Premiers chapitres
Raphaëlle Bacqué

LE DERNIER MORT DE MITTERRAND

Raphaëlle Bacqué, dont l’œuvre a déjà été récompensée par plusieurs Prix (Prix Louis Hachette, Prix du Livre Politique, etc..), est journaliste au Monde depuis 1999. Elle est également l’auteur, entre autres, de Seul comme Chirac (Grasset, 1997), Chirac ou le démon du pouvoir (Albin Michel, 2002), La Femme fatale (Albin Michel, 2007 – 330.000 exemplaires vendus, toutes éditions confondues), L’Enfer de Matignon (Albin Michel, 2008).

cette époque, j’ignorais encore la fragilité du cœur des hommes. J’avais bien appris la science politique, mais je n’avais jamais côtoyé le pouvoir. Je ne savais ni les brutalités de la Cour, ni les méandres des palais. Le 10 mai 1981, je n’avais même pas eu l’âge suffisant pour voter. On évoquait les dissimulations de François Mitterrand, j’imaginais Machiavel, on se pâmait sur sa séduction, je voyais Casanova. Pour le reste, dans le fatras des clichés, je lui trouvais un air de vieille femme mais le merveilleux sourire de Jean-Louis Trintignant. En somme, je ne connaissais rien à rien.
Pour marquer la dixième année de son élection à la présidence de la République, mon journal jugea cependant que j’aurais le regard adéquat, celui de la génération Mitterrand, pour réunir, au milieu du bilan indigeste de ses réformes et des fadaises de ses thuriféraires, les témoignages de quelques compagnons ayant accompagné sa conquête de l’Elysée. Autant dire qu’on misait sur ma jeunesse en ignorant mon inexpérience.
Avec cela, je ne sais comment je suis arrivée jusqu’à François de Grossouvre. Dans mon inventaire des mitterrandistes, Robert Badinter s’était d’abord imposé sans difficulté, en tant que figure morale évidente. Puis, Pierre Joxe m’avait reçue avec hauteur. Lionel Jospin et Laurent Fabius en coup de vent. Pierre Bérégovoy, harassé par ses responsabilités de ministre de l’Economie, avait décliné ma demande, mais j’avais pêché un vieux camarade des camps de prisonniers, une secrétaire de longue date, et Edith Cresson dont personne ne se doutait encore, pas même elle, qu’elle allait rejoindre quelques semaines plus tard Matignon. Dans ce défilé de fidèles grand teint, seul Roland Dumas s’était distingué. L’entretien devait avoir lieu dans un restaurant de l’île Saint-Louis où le libertin du pouvoir semblait avoir ses habitudes. Le patron du lieu, manifestement au fait des innombrables conquêtes de ce don Juan, m’y accueillit d’un « bonjour mademoiselle » plein de sous-entendus avant de me mener jusque derrière un grand rideau : le ministre des Affaires étrangères recevait dans une alcôve… Quoi qu’il en soit, le dernier nom sur ma liste était celui de Grossouvre.
J’avais rencontré tous les autres dans leurs bureaux et leurs ministères. Il me donna rendez-vous en fin d’après-midi quai Branly, dans son vaste appartement de fonction. Un endroit bourré d’armes de chasse et de meubles impersonnels fournis par le Mobilier national, que j’avais jugé très laid. Je le vis arriver dans un élégant costume de tweed anglais, aimable comme peut l’être avec une débutante un homme de 73 ans doté d’une bonne éducation. Tout de suite, il m’appela « mon petit »… en homme désuet et paternel. Il n’avait rien à voir avec les publicitaires et les entrepreneurs à mâchoires carrées qui battaient le pavé du second septennat socialiste. Celui-là avait l’allure d’un petit noble d’Ancien Régime, avec la tête du duc de Guise. J’aurais dû comprendre qu’il ne trouvait plus tout à fait sa place dans les salons brillants de la gauche rassasiée.
Des photos étaient posées sur la table. Des dizaines de photos, grand format, sur du papier brillant. Et un visage me sauta aux yeux, à côté du sien. François Mitterrand figurait sur tous les tirages. Mitterrand et lui sur une route de campagne. Mitterrand et lui sortant de la rue de Bièvre. Mitterrand dans une foule, derrière lui ouvrant le passage. Et même ce cliché devenu fameux du président dans un avion privé, où Grossouvre se tient assis sur un petit siège, comme épiant la conversation à l’abri du dossier. Dans un sourire, avec des mots choisis, il remonta alors vers le passé, bien avant l’Elysée, lorsque, souffla-t-il, « nous n’avions pas besoin l’un de l’autre ».
