Antoine de Baecque
La cérémonie du pouvoir
Les duels sur la scène politique française de la
Révolution à nos jours
Essai
Antoine de Baecque est historien de la Révolution
française, critique de cinéma, actuellement rédacteur
en chef adjoint de Libération, responsable des pages
Culture. Il a publié, chez Grasset : La Gloire et
l’effroi (1997), Sept morts sous la Terreur (1997) ;
chez Calmann-Lévy : Le Corps de l’histoire (1993)
et Les éclats du rire (2000) ; et chez Gallimard
une biographie de François Truffaut (Prix des Lectrices
de Elle, 1996).
PREFACE
n
cinq ans, les deux responsables du pouvoir exécutif, Jacques Chirac
et Lionel Jospin, n’ont cessé de s’opposer. D’abord à fleurets mouchetés,
afin de préserver les apparences d’une cohabitation harmonieuse
et civilisée; ensuite à visage découvert, quand l’heure fut venue
d’affirmer des différences et d’établir des bilans contrastés; désormais
en toute logique, puisque les enjeux de l’élection présidentielle
conduisent à ce duel irréfutable. Chirac contre Jospin n’a d’autre
destin que d’être un «match», de se transformer en un «duel», ce que
résume, au pays des Gaules volontiers batailleur, l’expression de
«combat des chefs». Toute recherche d’un troisième homme apparaît
comme la quête impossible d’un vain fantôme.
Ce combat, avec ses péripéties et ses échanges musclés, ne s’arrête
pas à sa seule chronique, réjouie ou désolée. Car il propose un
schéma d’opposition, une représentation de la politique, qui, en
France, pays où l’incarnation des valeurs a toujours été très sensible,
est aussi une plongée dans l’histoire. La politique aime les métaphores :
scène de théâtre, espace de jeu et de foire, terrain de chasse ou
de sport. Là, le duel se déploie comme un récit possible, une «fiction
maîtresse» aisément reconnaissable. Pour tout dire : il est
la cérémonie politique par excellence, celle de la conquête
du pouvoir. Depuis deux siècles, et l’ouverture de la sphère publique
aux opinions diverses, aux choix sélectifs et à la volonté des citoyens
— naissance de la politique moderne —, l’opposition au sommet est
un cas de figure devenu un cas d’école des stratégies de prise du
pouvoir, une éventualité faite, au fil des années et des systèmes
politiques, passage obligé de la légitimité française. Quel que
soit le régime, même les monarchies, les empires, et surtout les
républiques, plus ou moins autoritaires ou démocratiques, les deux
cents dernières années de l’histoire politique se sont souvent installées
dans ce canevas simple, reconnaissable, de la dualité. Les récits,
les images, les portraits, les chroniques, ont généralement plébiscité
cette représentation particulière, qui a l’avantage d’offrir une
lecture immédiate et vivante d’un univers politique souvent plus
complexe et plus secret que ne le laisse croire sa transcription
en termes de rivalité.
Car cette personnalisation duelle du pouvoir et de ses enjeux n’était
pas a priori le premier choix d’une théorie politique et
d’une pratique citoyenne, la démocratie française, qui privilégiaient
l’abstraction universelle des droits de l’homme, l’idée rousseauiste
de la volonté générale, ou encore la valeur du suffrage le plus
large et collectif possible. Il se trouve donc que, par un processus
paradoxal de sélection des espèces (politiques) ou de dévoiement
de la démocratie (certains le soutiennent), ce système le plus allergique
à l’isolement des figures engendre une conception de la vie publique
organisée autour de la rivalité de deux personnalités que tout un
chacun voudrait incontestables, supérieures, pour ainsi dire élues.
On vérifiera sur le terrain même de la démocratie française, cette
scène politique ouverte depuis deux siècles, la nécessité et les
effets de cette personnalisation d’une vie publique qui se cristallise
autour d’une succession de duels significatifs ou, parfois, insignifiants.
