Premiers chapitres
Alain Baraton
L'amour à Versailles

Alain Baraton travaille depuis plus de trente ans dans le parc de Versailles et dans le domaine de Trianon, dont il est le jardinier en chef. Il est l'auteur, entre autres, du Jardinier de Versailles (Grasset, 2006) et, avec Jean-Pierre Coffe, de La véritable histoire des jardins de Versailles (Plon, 2005). Il tient une chronique hebdomadaire de jardinage sur France Inter ainsi que sur France 2.
Chapitre 1
À l'auberge de l'écu



ersailles naît des amours sanglantes d'une reine de France et d'un prélat. L'affaire est ténébreuse, et c'est déjà tout un roman, noir. Nous sommes en 1572 ou 1573, l'époque des guerres de religion, des règlements de compte, des Guise, des Coligny et des Retz. On parle huguenot, malcontent et capucin. La Cour est divisée, les grandes familles tentent de s'imposer devant un pouvoir royal affaibli, retranché au Louvre. L'humeur n'est guère aux sentiments, hormis lorsqu'il s'agit de Versailles.
Jean-François de Gondi est archevêque de Paris. Il est également le mignon de Catherine de Médicis. Gondi possède à Versailles quelques arpents et souhaite agrandir son domaine : il se rapproche du financier de Charles IX, Martial de Loménie, et lui propose de racheter les terres qu'il détient à Versailles, à l'emplacement de l'actuel parc. Rien n'y fait : Loménie n'est pas vendeur. L'archevêque s'en plaint à sa reine et très probablement maîtresse. Est-ce en échange de quelque faveur - la reine a plus de cinquante ans à l'époque ? Catherine de Médicis a à cœur de venir à la rescousse de son mignon. Italienne, mais du nord, plus exactement de Toscane, de surcroît d'origine auvergnate - elle est comtesse d'Auvergne - et vieillissante, la souveraine est on ne peut plus sensible aux questions financières et au bonheur de celui qui est, au moins, son confident. Martial de Loménie campe sur ses positions : Versailles a beau être un " marais puant ", il ne veut pas s'en défaire.
Garder son bien, ne pas écouter les requêtes royales, tout ça n'est pas très catholique. Nous sommes en pleine guerre de religion et les Loménie passent pour protestants. En fait de protestantisme, ils sont surtout très riches et depuis peu. Martial est arrivé à la Cour dans les années 1550 et n'a guère eu le loisir d'y trouver des appuis. En revanche, son succès excite les convoitises, dont celles de la très puissante maison de Retz, à laquelle Jean-François de Gondi appartient. La cabale est montée. A l'époque, l'" huguenotorie " peut facilement passer pour une perversion. Il n'en faut pas davantage pour que Martial de Loménie soit privé de ses charges de secrétaire du roi en la grande chancellerie et de greffier du Conseil du roi. Pour la suite, les versions divergent : selon les uns Loménie est d'abord emprisonné, puis égorgé, non sans avoir au préalable signé à Gondi l'acte de vente qu'il désire ; pour les autres il est étranglé à la suite des événements de la Saint-Barthélemy. Sa descendance a tôt fait de se convertir et de céder le lopin versaillais contre une somme suffisamment importante pour faire office de dédommagement.
Une vieille femme, austère, acariâtre et avare, qui tient plus de la marâtre - ou du dragon - que de la princesse, un ecclésiastique ambitieux qui n'est autre que son gigolo, des sicaires aux poignards bien aiguisés, pas de château, mais un bourg mal famé, voilà le conte de fées cynique sur lequel s'est bâti Versailles.
Pourquoi cette vendetta ? Pour une terre pauvre, dont la seule justification est d'être la première étape entre Paris et la Bretagne. Versailles est célèbre pour son marché aux bœufs. Le plus gros du terrain est occupé par des champs dont beaucoup ne sont pas cultivés, grignotés par les marais avoisinants. L'endroit est sauvage, sombre et froid. Les quelques chemins aménagés sont bordés de saules, d'aulnes et souvent envahis par les genêts. L'excès d'humidité rend le lieu malsain, soumis à des épidémies de fièvres, si bien que les bêtes y sont plus nombreuses que les hommes. Les rares documents conservés mentionnent la peste noire qui y fit rage. Y vit une assemblée de jacques mal dégrossis, plus soucieux de faire fructifier leurs biens et de détrousser les voyageurs que d'hygiène. Ils ne sont, selon les estimations, que cinq cents âmes, mais les rapports de police de l'époque attestent d'un grand nombre de rixes.
