Alain Baraton
Je plante donc je suis
Alain Baraton travaille depuis plus de trente ans dans le parc de Versailles et dans le domaine de Trianon. Il est l’auteur, entre autres, du Jardinier de Versailles (Grasset, 2006) et de L’Amour à Versailles (Grasset, 2009).
Avant-propos
De Versailles à France Inter
es jardiniers aiment à se lever tôt. Moi, non. Si mes charges professionnelles m’obligent à parcourir les allées du parc de Versailles aux aurores, je dois avouer que je le fais rarement de bon cœur. C’est dire si j’aime mon métier : une grande passion m’a été nécessaire pour consentir à ce qui reste un sacrifice quotidien ! Je déteste être interrompu dans mon sommeil par le son strident et insupportable d’un réveille-matin : il m’en faut trois pour quitter mon lit, que je regarde toujours avec un brin de nostalgie. Depuis ma plus tendre enfance, j’ai la réputation de traîner le matin, ce qui a le don, étrangement, d’en énerver certains. Cette réputation de lève-tard qui me colle à la peau est néanmoins exagérée : je ne profitais grassement de mes draps qu’en fin de semaine ou pendant les congés d’été.
Comme si cette ironie du sort n’était pas suffisante, il s’en est ajoutée une seconde : depuis bientôt six ans, mes trois réveils sont réglés sur 5 h 40 tous les samedis et dimanches. Six ans que je n’ai pas connu le bienfait d’une grasse matinée, six ans que je quitte mon domicile alors qu’il fait encore nuit. Chose étrange, pour ne pas dire miraculeuse, je n’attends pas la sonnerie pour bondir hors de mon lit, je suis même éveillé depuis quelques minutes. Je me dois d’être ponctuel et je le suis. Il faut avouer que rédiger des chroniques jardin sur France Inter est pour moi un plaisir jamais démenti. Depuis six ans, je suis un lève-tard matinal et heureux.
Je suis entré dans cette grande station grâce à Jean-Pierre Coffe, un homme à qui je dois beaucoup. Son amitié m’est précieuse. Mathieu Vidard prenait alors en charge les « matinales » de France Inter et cherchait un jardinier capable de succéder à Michel Lis, présent sur les ondes depuis trente et un ans. C’est Coffe qui me conseilla à Vidard, aujourd’hui animateur et producteur avisé de « La tête au carré ». Je découvrais le monde passionnant de la radio et côtoie depuis des journalistes que j’envie pour leur éloquence, leur liberté de ton et leur talent.
Au départ, mes chroniques évoquaient l’origine des plantes, les secrets des vieux jardiniers, et comme aujourd’hui, je répondais aux nombreuses questions des auditeurs avec un style qui, paraît-il, plaît autant qu’il dérange. Il est vrai que prendre la succession de Michel Lis n’était guère aisé. Je détestais ma voix à la radio et plaignais presque les auditeurs : passer de Lis à Baraton ! d’une fleur à un bâton ! Je ne me sentais pas à ma place dans ce que je considérais comme la cour des grands. Celle-ci ne tarda pas à se transformer en arène. Cela faisait à peine huit jours que j’œuvrais à la matinale que le courrier de la semaine me fut livré. J’étais impressionné par le nombre de lettres. J’ouvris fébrilement la première, dans l’espoir de découvrir les premiers compliments. Je déchantai vite. Il était écrit : « Monsieur, avec Michel Lis c’était nul, avec vous c’est pire. » Henri Charpentier, le rédacteur en chef, me tapa vigoureusement sur l’épaule et me conseilla de ne point me formaliser, précisant qu’il y aurait toujours un grincheux avide de gâcher le plaisir de son prochain. Il me rassura et j’ouvris le deuxième pli. Je lis : « Monsieur, vous êtes certainement le jardinier des rois mais vous n’êtes pas le roi des jardiniers. » Fort heureusement, si quelques missives au vitriol continuent de me parvenir, la quasi-totalité des autres n’est que pur bonheur.
Septembre 2007. La grille de rentrée est prête et j’apprends que le nouveau journaliste en charge de l’émission n’est autre que Stéphane Paoli. La nouvelle m’angoisse. Chez les Paoli, le talent se cultive de père en fils. Je suis terrifié à l’idée d’être au côté de ce géant de l’information. Je suis attendu à son bureau où il est prévu que nous nous rencontrions et établissions avec son équipe ce que sera la nouvelle matinale. Je suis tout d’abord surpris par sa gentillesse et sa disponibilité, et vite conquis par son professionnalisme, son éloquence, son charisme. Toute l’équipe est présente : Sandra Freeman qui co-anime l’émission, une jeune femme adorable qui, elle aussi, me surprendra par sa compétence et sa finesse d’esprit. Foi de jardinier, elle est la première belle plante que je rencontre à être si bien dotée de paroles ! Je fais aussi la connaissance d’Isabelle Autissier, navigatrice engagée, de Jean Piero, spécialiste hors pair du jeu de mots, de Caroline Cartier, de Laurence Luret, de Manault Deva. Sans oublier Amélie Stadelmann et Valérie Priolet, que je contacte en début de semaine et avec qui j’évoque le thème de mes chroniques à venir. Cela ne fut pas toujours aisé. Conjuguer le végétal avec des sujets parfois complexes et très éloignés demande beaucoup de réflexion et de préparation.