Le duel témoigne en cela d’une culture très française de la politique :
le recours aux hommes d’exception (peu aux femmes : aucune
n’a trouvé son entrée dans cet essai…), qu’ils soient grands, rusés,
persévérants, entourés, sauveurs, mais aussi, parfois, petits, médiocres,
corrompus, surfaits, pour diriger un pays ou, du moins, se porter
candidats à cette fonction suprême. Il existe dans l’idée que le
Français se fait du pouvoir et de ses luttes une nécessité du recours
à l’homme providentiel, ce qu’on pourrait nommer une course à
la grandeur. Exception française au sens où elle nécessite une
éducation spécifique des élites politiques, une obsession continue,
presque une sélection draconienne. Cette personnalisation est le
premier trait marquant d’une vie politique qui, de plus en plus,
s’est focalisée sur l’idée du duel.
En 1789, la scène politique, jusqu’alors organisée autour des apparitions
et des faveurs royales, animées de rumeurs et de réputations nées
dans les conseils, les alcôves et les coteries, s’ouvre aux jugements
de l’opinion publique et à la volonté de tous les Français. La concurrence
pour le pouvoir change de statut, d’échelle et de tréteaux :
l’appel aux candidatures s’élargit, les péripéties de la lutte s’offrent
aux regards et la décision finale appartient au public. D’emblée,
ce processus n’est pas qu’un phénomène de tactique politique :
il s’apparente également à un jeu de regards et de sensibilités,
se fonde sur des représentations, des réputations, des images. La
politique est un enjeu de la démocratie naissante, elle est aussi
un spectacle. L’un et l’autre impliquent la rivalité et la mettent
en forme, lui donnent des règles. La démocratie suppose le choix
offert entre des idées concurrentes, des hommes divers, et organise
la vie publique entre une minorité et une majorité, également respectable
même si leurs pouvoirs sont différents. Le «spectacle de la nation»,
ainsi que le nomme un journaliste suivant les travaux de la première
Assemblée nationale française, impose lui aussi une représentation
de la rivalité.
D’abord l’idée que la politique est un théâtre, vieille image que
les pièces de Shakespeare ou les tragédies de Corneille ont illustrée,
mais qui se trouve comme relancée à la fin du xviiie siècle par
le foisonnement des théories dramaturgiques à ce propos. Voltaire
plaidait pour que le théâtre retrouve la «scène du monde» :
il a été entendu. Par la république des lettres, puisque la «naturalisation»
d’un théâtre «plus domestique» et «plus moral» que prônait Denis
Diderot, le «théâtre des hommes et non des rois» que voulait Beaumarchais,
le «spectacle des lois pour le peuple» que tenta d’initier Louis
Sébastien Mercier ou le «théâtre-assemblée d’hommes libres» évoqué
par Benjamin Constant, semblent des variations plus ou moins démocratiques
de la dramaturgie voltairienne des Lumières. Il est certain que
la poussée démocratique de 89 et cette adéquation retrouvée des
métaphores théâtrales, qui bouleversent l’une et l’autre la conception
de la politique, ont alors joué un rôle décisif dans la mise en
place d’une cérémonie du pouvoir ritualisée sous la forme omniprésente
du duel ou de la rivalité. La scène politique s’est non seulement
ouverte, s’est non seulement conformée aux affrontements en les
régulant et en les poliçant, mais elle s’est plus particulièrement
organisée selon la représentation du combat singulier.
On objectera la généralisation du phénomène : depuis que le
monde est monde et la cérémonie la codification agencée de ce monde,
le duel est la forme centrale de la conquête du pouvoir. Des récits
bibliques, façon Caïn et Abel, aux rites des peuples primitifs (l’affrontement
cérémonieux à coups de poing successifs sur la tempe de l’adversaire
dans un très beau film inuit, Atanarjuat, en proposait un
exemple récemment), le combat codifié est le passage obligé de la
prise de pouvoir. Cependant, cette forme cérémonielle, plus encore
qu’un invariant des civilisations, est devenue la vérité de la politique
moderne. Car le duel fonde la légitimité même du pouvoir ainsi conquis.
