Isabelle Autissier
Seule la mer s'en souviendra
Isabelle Autissier, 51 ans, skipper confirmé, a
participé à quatre tours du monde à la voile
et passé cinq fois le cap Horn. Ecrivain, elle a écrit
plusieurs ouvrages dont Salut au grand Sud avec Erik Orsenna, Kerguelen,
chez Grasset et Versant océan, avec Lionel Daudet.
es événements qui
se sont produits à cette époque étaient si
inattendus et déchirants, que je ne les ai longtemps pas
regardés en face. Ils me réveillaient certaines nuits
comme on l'est par un robinet mal fermé dont le discret ploc-ploc
s'insinue au fond du cerveau. Je les chassais ensuite de mon quotidien.
Quinze ans ont passé depuis les faits. Je suis enceinte.
Ce n'est pas seulement le répit que me procure une grossesse
paisible qui me pousse à exhumer ces souvenirs. Je crois
que j'ai besoin de faire place nette avant que n'arrive la génération
suivante. Je me sens aussi mieux armée, adulte à mon
tour, pour essayer de comprendre.
Je connais depuis longtemps la manière d'effectuer ce travail
de mémoire. Nous avons partagé avec papa le goût
d'écrire. Son aventure tient en trois gros cahiers à
spirale, tachés d'humidité, que j'ai été,
tour à tour, trop jeune puis trop en colère pour ouvrir.
De mon côté, j'en ai une vingtaine, mais seul le premier
est contemporain des faits.
Il y a à la maison une pièce à moi, toute petite
et mal chauffée, attenante au salon, que j'aime appeler mon
boudoir et qui est l'ancienne chambre de mes parents. J'y entasse
mes passions et mes passe-temps : gouaches, livres toujours relus,
rameur d'appartement, petits meubles à retaper, outils, fouillis.
C'est là, sur la table à toile cirée jaune,
que j'ai disposé les quatre cahiers dont les récits
s'entrecroisent. Sur la couverture du mien, j'avais dessiné
un bateau sur un océan de fleurs et, en lettres inégales,
tracé : " EVA : mon journal ".
Ceux de papa sont de grands formats, avec sobrement dans le coin
supérieur gauche : " A bord de Sailahead ; Peter March
: 31 octobre 1968 au 15 mars 1969 ", puis sur le suivant, la
même mention reprenant au 16 mars 1969, mais sans date de
fin et un dernier à la couverture encore plus maculée,
qui ne porte aucun titre.
Je caresse les trois reliures, j'ai envie de pleurer, ce doit être
la grossesse qui me rend émotive.
J'avais quatorze ans quand il est parti.
Papa nous a toujours fait rire. Je ne me souviens pas d'un jour
où l'éclat de sa voix n'ait enchanté la maison.
Il commençait par pouffer trois ou quatre fois, comme une
quinte de toux, puis les gloussements se rejoignaient, formaient
un fleuve de rire qui se déployait en balayant tout sur son
passage. Il n'y avait pas moyen d'échapper à cette
crue. On riait de le voir rire et la vie paraissait facile et joyeuse.
Je suis sûre qu'il s'en servait pour arriver à ses
fins. Quand il voulait quelque chose, il n'argumentait pas longtemps,
subrepticement il casait une blague, puis une autre, laissant sciemment
éclater sa jubilation. Il y avait tout d'un coup du soleil
dans la pièce. L'autre s'abandonnait à cette joie.
Il avait gagné.
Nous, les enfants, étions toujours prêts à suivre
ses fantaisies. En revenant de l'école, nous le trouvions
parfois déguisé, affalé dans le canapé,
les pieds sur la table basse. Je me souviens de lui entortillé
dans un drap et nous annonçant qu'il était Néron
ou en pyjama orange avec le bonnet de bain vert de maman sur la
tête, transformé en carotte géante.
- Sommes-nous bien sûrs de qui nous sommes ? - disait-il -
La vie est un grand jeu. Nous avons des cartes dans les mains à
la naissance, mais rien n'empêche de piocher dans le paquet,
d'essayer de se mettre dans une autre peau. Vous voyez, mes chéris,
il faut parfois inventer les règles au fur et à mesure
que l'on joue. Ce serait trop triste que tout soit déterminé
à l'avance. Il faut tenter des expériences, on peut
toujours y découvrir quelques clés inattendues de
l'existence.
Nous étions sensibles au déguisement, bien sûr,
plus qu'à cette philosophie de la destinée.
- Rire de soi, c'est bien la seule élégance qui reste,
au milieu de cette vie cadrée et réglementée.