6 h 30. Après avoir relu une dernière fois mon papier, je monte dans ma voiture et traverse la ville de Versailles. Il fait sombre, froid, souvent il pleut, parfois il neige. Je me demande si les automobilistes que je croise rentrent chez eux ou viennent tout juste de se lever. Mon arrivée à Inter est immuable. Je commence la journée en saluant Ivan Levaï qui abandonne alors quelques instants les nombreux journaux qu’il consulte pour échanger avec moi quelques mots d’humour. Son rire puissant et communicatif envahit les bureaux de la rédaction. Levaï est une figure, un maître, un exemple. Je partage un café avec l’équipe technique et quelques journalistes. Marie-Hélène Fauquet, la réalisatrice, est peu bavarde car elle est déjà aux prises avec un tableau qui clignote de partout. Les premiers invités prennent place dans le studio. C’est le moment où les auditeurs téléphonent pour poser des questions de jardinage. Les fiches rédigées par les jeunes gens employés au standard s’empilent très vite. Je n’aurai plus qu’à les choisir en fonction de leur intérêt.
7 h 30 précises. Je rentre sans bruit dans le studio et prends place devant le micro vert (mon préféré) face à Stéphane et à Sandra. J’écoute à peine le journal présenté par Bernadette Chamonaz, préférant relire une dernière fois les feuillets disposés sous mes yeux. Si je n’éprouve plus de trac au moment de prendre la parole, je dois avouer que le rouge qui indique que l’antenne est ouverte m’inquiète un peu. J’ai toujours le sentiment d’être un lion qui entre dans l’arène, mais un lion de papier qui redoute parfois d’être mangé en direct. Stéphane et Sandra commentent, relancent, écourtent, rient, se moquent parfois, toujours avec tendresse.
Je suis de retour à la maison tôt, il est vrai que les embouteillages parisiens le week-end et à cette heure-ci sont rares. Il n’est pas encore 9 heures que je suis déjà allongé sur le canapé. Si je n’aime toujours pas me lever tôt, j’ai découvert un nouveau plaisir : la sieste !
I
Racines : histoires, mythologies, symboles, jardins royaux
Jardin de curé
Au Moyen Âge, les moines vivent coupés du monde. Le jardin leur est indispensable pour méditer mais aussi pour se nourrir. Les cloîtres, les jardins des monastères, étaient carrés ou rectangulaires et divisés en quatre parcelles.
Au centre du jardin se trouve généralement un puits, un bassin ou un réservoir où nagent les poissons qui sont mangés le vendredi ou pendant les périodes de carême.
Le moine plante utile : il préfère les plantes potagères, les blettes, les laitues, les carottes ou les choux, agrémentés de quelques légumes en grains, tels les pois, les pois chiches et les fèves.
À la modeste pitance, s’ajoutent quelques plantes condimentaires et médicinales, comme l’anis, le fenouil, la menthe, le persil, le pavot et la ciboulette ainsi que quelques plantes tinctoriales, notamment la rouge garance et les jaunes genêts ou safrans.
À côté du jardin se dresse un verger, le lieu choisi pour cultiver des fruits, des fleurs et enterrer les morts.
Il est utile de préciser qu’au Moyen Âge, les fleurs dans les églises sont tenues pour sacrilèges, évoquant les orgies romaines.
Pour les hommes d’Eglise, la fleur est associée à la Vierge Marie, pour laquelle sont plantés des lis d’un blanc immaculé ou des roses rouges, la couleur du sang du Christ.
N’oublions pas la vigne, à destination du vin de messe, uniquement.
Conjuguant esthétique et utilité, les vergers étaient installés dans des endroits que je trouve sublimes. Ils se devaient d’être beaux et ordonnés. Pas d’anarchie dans les plantations. De l’ordre et de la rigueur, comme là-haut.
Les allées sont encadrées par des buis de bordure, bénis lors de la fête des Rameaux.
Ces jardins évoquent le paradis perdu et la quête d’un monde parfait. Ils sont aussi un endroit propice à la méditation. Que l’on soit croyant ou non, les visiter est toujours un moment délicieux.
Manipulation génétique
Bioéthique rime souvent avec manipulation génétique. Qu’en est-il des plantes ? Ont-elles été bonifiées, altérées ou juste modifiées ? Les premières plantes travaillées par les hommes sont les céréales. Les premiers à récolter des graines sont les populations du Moyen-Orient qui améliorent la production de blé en sélectionnant les meilleures semences. C’était il y a 8 000 ans. La nécessité de nourrir une population toujours plus nombreuse a conduit à développer d’autres méthodes de reproduction comme le bouturage, opération consistant à planter en terre une feuille, une partie de tige ou une racine pour obtenir un nouveau plant. Toutefois le bouturage n’améliore pas les végétaux. Les Chinois le savaient : ils lui préfèrent le greffage, inventé, selon les spécialistes, il y a 4 000 ans. La pratique est déjà un peu moins aisée : il s’agit d’introduire dans les tissus d’un végétal un élément d’une autre plante, le plus souvent une partie de branche ou un bourgeon.