Il racontait bien, avec un vocabulaire étudié et dans un style vieille France. Une bénédiction pour une journaliste. J’avais à peine besoin de le relancer. Il évoqua un voyage en Grèce. Un autre en Italie. Des souvenirs d’hommes en goguette et de fins de meetings en province. J’avais beau être novice en la matière, cela sentait l’odeur forte des succès électoraux et des femmes qu’on emballe.
Je ne me souviens plus par quel biais, insensiblement, le récit prit peu à peu un autre tour. J’attendais la tendre nostalgie d’un vieil ami, ce fut bientôt un réquisitoire. Le ton sec. Les gestes sévères. La fureur et le dégoût. « Le pouvoir l’a changé, forcément. Il s’est installé dans une tour d’ivoire. » Je crois bien que nous étions seuls dans ce salon, mais l’appartement paraissait empli de fantômes malfaisants. Des accusations véhémentes surgissaient de sa bouche où l’on distinguait clairement les mots argent, voleur, trahison et mort.
Croyant m’être trompée en compulsant mes livres, je finis par lui demander : « Mais enfin, vous êtes bien toujours conseiller à l’Elysée ? » Il martela alors le sol de sa canne en lançant cette phrase que je ne compris pas, sur le coup : « Le secret de ma relation avec Lui se tient là-dessous. »
Sa mort survint trois ans plus tard. Une balle dans la tête, au cœur de l’Elysée. On évoqua aussitôt le suicide d’un courtisan éconduit. D’un vieil homme malade. L’ultime signal d’un pouvoir finissant. Le bruit d’un assassinat courut, aussi, dans ce palais mortifère où même le président se mourait d’un cancer. On imaginait des tueurs pénétrant dans l’Elysée. L’autopsie avait souligné une « luxation de l’épaule gauche compatible avec le recul » et l’on voyait déjà l’agression. Le plus petit détail devenait suspect.
Personne ne trouva la moindre preuve. François de Grossouvre sombra bientôt dans l’oubli. Il y avait d’autres matières à papiers dans la presse. D’autres sujets de recherche pour les historiens. Je n’ai compris qu’après, avec la révélation de l’existence de Mazarine quelques mois plus tard, que lorsqu’il martelait « là-dessous » avec sa canne, il désignait la seconde famille du président, logeant au premier étage juste sous son appartement.
Les années du mitterrandisme ont ceci de supérieures aux autres qu’elles ont conservé, malgré le temps qui passe, une part de leurs secrets. « Si vous deviez donner un pourcentage de ce que l’on connaît de votre vie, demanda un jour André Rousselet au vieux président, quel serait votre chiffre ? — Allez-y, hasardez-vous…, répondit Mitterrand. — Je ne sais pas, disons trente pour cent… — Trente pour cent, c’est beaucoup… » Il faut croire que François de Grossouvre faisait partie des mystères restants.
Il aurait pu ne rester de lui, avec le temps, qu’un visage lointain portant une barbichette, perdu dans la longue cohorte des courtisans. Je l’aurais oublié dans la foule, noyé dans l’ombre portée de l’ancien président. « Grossouvre ? Cela ne me dit rien… » et l’on serait passé à autre chose.
Sa mort tragique l’a sorti du lot. Ce n’est pas facile de redonner sens à une vie qui s’est perdue dans les querelles de palais et la vanité du pouvoir. La fin de Grossouvre est pourtant de celles qui redressent les statues qui s’étiolaient sous le lichen. Elle a signé, mieux qu’un livre d’histoire, le crépuscule d’une époque. Le constat des illusions perdues. La cruauté d’un idéal dévoyé. Il a suffi de bien choisir l’endroit. Un lieu dont la signification n’échapperait à personne. Un palais dont la France entière connaissait le résident. Et de tirer un seul coup de feu.

1


Ceux qui ont vécu les événements de ce 7 avril 1994 se souviennent qu’il faisait déjà sombre. Ces premières semaines de printemps, le soleil se couchait plus tard, autour de 20 heures, et la nuit commençait à tomber. Ils se remémorent aussi qu’ils n’étaient plus très nombreux, autour du vieux président. Dans un an et un mois, le règne s’achèverait et le palais était déjà déserté.