C’est un principe de la vie démocratique (on n’y gagne jamais seul)
comme un élément des rituels de la vie publique qui, de plus en
plus, s’organisent autour d’une rivalité largement mise en scène
et toujours plus commentée. Au point que ces affrontements, dont
le plus récent et le plus décisif est constitué par l’élection
présidentielle dans la France de la Ve République, ne sont
plus du folklore ou des cérémonies désuètes, mais bien le paraître
suprême des valeurs démocratiques, son épreuve de vérité. Désormais,
l’élection présidentielle donne en effet lieu à une cérémonie aux
rites parfaitement négociés et institués : déclarations de
candidature, campagnes, affiches, apparitions télévisées et messages
radiophoniques, annonces et discussions des résultats, festivités
et actes symboliques de la victoire ou de la défaite, tout est absolument
codifié, connu et reconnu, jusqu’au duel télévisé des deux candidats
en lice pour le second tour des élections, devenu la pierre de touche
de cet affrontement à la fois entretenu et banalisé, dramatisé et,
en quelque sorte, compris tel un arrangement de la république.
Ces gestes, ces rites, ces discours, ces rencontres, ces apparitions,
décors propres à la cérémonie du duel politique moderne, ne sont
pas les jalons d’une impasse : ils mènent au contraire à l’essence
du pouvoir, ils avouent la vérité d’un système, puisque, donnant
une forme à la politique, ils sont la condition de sa possibilité
en même temps que celle de sa perception. Et la légitimité du système
démocratique français repose entière sur ce consensus sur la forme
de la rivalité pour le pouvoir. En effet, en assistant à un duel
politique, en le jaugeant, en prenant parti ou même en restant neutre,
détaché, distant, tout citoyen participe un temps à l’énonciation
de la fiction maîtresse du système démocratique. Il participe au
duel en jugeant les protagonistes et à la démocratie en se constituant
comme public : double regard qui est précisément celui de l’intégration
dans la cérémonie, de l’initiation rituelle, celui qui reconnaît
le jeu du pouvoir et se reconnaît soi-même comme citoyen participant
de ce pouvoir. Cette cérémonie du duel a donc le double rôle d’animer
et de calmer la vie politique : elle est une rupture, proposant
une confrontation radicale, l’accentuant souvent, mais elle est
également une harmonie, réduisant symboliquement le fracas initial
pour insister sur les règles du combat ou l’humanité des combattants.
Ces duels exaltent des formes de rupture, reprennent les schémas
épiques des confrontations mythiques, mais tentent, dans le même
temps, de conjurer le danger lié aux innovations trop brutales,
s’imposent comme des dispositifs de civilisation. Pour reprendre
une formule de Louis Marin, la cérémonie de la rivalité pour le
pouvoir est l’«apprivoisement de la crainte qui rôde sur les seuils» :
elle apparaît comme la légitimité formelle du pouvoir et s’organise
comme un rite d’intégration à la communauté citoyenne. Le duel est
ainsi, dans la vie politique française, une forme cérémonielle emplie
de sens.
En France, peut-être plus qu’ailleurs, cette forme cérémonielle
de la conquête du pouvoir a eu tendance à investir un ensemble démesuré
du corps politique et social. On peut désigner ce phénomène du nom
de «passion politique» — il surprend d’ailleurs souvent les observateurs
étrangers —, et on doit l’expliquer. La démocratie française n’est
ni la plus démocratique ni la plus précoce, ni même celle qui a
instauré la cérémonie duelle. Tocqueville a admirablement décrit
la croyance de la démocratie américaine, par exemple, en cette «valeur
de la joute», constitutive du système électoral de la république
des Etats-Unis depuis sa fondation, ce que le western hollywoodien
a su également illustrer selon une gamme de possibles extrêmement
étendue. Si la France est exceptionnelle en matière de duels politiques,
c’est plutôt par la manière dont, ici, les représentations les ont
pris en charge, presque constitués. La «passion politique» française
est celle de la médiation de la cérémonie du pouvoir, ce que l’on
désignait dès 1789 comme le «spectacle de la nation» et qu’un pamphlétaire
de 1967 nomma avec bonheur la «société du spectacle». Cette théâtralité
de la politique est le récit favori que suit le commentaire français
des jeux de la démocratie. C’est une manière de dérision mais en
même temps le témoignage d’un attachement commun aux rites et aux
formes de la politique. Et le duel en est comme l’emblème. De Rivarol
aux Guignols de l’info, ce petit théâtre est campé, et de la Révolution
à nos jours les acteurs de cette scène vont par couple de duettistes.