L’intérêt de la greffe est d’associer, par exemple, une plante réfractaire à un sol calcaire à un végétal qui l’apprécie. Il est aussi possible de greffer une plante sensible à une maladie sur un pied résistant à cette même maladie. Grâce au greffage, un arbre ou un arbuste peut être adapté au climat d’une région, ou à un sol et sa production de fleurs ou de fruits améliorée. Le greffage ne mélange pas les végétaux. Vous greffez un rosier rouge sur un rosier blanc, les nouvelles fleurs seront rouges.
Le semis, le bouturage, le greffage sont des techniques longues à donner des résultats, des résultats parfois décevants. C’est pourquoi les chercheurs travaillent depuis les années 1950 la culture in vitro. Réalisée en laboratoire, elle régénère les plantes à partir des tissus végétaux ou des cellules. On parle alors de culture cellulaire. Dans un laboratoire, les noms deviennent aussitôt abscons : les chercheurs pratiquent la culture des méristèmes, d’apex ou d’embryogenèse somatique. Nous quittons le domaine du jardinage pour celui de la science. L’avantage de ces techniques est d’optimiser la production et de fournir des plans indemnes de tout virus. Le premier inconvénient est que les végétaux produits sont le plus souvent stériles, le second, quoique cela soit aussi valable pour le greffage, que notre environnement végétal en est transformé. Quantité de plantes vivent aujourd’hui à la place d’essences régionales. Je ne sais si c’est un progrès, en tout cas, il s’agit d’une nécessité : il y a 2 000 ans, les pommes avaient la grosseur d’une cerise, pas de quoi nourrir les milliards de Terriens !
Labourage et pâturage
Si je devais aujourd’hui utiliser les outils de jardin de mes ancêtres, il me serait facile de cultiver la terre. L’outillage manuel a peu évolué au cours des siècles. Ces outils sont, avec les armes, les premiers objets fabriqués par les hommes, eux qui, 40 000 ans avant J.-C., dessinaient sur les parois des grottes des plantoirs taillés dans des défenses de mammouth. Les archéologues ont trouvé des outils ou des fragments d’outils façonnés il y a 10 000 ans. La houe date de cette époque. C’était une lance destinée à la chasse sur laquelle était fixé une pierre ou un os. Et cela suffisait à travailler le sol.
Les bêches, râteaux, sécateurs existent aussi depuis des siècles, depuis que les hommes aiment s’entourer de jardins ou produire des légumes et des fruits. La population ne cessant d’augmenter, il devint nécessaire de fabriquer des engins destinés à la production de masse. L’araire apparaît en Mésopotamie 4 000 ans avant J.-C. Elle se compose simplement d’une lame en bois tirée par des chevaux ou des bœufs. Elle est peu efficace et pénètre à peine le sol. Il faut sans cesse revenir sur l’ouvrage. Apparaît ensuite la charrue qui se distingue par une innovation technique, le versoir. La terre est basculée sur le côté.
Au XIIIe siècle, le fer remplace le bois. L’avancée n’offre pas que des avantages. Le poids de l’engin est tel qu’il devient nécessaire d’employer simultanément plusieurs bêtes de trait pour l’utiliser. Autre inconvénient, l’énorme poids rend difficile voire impossible les demi-tours à l’extrémité des champs et cela oblige l’agriculteur à travailler en spirale ou à exploiter de préférence des parcelles tout en longueur. La charrue connaît peu d’évolutions jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Dans les années 1800, il est installé des roues pour faciliter sa mobilité, des dispositifs de réglage sont créés permettant de labourer à une profondeur choisie. La vraie révolution est l’invention vers 1825 de la charrue réversible, la charrue brabant. Elle se compose de deux corps de charrue que l’utilisateur peut faire pivoter. Le demi-tour n’est plus un problème. Au XXe siècle, les tracteurs remplacent les animaux et facilitent grandement le passage de la charrue sur des surfaces de plus en plus grandes. Avec les gros tracteurs, ce n’est plus un seul versoir qui retourne la terre mais plusieurs qui creusent le sol. Le progrès est là. Toutefois les agronomes, depuis quelques années, affirment que cette technique nuit à la qualité des récoltes et dégrade les terres. Il n’est plus souhaitable, pour beaucoup de spécialistes, de labourer les terres. Ils affirment que le hersage suffit. Beaucoup d’agriculteurs suivent dorénavant leurs recommandations.
Les hommes ont pendant des siècles tout fait pour améliorer la performance des charrues. Cela n’a peut-être servi à rien.
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