Lorsqu’ils brossent le décor, ils gardent d’abord une vue d’ensemble. La cour plus vide, désormais. Le son d’un téléviseur qui vient de l’un des postes de garde. Une relative pénombre sur l’Elysée. Seul le premier étage, au centre, est illuminé. Ce soir-là, on attend les journaux de 20 heures dans lesquels le président doit intervenir. Depuis qu’il a rendu publique sa maladie, deux ans plus tôt, chacune de ses apparitions est guettée comme un bulletin de santé. Il est si petit. Si fragile depuis quelques mois. Il semble si jaune avec sa peau parcheminée qui sculpte désormais chaque arête de son visage. Il paraît si mortel, lorsqu’on l’aperçoit sur les écrans, avant que n’opère la magie de son verbe et que ne s’allume ce regard qui séduit encore.
Le parquet craque sous les tapis de velours rouge. Les murs sont un peu défraîchis. Personne ne veut plus engager de travaux. Trop de frais. Pourquoi se charger d’échafaudages et d’ouvriers pour un successeur qui, de toutes les façons, ne vous gardera pas ? Depuis un an que la droite est majoritaire à l’Assemblée, depuis que l’on est au courant du cancer qui ronge le président, les visiteurs se font rares et les secrétaires partent tôt. Après 19 heures, c’est toute une affaire pour dénicher un conseiller.
L’Elysée tourne donc habituellement au ralenti, mais ce soir, au premier étage de l’aile ouest du Palais, cela cavale de tous les côtés. On a ouvert des portes, rameuté par le téléphone interministériel le directeur de cabinet et le jeune aspirant qui assure la permanence médicale. Des gardes républicains s’interpellent dans le couloir : « Il est mort ! — Non ! — Je te dis qu’il s’est flingué ! »
Près d’une porte, appuyé contre le mur, un garde du corps, le visage blême, respire doucement. C’est lui qui vient de donner l’alerte. C’est un grand gaillard, un de ces types baraqués venus du GIGN, que les copains ont surnommé « Marcel » parce qu’il est inutile de chercher bien loin quand on s’appelle Cerdan. Chargé de la sécurité de François de Grossouvre aurait dû être pour lui une mission de tout repos : à 76 ans, les vieux messieurs sortent moins et qui aurait encore intérêt à les menacer ? Mais depuis quelques jours, le « patron » n’est pas dans son assiette. Des plaintes incessantes, des sautes d’humeur, une pointe de paranoïa. Il suffit que l’une de ses innombrables armes de chasse s’enraye pour qu’il s’imagine qu’on veut l’abattre. Vieillir le terrifie plus encore. Parfois, il s’acharne à enchaîner des pompes en série et des séances d’exercices physiques, qui achèvent de le convaincre que le temps l’a irrémédiablement vaincu.
Vers 19 h 50, « Marcel » est remonté pour le prévenir qu’il faut partir. Que déjà, chez lui, on s’inquiète qu’il ait du retard pour le dîner chez le ministre gabonais Georges Rawiri. L’après-midi même, Grossouvre a fait envoyer des fleurs à Mme Rawiri, accompagnées d’un mot : « Je me réjouis de vous retrouver tout à l’heure. » C’est donc qu’il n’a pas oublié. Mais pourquoi les fait-il attendre ?
« Marcel » a traîné dans le couloir, jeté un œil aux magazines du petit salon, à trois pas du bureau de Grossouvre, recompté les lézardes sur le mur. Puis, il a entendu ce bruit qui claque, cauchemar des gardes du corps. En ouvrant la porte du bureau, l’officier a été pris d’une nausée. Grossouvre est assis dans son fauteuil. Les jambes encore croisées. Mais le haut du crâne a été emporté. « Eclatement de tout le massif facial gauche et de tout l’étage antérieur et moyen du crâne », dira plus tard l’autopsie. Dans sa main, il tient encore un revolver, un 357 Magnum Manurhin. Une arme modifiée et redessinée selon les plans du commandant Christian Prouteau, le fondateur du GIGN, qui l’a offerte à Grossouvre dix ans auparavant. Il y a du sang partout, des éclats de cerveau, sur le bureau, sur les murs et jusqu’au plafond.

