants ; ce qui
en empêche l'énergie5. »
Leonora Baroni étant une chanteuse de
cour, elle ne participe à aucun opéra
à Paris et repart comblée de cadeaux
le 10 avril 1644, pressée de regagner
Rome où un nouveau pape (Innocent X) vient
d'être élu. Un séjour aussi
réussi, dont les échos ont rapidement
retenti en terre italienne, va avoir pour effet de
pousser d'autres chanteurs, et notamment les plus
grands castrats du moment, à accepter
d'entreprendre le voyage vers la France. En
attendant, Mazarin ne retient pas Leonora, trop
content de lui confier une mission diplomatique au
service des intérêts français
à Rome contre la faction espagnole.
Leonora repart avec son mari et le compositeur
Marazzoli dont on vient probablement de donner, en
février 1645, Il Giudizio della Ragione,
avec le castrat Atto Melani et la cantatrice Anna
Francesca Costa, dite « la
Checca » : c'est le premier ouvrage
italien représenté au Louvre6.
Mazarin connaît trop bien les castrats et les
succès qu'ils remportent à Rome et
dans toute la Péninsule. Dès 1643, il
avait écrit aux Médicis de Florence,
amis de la France, pour qu'ils lui envoient un
sopraniste de grand talent. Le prince Mathias avait
recommandé Atto Melani, fils d'un
carillonneur de Pistoie, qu'il avait envoyé
se former à Rome auprès de Luigi
Rossi. Ayant reçu l'autorisation du duc de
Toscane, Atto quitta donc Rome le 5 octobre
1644, âgé de 18 ans, et traversa
Florence pour y prendre au passage son frère
Jacopo, également castrat, et la Checca,
chanteuse de renom qui travaillait au service de
Gian Carlo de Médicis : les trois
compagnons arrivèrent au Louvre en
décembre.
L'arrivée en France d'Atto Melani est
importante à plus d'un titre. D'une part,
c'est la première rencontre d'un castrat
avec la cour de France, prélude à la
venue de plus de 50 de ses semblables
jusqu'à la fin de l'Ancien Régime.
Ensuite c'est le début d'une amitié
très sincère entre le Cardinal et le
chanteur, au point qu'il fera de ce dernier l'un de
ses principaux agents diplomatiques et que Louis
XIV lui-même, après un certain temps
de purgatoire, recommencera à utiliser ses
services. Atto Melani et son confrère le
castrat Pasqualini arrivent à Paris
précédés d'une solide
réputation. Le violiste Maugars, qui vient
de séjourner à Rome en 1637-1638,
s'est chargé, dans une lettre qu'il publie
peu après son retour, de relater les
émotions naguère ressenties en les
écoutant : « Il faut avouer
avec vérité qu'ils sont incomparables
et inimitables en cette musique scénique,
non seulement pour le chant, mais encore pour
l'expression des paroles, des postures et des
gestes des personnages qu'ils représentent
naturellement bien. Pour leur façon de
chanter, elle est bien plus animée que la
nôtre : ils ont certaines flexions de
voix que nous n'avons pas7. » Ajoutons
que la famille Melani est un cas assez rare dans
l'histoire des castrats : sur les sept fils du
carillonneur de Pistoie Domenico Melani, l'un prend
la succession du père, deux deviennent
compositeurs et quatre (Atto, Francesco Maria,
Bartolomeo et Venantio Paolo) sont
opérés pour le chant. Avec leurs deux
cousins également opérés, ils
furent six castrats dans une même
génération de Melani. Beau record en
vérité !
Nous ne possédons aucun commentaire sur
l'ouvrage de Marazzoli, joué
vraisemblablement le mardi gras 1645. Le spectacle
est donné en très petit
comité, devant le jeune Louis XIV
âgé de 7 ans, la régente,
le Cardinal, la reine d'Angleterre et quelques
princes. C'est peu dire qu'Anne d'Autriche est
fascinée par le castrat et ne manque pas une
occasion de l'entendre, parfois des heures durant,
avant de le combler d'honneurs et de
présents. Même cette chère
Leonora semble détrônée devant
la passion que cause le castrat à la
régente et à son entourage.
Véritable idole de la cour, Atto confie
lui-même à son protecteur le prince
Mathias de Toscane : « Ici à
Paris, tant Sa Majesté que tous ces
gentilshommes me font mille grâces et
honneurs, et il me semble être au Paradis, me
trouvant chaque jour chez la Reine où l'on
voit des visages angéliques8. » Si
Atto est aussitôt
« adopté » par le
Cardinal et la reine, il est encore trop tôt
pour parler des réactions du public
français. La Gazette mentionne
simplement : « Dans la soirée
il y eut une comédie italienne dans le Grand
Hall et un ballet dansé par plusieurs
gentilshommes de la cour 9. » Atto
Melani s'empresse d'écrire au prince de
Toscane : « Nous avons finalement
joué l'opéra, qui est très
beau, et S.M. souhaita l'entendre encore le
dimanche suivant. Chacun de nous s'acquitta bien de
son rôle. De manière à faire
honneur à Votre Altesse, je me suis
dépassé pour ne pas être
inférieur aux autres et, par la grâce
de Dieu, je réussis au-delà de mes
rêves. La Signora Checca s'est
comportée aussi bien qu'il était en
son pouvoir de le faire10. » Dans la
foulée de ces premiers succès,
plusieurs concerts sont donnés par la petite
troupe italienne dans les appartements de la reine,
avant que le castrat et Leonora Baroni ne repartent
chacun de leur côté en Italie.