Ou plutôt : il s’agit, pour ces satiristes, caricaturistes,
journalistes, écrivant, dessinant, filmant, de dresser des portraits,
puis de les opposer selon les contextes, les échéances et les événements.
La représentation de la politique, en France, est un art du portrait
que la pointe, ensuite, se charge d’animer en lui proposant des
adversaires et en faisant récit de ses rivalités. D’où l’impression
d’une vie politique incarnée en une galerie de figures que l’actualité
peut diviser ou allier au gré des jours changeants.
Les traditions de cette représentation française de la politique
sont très vivaces et sans cesse en action : c’est là où l’on
a puisé, principalement, la matière de cet essai, dans ce petit
théâtre moqueur campé par les satiristes, des Actes des Apôtres
au Canard enchaîné, dans ces portraits croqués par les caricaturistes,
de Daumier à Plantu, l’art du dessin le plus essentiel d’une histoire
de France qui ne saurait s’en passer, dans ces cérémonies minutieusement
détaillées par les journalistes, gazetiers, échotiers, d’un monde
politique qui a toujours adoré se confier, dans les images que les duellistes
ont su élaborer, dès les portraits officiels du xixe siècle, dès
les actualités filmées des années 20 et 30, dès la campagne présidentielle
de 1965 où la télévision joua pour la première fois son rôle en
déjouant les pronostics, images arrêtées à l’aide de conseils en
communication ou bâties sur les intuitions médiatiques des principaux
bretteurs de la politique. Le duel, sa cérémonie comme sa représentation,
a donc une histoire édifiante sur la scène politique française.
Sur quoi ces duels successifs nous renseignent-ils? Moins sur le
contexte politique des duels, que sur les duellistes eux-mêmes,
moins sur les citoyens qui les observent, les jaugent et les jugent,
que sur la nécessité d’un dispositif cérémoniel et politique qui
puisse organiser et les duels et les regards. Ce sont ces portraits
et ce dispositif qui nous intéressent dans cet essai d’histoire
un peu particulier : à chaque reprise, il s’agira de raconter
les protagonistes et les ressorts physiques, psychologiques, sensibles,
climatiques qui les caractérisent, mais aussi de décrire des rapports,
des espaces de rencontres et de combats, ou des images que les duellistes
ont cru bon mettre en avant, d’eux-mêmes ou de l’autre, afin de
convaincre. Ce portrait, ce dispositif, ces images forment une représentation,
aux deux sens complémentaires du mot : une scène où l’on se
montre et une manière de se montrer. Les duels politiques de la
France moderne sont des représentations, autant mise en place
d’un portrait surpersonnalisé, de cérémonies extrêmement ritualisées,
que de médiations puisant leurs ressources dans l’art du discours,
de l’écriture ou de la vision. Ce point de vue, assumons-le, est
aussi une manière de «désidéologiser», de «dépolitiser», le regard
porté par l’essayiste sur la vie politique française. D’abord, car
on ne trouvera aucun jugement moral, et encore moins partisan, dans
ces pages : droite et gauche ne représentent pas la même chose,
certes, mais jamais l’on ne dira que l’une est intrinsèquement préférable
à l’autre, ou vice versa. Toujours, par contre, on voudra
conserver la distance ironique nécessaire à la compréhension
et à la description de ces représentations de la politique. D’autre
part, car la thèse soutenue ici, cette organisation rituelle de
la politique française autour de l’idée et de la pratique du duel
au sommet, nous semble assez peu idéologique, mais plutôt anthropologique
et très formelle. Du moins, la politique paraît-elle un critère
parmi d’autres dans ce recours assez systématique aux duels et dans
les règles de leurs déroulements rituels. En suivant la perspective
de cet essai, le lecteur rencontre la politique comme mise en scène,
comme dramaturgie, comme textes ou images à décrypter, et non des
schémas classiques et trop traditionnels, pour ne pas dire éculés,
d’oppositions gauche-droite, par exemple, ou de déterminismes sociologiques,
voire historicistes. Des duels au sommet, ainsi, il y en eut davantage
à l’intérieur des mêmes «camps». Et l’on peut également avancer
que des oppositions souvent interprétées telles des luttes politiques
semblent s’éclairer d’un jour nouveau si on les considère comme
des combats d’images, de réputations, de gestes, de corps, d’habitudes,
de symboles, tout ce que l’on peut regrouper sous le terme de luttes
de représentations. Cet essai se voudrait donc un manifeste
pour une histoire ludique des représentations. En aucun cas, il
n’est un traité de sciences politiques appliqué à la longue histoire
des affrontements entre la droite et la gauche en France.