Déjà en 1525, le comte de Brenne pourchassait aux alentours les brigands qui terrorisaient les populations. Escorté du prévôt, de l'échevin et de quelques cavaliers, le noble justicier fit halte à Versailles. On raconte qu'il y mangea du poulet, denrée alors luxueuse , et commanda pour la petite troupe un mouton entier : voilà de quoi s'émeut le Versaillais d'alors.
Le seul intérêt de la terre est d'être giboyeuse. Henri IV y va souvent chasser " à vol ", avec des rapaces, en compagnie de son ami Henri de Gondi, qui l'invite sur ses terres versaillaises. Du terrain de chasse amoureux au terrain de chasse tout court, il n'y a qu'un pas. Le " vert-galant " vient pour débusquer le gibier, il y reste pour entretenir le damoiseau, à la hussarde, sans précaution car l'époque est aux guerres et à la brutalité. Il est loin le temps raffiné et coquin où le monarque, François Ier, invitait à sa table les dames de la Cour simplement vêtues de leurs bijoux. On raconte que le roi avait pour habitude de se cacher pour observer les jeunes femmes se toilettant dans la sublime salle de bain du château de Fontainebleau. Mme de Maintenon connaissait-elle l'histoire des lieux ? Toujours est-il qu'elle fit détruire en 1697 la salle témoin des frasques royales, et demanda sa propre salle de bain !
L'endroit est si inculte que, comme le raconte Guitry dans Si Versailles m'était conté, lorsque le roi demande son chemin à un paysan, celui-ci fait mine de ne pas le reconnaître. Le roi fut si ravi d'être incognito et de pouvoir se livrer à ses plaisirs en toute quiétude, qu'il prit l'habitude de fréquenter le pays. A l'époque, aller à Versailles, c'est déjà un petit voyage : il faut presque une journée pour y accéder, et même si le bourg est seulement à une vingtaine de kilomètres du cœur de Paris, il n'a rien à voir avec la capitale. Lorsqu'il fait halte, le roi s'arrête à la seule auberge du village, l'Hostel où pend l'écu. Le lieu est plus proche de l'hôtel borgne que du trois-étoiles : plus tard, Saint-Simon le qualifie de " misérable cabaret ". On y dort sur des matelas de paille, à même le sol en terre battue, en compagnie de puces, de tiques et de vermines en tous genres dans des chambrées nombreuses où grouille une clientèle crapuleuse. Le vin y est mauvais, l'hôtelier voleur, quand il ne fait pas tout bonnement le tenancier. C'est L'Auberge rouge, l'accent chaleureux de Fernandel en moins. Le seul mérite de ce gourbi est d'être le seul du coin. Versailles est à la fois trop éloigné de Paris et trop proche de la capitale, une situation bâtarde pour la future ville des rois.
Quel charme y trouve le souverain ? Certes Henri IV n'est pas un homme délicat, mais il est tout de même habitué à plus de raffinement. Il va y chercher le calme, c'est sûr, mais je pense qu'il en profite pour batifoler. Le " bon roi Henri " est très tolérant : les amours ancillaires ne sont pas pour lui déplaire. L'histoire lui prête même une liaison avec la fille d'un jardinier, Fleurette. L'espace d'une année, le roi alla souvent chasser du côté du château de Nérac. Il aurait abandonné la petite et elle se serait donné la mort. J'aurais volontiers quelque rancune envers un homme ayant brisé le cœur de la fille d'un collègue, qui plus est si joliment nommée ; mais je suis fier que l'enfant d'un jardinier soit à l'origine de l'expression " conter fleurette ". Même si elles sont restées anonymes, il y a fort à parier que Versailles comptait aussi nombre de marguerites sauvages, prêtes à être effeuillées.
Comment un lieu sordide, en tous points mal loti, un marais où l'on trouve plus de crapauds que de princes charmants, est-il devenu l'un des plus beaux châteaux du monde ? La métamorphose commence quelques années plus tard, avec Louis XIII.



Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18