Pierre Chassigneux, le directeur de cabinet du président, est arrivé en courant. C’est un ancien directeur des Renseignements généraux et un ex-préfet de la Nièvre. Autant dire qu’il en a vu d’autres. Il devrait être rompu au secret et se mouvoir avec aisance dans les méandres de la mitterrandie. Mais depuis qu’il est arrivé à l’Elysée, tout lui paraît compliqué et il promène partout un air lunaire qui n’est que le masque de son désarroi. Le président ne lui dit rien. Ni de ses déplacements. Ni de sa vie privée compliquée. Ni de ces multiples amis dont il a découvert en arrivant que l’un conserve un bureau au 2 rue de l’Elysée sans remplir aucune fonction, ou que l’autre émarge sur les fonds secrets pour une mission qui n’a jamais existé. Il faut tout deviner. Comprendre les états d’âme et quelquefois limiter les turpitudes. Gérer les aléas et préparer les atours symboliques de la sortie. Dire que ses amis pensaient avec commisération que la direction du cabinet d’un président en fin de règne n’était que l’antichambre élégante de la retraite…
Chassigneux a pénétré bravement dans le bureau avec deux gendarmes du GSPR, ces hommes qui veillent tout spécialement sur la sécurité et la vie privée du président. Le docteur Claude Kalfon, de retour en catastrophe à l’Elysée, vient lui aussi d’y entrer. C’est un médecin militaire. De beaux cheveux argentés, une allure de dandy. Pour tous, il est clair qu’il est de ces hommes amoureux du président qu’il suit pas à pas, ces derniers mois, dans chacun de ses déplacements. Chaque fois qu’il l’aperçoit dans le sillage de son illustre patient, le docteur Claude Gübler, médecin du chef de l’Etat depuis 1981, sent l’écharde de la jalousie percer douloureusement son cœur. Mais Kalfon pratique une médecine souveraine. Quand on assomme Mitterrand de nouvelles effrayantes sur la progression de son mal, sur la chimiothérapie qu’il faudra faire, sur cette mort qui menace et dont on ne prononce jamais le mot devant lui, il s’applique à n’évoquer que les plaisirs de la vie. Le fumet d’un plat canaille qu’il veut faire préparer par les cuisines. Une jolie femme croisée dans un des secrétariats de l’Elysée. Le vent de l’Atlantique et les collines de Bourgogne. « Pas question de lui parler d’autre chose, sourit-il. Il y a un temps pour tout. » C’est à croire que Kalfon fuit devant la maladie, comme tous ceux qui s’effraient du teint toujours livide du président. Au Palais, les morts sont rares. Le pouvoir n’appelle à lui que les combattants. On trouve des duels violents entre courtisans, des histoires d’amour en pagaille, des coucheries entre conseillers, des rumeurs de divorce. Jamais il n’y a eu un seul suicide à l’Elysée. Devant le cadavre, Kalfon a tout de même retrouvé ses réflexes de clinicien. Il a tourné autour du corps et vu le trou fait par la balle, là, sous le menton.
Le secrétaire général de l’Elysée, Hubert Védrine, est injoignable. Toute la journée, il règle détail après détail le bon fonctionnement de la cohabitation avec le directeur de cabinet d’Edouard Balladur. Cette fois, après sa journée, il est parti au cinéma. Mais son adjointe, Anne Lauvergeon, monte maintenant l’escalier. Elle ne sait pas encore. A 35 ans, cette grande jeune femme blonde est la benjamine de l’Elysée et la préférée du président. Lui qui ne jure que par Normale Sup, elle en est. « Et agrégée de sciences physiques, aussi », ajoute parfois avec orgueil le vieux chef de l’Etat. François Mitterrand en est si toqué qu’il l’a fait installer dans l’ancien bureau de Jacques Attali, tout à côté du sien. Il dit qu’elle lui redonne un peu de sang neuf, lui que son cancer mange peu à peu. Lorsqu’elle a déménagé dans ce nouveau bureau qui rend jaune de jalousie Védrine, le président lui a cité cette phrase que Clemenceau avait glissée à sa maîtresse : « Je vous apprendrai à vivre. Vous m’apprendrez à mourir… »
Tout à l’heure, lorsqu’elle est rentrée de visite avec François Mitterrand, ils ont trouvé dans l’antichambre Elisabeth Normand, une amie du président, employée à son service de presse. Elisabeth réclamait en urgence quelques instants d’audience pour son cousin, le docteur Soubielle. Soubielle vit dans le Sud-Ouest, roule les « r » et chasse souvent avec Grossouvre. Depuis des mois, « François » lui a réclamé un nouveau chien d’arrêt, et parce que Cerdan lui a glissé : « il n’est pas bien, depuis quelques jours », il lui a rendu visite vers 17 h 30. Il l’a trouvé dans un état épouvantable. Amer. Morbide. Evoquant le suicide puis soudain curieusement sentimental. Lorsque Soubielle a voulu partir, son vieux compagnon l’a serré dans ses bras en lui donnant un petit insigne de chasse.