Le premier vrai choc culturel a lieu le
14 décembre 1645 avec la
première représentation publique,
dans la salle du Petit-Bourbon, et en
présence de la reine Anne, de l'opéra
La Finta Pazza (la Folle par feinte) de Giulio
Strozzi, sur une musique de Francesco Sacrati. Cet
ouvrage, qui n'est qu'une version parmi des
dizaines de la fameuse histoire d'Achille à
Scyros, arrive ainsi à Paris grâce
à la troupe des Febiarmonici, qui tourne
déjà en Italie avec ce même
opéra, et s'adjoint pour l'occasion quelques
acteurs de la commedia dell'arte séjournant
à Paris : « ... toute
l'assistance n'étant pas moins ravie des
récits de la poésie et de la musique,
qu'elle l'était de la décoration du
théâtre, de l'artifice de ses machines
et de ses admirables changements de scènes
jusques à présent inconnus à
la France et qui ne transportent pas moins les yeux
de l'esprit que ceux du corps par des mouvements
imperceptibles : invention du Sieur Jacques
Torelli de même nation11... »
Ce premier contact, comme on peut le constater,
est d'ordre visuel plus que musical. Les voix, si
belles soient-elles, sont éclipsées
par les fabuleuses machines de Torelli. Celui-ci
est en effet l'inventeur de surprenants
« changements à vue »,
c'est-à-dire d'un ensemble de panneaux qui
coulissent sur des rails latéraux et peuvent
être aussitôt remplacés par
d'autres, créant une nouvelle perspective.
L'effet est complété par une grande
toile peinte en trompe-l'il qui orne le fond
de la scène et peut être
substituée par une autre en quelques
secondes. Etant donné la symétrie de
cette perspective frontale, Torelli imagine un
parfait équilibre entre la partie droite et
la partie gauche des coulisses : grâce
à un système complexe de poulies et
de portants, les différents panneaux
latéraux sont rattachés à un
tambour central qui se trouve sous la scène.
Le poids des éléments de droite et de
gauche s'annule ainsi et permet à un
garçon d'une quinzaine d'années
seulement de manuvrer l'ensemble avec
facilité : en un clin d'il, un
décor de parc ou de port est remplacé
par un salon princier. A cet appareil
scénique stupéfiant s'ajoute
l'extrême mobilité des personnages qui
sont précipités dans des trappes
infernales ou s'élèvent dans des
nuages de feu jusqu'au ciel. Le temps d'une
sinfonia ou d'une ritournelle d'orchestre,
voilà l'esprit du spectateur
transporté d'une sombre forêt ou d'une
horrible grotte jusqu'à l'Olympe.
Les Français en restent bouche
bée. Ce spectacle, déjà si
courant à Rome, est une
révélation : lui et ceux qui
suivront marqueront durablement le
théâtre français, qui tentera
de prolonger la magie de ces
« changements à vue »
dans ses « tragédies en
machines » (telle l'Andromède de
Corneille en 1650) ou dans la future
tragédie lyrique de Lully. La
stupéfaction ressentie devant La Finta Pazza
explique qu'on ait demandé à Nicolas
Cochin d'en graver tous les décors, au point
que ce sont ceux de la production parisienne que
nous possédons aujourd'hui, et non plus ceux
de la version vénitienne d'origine,
donnée en 1641 à l'occasion de
l'ouverture du Teatro Novissimo12. Bientôt
l'Europe entière se partagera les planches
gravées de ces décors.
Ces gravures, si précieuses pour
comprendre la scénographie baroque, montrent
à quel point de raffinement est
déjà parvenu l'art de Torelli :
le prologue, par exemple, dévoile une vaste
étendue de cyprès, alignés en
six rangées jusqu'à une lointaine
villa princière. L'un des décors de
l'acte I attire tout particulièrement notre
attention. A première vue, c'est bien dans
un port antique revisité par le
XVIIe siècle que nous nous trouvons,
avec les remparts de la ville à gauche, la
proue des vaisseaux à droite et les rouleaux
bleutés de la mer au centre. Mais la
surprise nous vient de la toile peinte
déroulée au fond : voilà
tout à coup le Pont-Neuf avec la statue
d'Henri IV et la place Dauphine, puis la
flèche de la Sainte-Chapelle et les tours de
Notre-Dame : prodige de l'enchantement baroque
qui peut mêler ainsi, avec tant de
génie, le passé et le présent,
la réalité et la fiction, la magie
d'un décor à l'antique et l'hommage
au commanditaire parisien ! La salle à
colonnes du Palais-Royal (fin de l'acte I) se
transforme, à l'acte II, en une place
monumentale de Scyros, qui n'est autre que la
perspective d'une ville baroque, avec des palais
dignes du Bernin ou de Borromini et une toile de
fond qui n'est pas sans rappeler la Piazza del
Popolo à Rome. Le jardin royal de l'acte III
montre une grandiose pergola à cinq plans,
dont quatre sont constitués d'atlantes
enrubannés de branchages, tandis que la
toile de fond ouvre au centre sur une série
d'arches en pierre...
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