Biyi Bandele
La drôle et triste histoire du soldat Banana
Biyi Bandele est né en 1967 à Kafanchan, au Nigeria,
et vit aujourd'hui à Londres. Il n'a que 14 ans lorsqu'il
entame l'écriture de son premier roman, publié en
Angleterre en 1991 : L'homme qui revint du diable (Agone, 1999).
Deux autres romans suivront. Il est aussi l'auteur de nombreuses
pièces pour le théâtre, la radio ou la télévision,
qui l'ont amené à travailler avec les compagnies britanniques
les plus prestigieuses, telles que le Royal Court Theatre ou la
Royal Shakespeare Company.
1
a guerre
durait depuis deux ans. Un jour si chaud, si étouffant que
les grandes artères du Caire, d'ordinaire trépidantes,
étaient pour ainsi dire désertes. Un Anglais débraillé,
voûté, titubait seul dans les ruelles sombres et les
bazars de la ville, évitant de justesse chevaux, chameaux,
bicyclettes, mobylettes, charrettes, piétons et voitures,
à la recherche, disait-il, d'un pharmacien. Chaque colporteur
qu'il approchait, à qui il tentait de parler, dans les rues
étroites et congestionnées où flottait l'odeur
du gingembre, du cumin, du bois de santal et de la menthe, dans
chaque café enfumé par les chichas où il pénétra,
tout le monde avait l'impression, quand il s'efforçait de
parler sans pouvoir articuler le moindre son intelligible, qu'il
cherchait quelque chose qui n'existait que dans son imagination
enfiévrée. Ça au moins, c'était clair
: cet homme étrange vêtu d'un uniforme de commandant
de l'armée britannique qui flottait sur sa carcasse amaigrie,
souffrait d'une fièvre féroce qui le terrassait. Il
frissonnait sous la chaleur écrasante, claquait des dents
comme par une glaciale journée d'hiver anglais.
" Pharmacien, marmonnait-il. Atabrine. " Mais ses mots
bredouillés étaient incompréhensibles. A l'évidence,
l'homme était malade. Pourtant, de ses yeux bleu pâle
profondément enfoncés émanait une lueur de
défi dans un visage osseux recouvert d'une barbe hirsute.
Jurons et insultes le suivaient tandis qu'il oscillait d'un côté
à l'autre de la rue sans regarder où il allait, traversait
puis retraversait la chaussée, au mépris de sa vie
et de la circulation. Un coursier en charrette tirée par
un âne, qui se retrouva dans le caniveau pour éviter
l'homme, lui courut après et souhaita de tout cur que
ses parents divorcent. Un chauffeur, qui pila juste à temps,
se pencha à la fenêtre de son véhicule et menaça
d'abord d'engrosser la mère de l'officier, ensuite de le
cocufier, et enfin de lui rouler dessus. Puis, faisant aussitôt
acte de contrition, demandant à Dieu de lui pardonner les
péchés de sa bouche, il fit monter ce fou d'officier
britannique dans sa vieille guimbarde. Comme il ne parvint pas à
tirer de l'homme une réponse lucide quand il lui demanda
où l'emmener, il le conduisit tout droit à l'hôtel
Continental, au centre-ville - tout le monde savait qu'il était
plein d'officiers alliés. Il le remit au portier, tel un
cadeau empoisonné, puis se hâta de remonter en voiture
et de filer avant qu'on lui rende de force ce détestable
client. Il n'aurait pas dû s'inquiéter. Il avait ramené
le commandant Wingate où il fallait.
Des rides d'inquiétude se creusèrent sur le front
du portier.
" Le commandant va bien ? " demanda-t-il.
Le commandant n'allait pas bien, loin de là. Mais le trajet
en voiture semblait lui avoir rendu sa langue. " Retirez vos
sales pattes, lança-t-il, je ne suis pas infirme ! "
Le portier se crispa et s'inclina servilement. " Bien sûr,
commandant Wingate. Je vous prie de m'excuser, monsieur. J'essayais
seulement de vous aider. "
Wingate tremblait si violemment qu'on aurait dit qu'il convulsait.
" La seule chose dont j'aie besoin, frémit-il, c'est...
Atabrine. J'ai besoin d'Atabrine.
- Atabrine... " dit le portier. Il réfléchit
au mot, l'articula plusieurs fois, tenta diverses prononciations,
s'interrompit, songeur, puis hocha la tête. " Ce nom
me dit quelque chose, monsieur, annonça-t-il gravement.
- Quel nom ?
- Atabrine, monsieur. Est-ce l'un de nos clients ? "
Le monde se mit à tourner autour de Wingate quand il prit
la direction du hall. Il s'approcha de la réception, ignorant
un officier qui l'appelait depuis le bar surpeuplé.
" Tayib, Tayib ! dit-il avec un soulagement évident
en voyant le concierge. Trouve-moi de l'Atabrine !
- Mais... commandant Wingate, sourit Tayib avec sollicitude, je
vous en ai fourni tout un flacon hier seulement.
- Y en a plus, marmonna Wingate.
- Plus du tout, monsieur ? demanda le concierge en sentant la sueur
perler à son front.
- J'ai pris les deux derniers comprimés ce matin.
- Ça aurait dû vous faire la semaine ", dit doucement
le concierge.
Derrière Wingate, au bar, de l'autre côté du
hall, le colonel faisait des signes.
" Quelqu'un essaie d'attirer votre attention, monsieur.
- Trouve-moi de quoi tenir une semaine de plus, s'il te plaît,
Tayib, dit Wingate d'une voix désespérée.
- Le colonel Mitchell, monsieur, essaie de vous dire quelque chose.
"
Wingate, avec un dégoût évident, regarda le
colonel. " Macaque ! persifla-t-il avant de se retourner vers
Tayib. Alors ?
- Le Dr Hamid...
- Je l'emmerde.
- Tout à fait, monsieur. Mais l'ordonnance que je vous ai
procurée hier venait du Dr Hamid, et le Dr Hamid a quitté
le Caire ce matin pour rendre visite à son père à
Alexandrie.
- J'ai besoin d'Atabrine. Je m'en remets à toi, Tayib. Je
serai dans ma chambre.
- Je vais voir ce que je peux faire, commandant Wingate. "
Le concierge regarda Wingate se diriger d'un pas chancelant vers
l'ascenseur, puis il appela le portier : " Ahmed ! "
Le portier bondit vers la réception.
" Il me faut de l'Atabrine, dit Tayib.
- Qu'est-ce que tu as fait du lot que je suis allé chercher
hier chez le Dr Hamid ?
- Est-ce que tu peux ou non m'en obtenir par ton beau-frère
?
- Pourquoi est-ce que tu ne peux pas en avoir par le Dr Hamid ?
- Pourquoi est-ce que tu réponds toujours à une question
par une question ? enragea Tayib en se penchant plus près.
Il m'a fait tout un sermon hier quand je l'ai appelé pour
le flacon que tu es allé chercher.
- Le Dr Hamid adore s'écouter parler, surtout quand il t'allonge
une note salée.
- C'est pas le problème. Le problème, c'est que le
commandant est venu me voir et m'a dit : "Tayib, trouve-moi
de l'Atabrine."
- Bien sûr. Comme si l'Atabrine poussait sur les arbres.
- J'ai donc appelé le Dr Hamid. Et il m'a demandé
: "Où est le malade ? Amenez-le en consultation. Dites-lui
que je veux le voir." "
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