Anne Lauvergeon a jeté un œil à l’agenda du président et, comme Elisabeth insistait, elle a introduit pour quelques minutes Soubielle dans le bureau de celui-ci. « Je trouve notre ami très mal, a soufflé Soubielle avec son accent rocailleux. Il parle de suicide. Je crois qu’il faudrait l’hospitaliser. » Alors Mitterrand a fait rappeler le médecin de l’Elysée et s’est tourné vers sa secrétaire générale adjointe : « Anne, il faudra voir ce que l’on peut faire pour Grossouvre… »
Il y a moins d’un an, Pierre Bérégovoy s’est tiré une balle dans la tête. Un suicide sur les bords de la Nièvre, le 1er mai 1993, jour des fêtes ouvrières et des acquis de la gauche. Le président se souvient encore de chaque seconde de ce soir terrible, lorsqu’il a dû attendre à l’hôpital du Val-de-Grâce, flanqué du Premier ministre Edouard Balladur et du ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, l’arrivée de l’hélicoptère ramenant vers Paris le corps de son ancien chef de gouvernement. Il a vu le pauvre costume ensanglanté, le crâne éclaté, l’énorme hématome sur le visage, les joues tirées comme si le néant l’aspirait déjà de l’intérieur. Il a connu aussi la polémique, derrière. L’épouse défaite répétant « ils me l’ont tué ». Les murmures partout, le désignant comme responsable : « Mais oui, bien sûr, le président l’avait abandonné… » Il ne voudrait pas que cela recommence. Que l’histoire de sa vie politique se termine dans le sang et l’odeur aigre des illusions perdues… C’est terrible, ce que ce président qui cherche tant à construire sa légende peut se heurter à l’adversité ! Depuis que l’on sait qu’il va mourir, c’est comme si on s’acharnait à jeter déjà des pelletées de terre sur son action, ses amis, ses ratages, ses mensonges. Il a vécu selon son bon plaisir. Mais maintenant que son pouvoir agonise, on vient lui demander des comptes et il s’attache à boucher les voies par où son beau navire commence à prendre l’eau. « Anne, il faudra voir ce que l’on peut faire pour Grossouvre… »
Ni Anne Lauvergeon ni François Mitterrand n’ont compris, cependant, que le temps pressait. Tout à l’heure, lorsqu’elle apprendra la nouvelle et se dirigera vers l’aile ouest, Chassigneux l’arrêtera d’un geste, « ce n’est pas la peine que tu voies ça… ».

Il y a du monde, maintenant, dans le bureau de Grossouvre. Les gendarmes qui s’affairent ont une priorité, là, tout de suite : comment gérer la présence d’un mort au cœur de l’Elysée, sachant que bientôt on aura la justice, la police et la presse sur le dos ? Et que rien de ce que tous les directeurs de cabinet du monde ont appris sur les bancs de l’ENA ne sera d’aucun secours. Ils ont quelques heures. Le moindre raté sera bien sûr éliminatoire.
Curieusement, il semble que personne, pour l’instant, n’ait rien entendu hormis « Cerdan ». Le garde en faction sur l’avenue de Marigny, pourtant à quelques mètres sous les fenêtres, paraît n’avoir rien noté. Ni les cuisines. Ni l’intendance. Ni Pierre Favier, le journaliste de l’Agence France-Presse, dont les permanenciers sont installés dans deux petites pièces sur la cour. Il y a une explication, cependant : le bureau de Grossouvre est le seul de l’étage à comporter une double porte et à avoir été capitonné. Le conseiller à l’Education, Christian Nique, qui occupe la pièce voisine, était parti depuis longtemps. De toutes façons, il n’y a presque plus personne dans cette aile du Palais. Juste ce petit groupe paniqué qui court, ne sachant que faire de ce mort au cœur de l’Elysée.

Le petit ascenseur vient de s’ouvrir sur un homme qui marche avec une canne. « Michel ! » Habituellement, Michel Charasse monte par l’escalier pour rejoindre son petit appartement privé, juste à côté du bureau de Grossouvre. Mais il vient de se faire opérer d’une jambe et François Mitterrand lui a permis d’utiliser son ascenseur particulier, le temps de sa convalescence. Depuis que la maladie tenaille le président, le réveille la nuit pour de terribles crises d’angoisse, Charasse dort là. Dans sa chambre, un petit téléphone blanc est directement relié à celui du président. Il n’est pas rare qu’il sonne, vers 2 ou 3 heures du matin, et que les deux hommes se retrouvent à discuter en pleine nuit, pour conjurer la mort qui rôde. Les rois ne sont ni meilleurs ni pires que les autres hommes. Comme eux ils ont peur à la porte du néant.
