Alain Baraton
Un jardinier à Versailles
Alain Baraton, à quarante-huit ans, travaille depuis plus de vingt ans dans le domaine de Trianon et du parc de Versailles, dont il est devenu le directeur. Il tient une chronique hebdomadaire de jardinage sur France Inter.
La tempête
'est drôle pour un jardinier : je dors comme une bûche. Les insomnies me sont inconnues, un des rares privilèges qui m'ont été donnés. La tempête du 26 décembre 1999 est venue l'abolir. Je me réveille une première fois. Il doit être quatre heures du matin. Dans un demi-sommeil, je sens les vibrations des murs et le vent qui siffle contre les fenêtres. J'ai l'impression d'être sur un voilier : tout craque, tangue, hurle et se déchire. Puis je me dis qu'un château ne saurait faire naufrage, je grommelle, je songe à l'Atlantique en furie, à ma maison, à Oléron. Cette pensée m'apaise, je me rendors. Le monde disparaît à nouveau. Ce n'est que vers six heures que tout est devenu impossible.
La rumeur sourde qui pénétrait mon sommeil a fini par m'éveiller. La maison est prise d'une sorte de vertige, tandis qu'à l'extérieur les sifflements ont laissé la place à un grondement hostile. Cette fois-ci ce n'est plus tenable, je me lève. Le bruit du vent est tellement fort que tous mes mouvements me semblent silencieux : la lampe de chevet que j'allume, le lit qui grince, mes pas sur le plancher, les portes que j'ouvre, tous ces gestes sont devenus muets, réduits au silence par la valse infernale des fracas extérieurs. Je monte à l'étage. La pièce chuinte et gémit, lutte en un combat où je n'ai pas mon mot à dire. Un détail attire mon regard : la vitre de la fenêtre ploie littéralement sous la pression du vent. Une bulle de savon semblerait moins fragile. Je m'approche, je n'ose pas même coller mon visage sur le carreau, de peur qu'il ne se rompe. Ma dernière pensée va au chêne de Marie-Antoinette qui du haut de ses trois cents ans d'âge doit souffrir. Et puis je ne peux plus penser à rien, je vois.
Je vois les arbres qui tombent un à un, terrassés sans effort par le vent hystérique. Un instant, je ne le crois pas : comment ces géants pourraient-ils mourir ? Ils ont résisté à tellement d'événements déjà, n'est-ce pas la marque de leur immortalité ? Cette impression d'irréel est renforcée par le fait que je n'entends pas les arbres tomber : la scène a tout du film muet, trop rapide, malhabile et un peu comique, si bien que je n'arrive pas à la prendre au sérieux. Pourtant, je sais bien que c'est le tumulte du vent qui couvre le bruit de la chute des arbres. Je comprends qu'il n'y a rien à faire et je regarde, fasciné, le jour qui se lève sur Versailles.
Vers sept heures, je tente une première sortie avec Pym, mon berger allemand. Impossible. Le vent souffle tellement fort que j'ai dû me tenir au mur pour faire trois pas, sans même pouvoir ouvrir les yeux : mes larmes sont celles que le vent a provoquées. Évidemment, le téléphone et l'électricité ont été coupés : il n'y a rien à faire et pourtant je voudrais tellement agir. Je vais à mon bureau, en pensant au fax de la veille, annonçant une tempête : il a été tout aussi efficace que moi, celui-là. Ce que je vois me terrifie : par la fenêtre, les lueurs grises de ce matin d'orage laissent apparaître les toits de la ville d'habitude masqués par les arbres. Ils ont tous été arrachés. En 1990, lors de la précédente tempête, quelque 1800 arbres avaient été abattus. La perte était colossale, mais elle avait permis qu'enfin puisse commencer la restauration du parc vieillissant. Aujourd'hui il ne s'agit pas d'une perte. Je comprends que le parc que j'aimais tant, celui qui m'a offert une seconde naissance, ce parc est mort.
Le vent tombe, je peux enfin sortir. J'ai peur de ce que je vais trouver. J'endosse mon pardessus avec nervosité. Je pense à ces coups de fil des urgences porteurs de mauvaises nouvelles, car c'est bien un drame personnel que je vis, même si je n'en suis pas le seul acteur. Fébrile et résigné, j'essaie de me raisonner. Tout me semble augurer du pire. J'ouvre la porte.
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