On tentera de souligner, à travers une série de portraits bifrons
campés sur ces tréteaux, combien le duel opposant Jacques Chirac
et Lionel Jospin à la conquête de la légitimité suprême, malgré
son caractère parfois dérisoire, voire un aspect médiocre qui pourrait
l’apparenter à une «guerre de pygmées», est aussi un phénomène,
le dernier en date, inscrit dans cette histoire singulière des représentations
politiques : nombre de comportements, de réflexes, de rivalités,
de réputations, et de récits, reviennent aujourd’hui depuis les
duels passés qui, en France, n’ont pas seulement opposé deux attitudes
politiques (la droite et la gauche), mais des manières d’être et
d’apparaître, quasiment des traditions psychologiques, physiques,
et culturelles. Le petit face au gros, l’homme d’action face à celui
de la réflexion, l’austère face au viveur, l’homme du peuple face
à celui des élites, le tenant face à l’outsider, sont autant
de possibles du combat des chefs que l’on retrouve, bien que distribués
selon une configuration incertaine, parfois ambiguë, voire inversée
par rapport aux schémas classiques. Mais c’est précisément parce
que les cartes sont brouillées (qui, de Chirac ou de Jospin, par
exemple, est le légitime, le sage, le petit, le riche, le bon vivant?)
que cette plongée dans l’histoire d’une représentation de la conquête
du pouvoir peut être si éclairante et stimulante.
Si la Révolution française ouvre grand le rideau sur la scène politique
moderne, c’est parce qu’elle inaugure aussi la rivalité en démocratie.
Non que les duellistes manquaient auparavant, mais, d’un coup, leur
lutte a pour enjeu la conquête du pouvoir politique, tout le pouvoir
et non la parcelle correspondant à l’influence de tel ou tel ministre
sur la politique royale. Dès le printemps 1789, les rivalités s’aiguisent
autour du pouvoir. Le principal problème des révolutionnaires consiste
cependant à cerner ce pouvoir : où est-il? A l’Assemblée nationale?
au gouvernement? à Paris? à Versailles? dans les clubs? Chaque parcelle
a ses champions, et le combat oppose ensuite, en de multiples joutes,
chacun des vainqueurs… La confusion est certaine, la démocratie
émerge peu à peu de ce choc des opinions, et le duel en politique
fait son apprentissage. Mirabeau parmi les députés contre La Fayette
à la Garde nationale de Paris, Sieyès à l’Assemblée contre Bailly
à la Municipalité, Marat dans une presse face à Rivarol dans une
autre… Le cas d’école, cependant, intervient avec l’opposition entre
Maximilien Robespierre et Georges Danton. Voici les fondations du
duel classique français : deux ambitions s’affrontent, deux
idées du monde, deux politiques, deux caractères, deux corps, ce
qu’à l’époque on résume par l’expression qui colle encore à la peau
de cette rivalité, une «guerre de physionomies». Ce qui rend cette
confrontation sublime, mais lui ôte cependant une part de sa valeur
modélisante, est son enjeu : la révolution ou la mort. Le combat
entre Danton et Robespierre est moins une opposition entre gauche
et droite, entre deux traditions politiques distinctes, qu’une lutte
à la vie à la mort. Il s’agit en effet du seul grand duel politique
français qui conduit ses protagonistes à l’échafaud. Mais il n’en
constitue pas moins une sorte de canevas où puiseront ensuite tous
les impétrants de la vie politique, notamment au xixe siècle. Les
régimes qui succèdent à la Révolution française ne sont pourtant
pas très favorables à l’éclosion de grandes rivalités politiques,
puisque le pouvoir est confisqué par un homme seul, empereurs et
monarques plus ou moins débonnaires, valeur charismatique du chef
suprême, retour providentiel du sauveur, qui demeurent, longtemps,
la maladie infantile de la France moderne.
La fissure dans ce bloc de pouvoir personnel apparaît, au mitan
du xixe siècle, avec l’instauration de la IIe République de 1848.