Lui saura ce qu’il faut faire. Il sait toujours comment agir au mieux. On l’a vu résoudre des difficultés qui paraissaient insurmontables. Des juges qui grouillent et fouillent, alléchés par l’odeur de fin de règne « comme des hyènes par le sang », a dit un jour le président. La presse infernale. Des « unes » du Monde en rafale, des livres à scandale. Le parti socialiste en miettes avec ses héritiers qui ne pensent qu’à s’entre-tuer sans s’apercevoir qu’ils sont eux-mêmes à l’agonie. La gauche est exsangue. D’ailleurs, la droite n’a pas gagné les législatives. Il n’y avait déjà plus rien en face pour mener la bataille. Elle est arrivée au pouvoir sans avoir eu à donner le moindre coup d’épée.
« Michel ! » Au milieu de cette catastrophe, c’est l’espoir d’une solution qui vient d’arriver. Chassigneux lui est tombé dessus d’un coup. A tout exposé en vrac : « Grossouvre vient de se tirer une balle dans la tête ! » Les gendarmes veulent faire évacuer le corps. Il y a quelque chose d’insupportable à le laisser là. Un suicide à l’Elysée, c’est un blasphème dans un lieu sacré. Presque une provocation pour le président. Il faut le déplacer. Le ramener chez lui. Où le transporter au Val-de-Grâce. D’ailleurs, une ambulance militaire vient d’être appelée.
Dans son dos, déjà, les gendarmes du GSPR, ceux qui veillent sur la sécurité du chef de l’Etat et sur ses secrets, veulent attraper le corps sous les bras. Le soulever pour le transporter ailleurs, loin. Le plus loin possible de l’Elysée et du scandale qui couve. Grossouvre est mort, mais on pourrait le malmener encore, le ballotter, le poser, le reprendre. C’est une ironie cruelle que de voir ces gendarmes du GSPR, le groupement de sécurité, dont la présence auprès du président fut autrefois proposée par Grossouvre, se démener ainsi pour éliminer ce cadavre qui gêne.
Charasse a regardé lui aussi, par la porte ouverte du bureau. Autour de lui, personne n’ignore qu’il n’a jamais aimé Grossouvre. Ces dernières années, il jugeait que Mitterrand était encore trop bon de laisser la présidence du comité des chasses présidentielles à ce vieil homme dont il hait les manières et soupçonne les amitiés. « C’est un traître ! » cingle-t-il souvent lorsqu’il sent Mitterrand prêt à la clémence. Remarquez, Grossouvre en a eu tout autant contre lui. « Charasse est un porc ! » a-t-il dit vingt fois à des secrétaires, des journalistes, des conseillers. Mais tout de même, c’est un choc que de voir ce sang partout et le corps inerte de son vieil adversaire.
Habituellement, Charasse adopte une gouaille de tonton flingueur qui masque, pour la galerie, sa réelle importance dans le dispositif présidentiel. Il se laisse caricaturer en adepte de l’Almanach Vermot. Mais les initiés le savent du premier cercle. Depuis 1987, il a entrepris, à la demande du président, de trier les archives. Des milliers de documents ont été consultés, classés ou détruits. Dans sa broyeuse sont passés tous les secrets à éliminer, les médiocrités qui pourraient entacher la légende mitterrandienne. Grossouvre est comme un vestige du passé impossible à gommer désormais.
Charasse a vite pris les commandes. Le voilà qui arrête les gendarmes déjà prêts à déplacer le corps. Il sait bien, lui, qu’il y a désormais trop de témoins pour qu’une telle opération puisse être gardée secrète. Que la presse aura tôt fait de trouver suspect que l’Elysée ait fait transporter un cadavre avant même d’avoir appelé la police. Et puis, explique-t-il tout de go, « on ne sait jamais, cela pourrait être un acte criminel. Appelez le préfet de police. Et laissez tout en l’état. » Le préfet de police Philippe Massoni est un homme du nouveau ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua. Mais Chassigneux connaît Massoni, qui lui avait succédé à la tête des Renseignements généraux, et Charasse apprécie Pasqua, qu’il fréquente volontiers comme les membres de son cabinet. Les deux hommes tiendront leur langue. Maintenant, il convient de préparer le président avant l’arrivée de la police judiciaire et du procureur.



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