L’empire qui suivra restera toujours le second et l’empereur Napoléon
le petit : le duel qui s’esquisse, dans la distance de l’exil,
est donc déséquilibré. Politiquement, le pouvoir est certes aux
mains de Napoléon III, qui règne sans beaucoup de partage; symboliquement,
la victoire revient cependant au principal des opposants, Victor
Hugo, gloire littéraire, lançant ses diatribes meurtrières depuis
l’exil. La principale conséquence de ce duel si particulier est
le discrédit définitif, en France, du pouvoir autoritaire :
l’empereur vient d’être si cruellement atteint par la plume de son
adversaire que tout un système de pouvoir personnel et de rituels
dictatoriaux est mort, brusquement arraché à la modernité et renvoyé
vers un passé honni. L’autre conséquence, que les duellistes du
futur devront prendre en compte, est le registre littéraire de cette
lutte de représentation. Victor Hugo a vaincu son aigle parce que
ce dernier était dégénéré, sans doute, mais surtout car l’écriture
a établi sa supériorité. La France politique restera un théâtre
où les répliques devront être écrites avant d’être lancées.
Le duel politique dans sa version moderne naît de fait avec la IIIe
République, régime fondateur, à bien des égards, de la démocratie
française. Désormais, le pouvoir est offert aux duellistes, même
si ses arcanes diluent souvent les oppositions claires et nettes.
Les républicains apprennent à gouverner et à s’affronter. Ils sont
opportunistes dans la première tâche et féroces dans la seconde :
plus ils partagent les mêmes valeurs, plus transpire une identique
ambition. Les frères politiques sont les pires ennemis, comme le
démontrent à l’envi les principales oppositions des débuts de la
IIIe République, entre tous ces «Jules» qui arpentent les allées
du pouvoir. Léon Gambetta savait aussi batailler, et son duel face
à Jules Ferry fut non seulement épique, parfois mesquin, mais surtout
exemplaire, cristallisant les principaux caractères du genre :
le Méridional face à la France du froid, le tribun face au calculateur,
le viveur et l’austère, le scandale opposé à la vertu. On ne pouvait
imaginer hommes plus différents et on ne pouvait rêver meilleur
récit : à partir de la fraternité des opinions, voici une série
d’oppositions binaires qui se déclinent à l’infini. Et la représentation
s’en régale : rarement sans doute les caricaturistes auront
été aussi inspirés que par cette opposition entre Léon-le-gros et
Ferry-le-pleureur…
Les trois principaux duels que réserve encore la IIIe République,
le plus long régime de la France démocratique, sont des variations
sur cette fraternité impossible, le meilleur des scénarios
en ces temps où la politique n’est pas vraiment une affaire de la
droite contre la gauche (et inversement). Barrès et Jaurès auraient
aimé être des amis de plume, Blum et Thorez sont les rivaux
d’une gauche qui construit alors ses traditions et ses divisions,
Pétain et de Gaulle, quant à eux, demeurent très longtemps des frères d’armes.
Ces trois oppositions illustrent les valeurs d’une vie politique
qui n’est pas encore organisée autour du duel suprême, l’élection
présidentielle où s’affrontent les deux champions de chaque camp.
Jaurès face à Barrès : le philosophe et l’écrivain, l’internationaliste
contre le chantre des racines nationales, le dreyfusard qui combat
l’antidreyfusard, mais aussi des rapprochements qui confèrent son
ambiguïté à une rivalité mêlée de fascination : deux outsiders
face au pouvoir en place, deux voix fortes et originales, et une
manière de se rejoindre parfois aux extrêmes des marges politiques,
là où antiparlementarisme et antisémitisme donnent aux jeunes rebelles
qui assaillent la république des notables de mauvaises raisons de
faire alliance. Thorez, quant à lui, détestait Blum, qui le lui
rendait bien. Le communiste et le socialiste, pour la première fois,
pas la dernière, sont les pires des rivaux. Configuration classique
qui étonne quand même toujours par sa virulence : insultes
politiques, attaques au corps, suspicions systématiques, vertu mise
en cause, et guerre intense des mauvais caractères, la lutte des
classes sait se montrer impitoyable. Le duel, ici, est une manière
d’invective absolue qui témoigne d’une vie politique tout à la fois
extrêmement vivante et constamment blessante. Où la détestation
est érigée en principe et l’insulte en rhétorique attendue. C’était
le temps où la politique croyait aux valeurs, jusqu’à la grandiloquence
souvent, le ridicule parfois. Il faut, ainsi, lire et écouter l’armée
française. Philippe Pétain et Charles de Gaulle, longtemps maître
et disciple, ont fini par se combattre comme dans une course à la
grandeur. L’un et l’autre ont été persuadés, souvent au même moment,
d’incarner la France, et le duel entre ces deux ubris, également
rebelles à tout compromis, devenait inévitable. Il s’est trouvé
que la grandeur de l’un a croisé le sens de l’histoire tandis que
celle de l’autre s’est figée en un conservatisme honteusement rétrograde.
C’est le seul duel de la politique française dont l’enjeu fut non
seulement le pouvoir mais une forme de morale de l’histoire.
Depuis quarante ans et la fondation de la Ve République, le duel
est le passage obligé de la vie politique française. La présidentialisation
du régime républicain ordonne désormais la cérémonie du pouvoir
autour de la confrontation septennale, bientôt quinquennale. C’est
une simplification qui peut être captivante mais aussi un appauvrissement.
Droite et gauche éternellement reconduites, échéances plus ou moins
connues et respectées, personnel politique stable et expérimenté,
mais également un conformisme grandissant des élites et des idées,
un affairisme de services rendus et d’impunités longtemps garanties,
un manque de renouvellement flagrant qui provoque un désinvestissement
massif vis-à-vis de la politique classique.
Pourtant, la première campagne présidentielle, en 1965, promet son
lot de nouveautés : un troisième homme qui bouleverse la donne
par son usage des médias, de la télévision et de l’opinion (Jean
Lecanuet, «monsieur-dents-blanches»), un ballottage là où on ne
l’attendait pas. Mais la personnalisation de la politique, qui s’accélère
avec la compétition présidentielle opposant de Gaulle et Mitterrand,
va finir par tout recouvrir. En 1965, elle réserve encore quelques
surprises dans le duel au sommet et ses représentations médiatiques
croissantes. Tout n’était pas prévu et rien ne se déroulait vraiment
comme on l’attendait. Avec François Mitterrand et Valéry Giscard
d’Estaing ce sont les deux meilleurs professionnels de la politique
qui s’affrontent. La compétition présidentielle écarte cruellement
les amateurs et les anticonformistes, les rebelles comme les personnalités
de troisième voie. Entre 1974 et 1981, l’on tient donc le nec
plus ultra du duel politique à la française, et sans doute n’a‑t‑on
jamais fait, ni ne fera‑t‑on plus, aussi bien :
maîtrise de la communication, surenchères médiatiques, rituels millimétrés,
petites phrases assassines («Vous n’avez pas le monopole du cœur»),
conseils en tout genre, œillades efficaces, programmes affûtés.
Et le suspense qui va avec : quelques centaines de milliers
de voix de différence d’abord, puis une alternance exemplaire, enfin
une cohabitation d’école. Pourtant, une certaine insatisfaction
pointe, peut-être même une lassitude, sans doute dues à la qualité
des acteurs du petit théâtre politique tel qu’il ne se renouvelle
pas assez. Et, en toute logique, le dernier duel en date n’est pas
le meilleur, qui a un goût de déjà-vu : Jacques Chirac
affronte Lionel Jospin en un combat de seconde zone.
Sans doute parce qu’il est difficile de faire croire encore que
tout n’a pas été dit, montré, représenté, manipulé, dans cette forme
de cérémonie du pouvoir qui se répète aujourd’hui pour la septième
fois de rang. Reste un espoir : en plongeant dans l’histoire
des rivalités au sommet, chacun peut constater que le duel présidentiel
n’est pas la fatalité de la vie politique française. Car c’est au
contraire la diversité des formes de ce combat démocratique, depuis
deux siècles, qui nous frappe : les constantes du duel politique
n’ont pas toujours empêché son renouvellement. Du moins faut-il
voir et comprendre les continuités et les héritages de cette cérémonie
pour tenter, à l’avenir, de la changer.
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