- Tu comprends - disait-il à maman qui protestait devant
ses frasques -, je me stérilise le cerveau à régler
toute la journée des histoires de banque et de fournisseurs.
Jouer me défoule et entretient mon imagination. C'est essentiel
si je veux rester un " trouveur " et pas un perpétuel
chercheur.
Maman râlait surtout quand nous jouions au " tapis ".
La moquette se transformait en vaisseau spatial et la batterie de
cuisine tenait lieu d'instruments de bord. Nous embarquions, papa,
moi, Alex et Chris, mes frères, pour une virée pleine
d'imprévus en direction de Sirius ou d'Aldébaran.
Il y avait toujours une grosse partie de chatouilles et de chamboule-tout,
quand il fallait revenir sur terre. Maman prétendait alors
que, sans s'en rendre compte, elle avait dû donner naissance
à quatre enfants et non pas à trois.
Les week-ends, il insistait pour que nous invitions nos amis. Il
a toujours adoré avoir un public, séduire, captiver,
entraîner les autres. A nouveau, le minuscule salon était
sens dessus dessous, les livres de la bibliothèque servaient
à construire des ponts pour le train électrique et
la toile cirée de la cuisine à établir une
tente d'Indien.
Professionnellement, il appliquait cette énergie et cette
imagination à l'affaire d'électronique de marine qu'il
avait montée, persuadant deux de ses anciens clients, Roger
Bredis et Charles Meny, d'investir dans " Sailahead Ltd ".
J'ai peu de souvenirs d'avant " Sailahead Ltd ", lorsque
nous étions encore à Brighton. Je sais qu'il travaillait
comme technicien chez un installateur de radars et de sondeurs pour
bateaux de pêche. Il y était très apprécié,
trouvant toujours des bricolages géniaux pour faciliter l'usage
de ces engins. Finalement, il s'était fâché
parce qu'on ne lui laissait pas assez de temps pour mettre au point
ses idées.
- Je ne vais pas passer ma vie à boulonner ces appareils
idiots. Si vous ne comprenez pas qu'il y a des fortunes à
faire en les rendant un peu plus intelligents, alors tant pis pour
vous !
Nous avions déménagé pour Portsmouth. La ville
était trois fois plus petite, si l'on tient compte que Brighton
et Dove se touchent et rassemblent 500 000 habitants. Maman se plaignait
du manque de vie culturelle et de la distance plus grande avec Londres
qui l'empêchait de faire ses escapades en train, pour se repaître
de musées et de librairies. Pour " Sailahead Ltd ",
c'était un bon choix qui offrait une clientèle plus
variée. Les baies marécageuses de Portsmouth et de
Langstone qui enserrent la ville, à l'ouest et à l'est,
communiquent par Port Creek Channel pour l'isoler du reste de la
région et en faire une ville-île résolument
tournée vers la mer. Bordée au sud par le célèbre
Solent et l'île de Wight, c'est le fleuron historique de toutes
les marines anglaises. Avec la pêche, il y avait la plaisance
naissante et la Royal Navy que papa espérait éblouir
un jour. Portsmouth était sûrement moins proprette,
plus industrieuse que Brighton, mais en contrepartie, mes parents
avaient pu y acquérir pour un prix correct une maison, entre
les quartiers de Southsea et d'Eastney, devenue nécessaire
à la venue de trois enfants et à l'établissement
de papa comme indépendant. C'était la seule de la
rue qui déparait les monotones alignements des reconstructions
d'après-guerre, car une partie avait été modifiée
pour servir de hangar, empiétant sur la maison et réduisant
le jardin à un mouchoir de poche.
- Tu regrettes tous ces snobs et ces petits retraités londoniens
de Brighton ? - se moquait papa, quand maman se désespérait
- Une maison plus un atelier, rien que pour nous, comparé
au piètre appartement d'avant ! Et puis la culture, il ne
tient qu'à nous de la créer. Le terrain est quasiment
vierge ici, c'est excitant d'avoir tout à faire, non ?
A ses débuts " Sailahead Ltd " s'était honorablement
développé. Il avait embauché deux jeunes pour
effectuer les installations à bord des bateaux, se réservant
la partie commerciale et le développement de nouveaux appareils.
Son charme, son entrain et son inventivité lui valaient des
succès, surtout dans le monde de la plaisance.
On a toujours navigué dans le Solent, dès le XIXe
siècle, les régates ont fait la joie de lords fortunés,
mais depuis les années 60, notre plaisance s'est enhardie.
Chaque mouillage, de Douvres à Land's End, regorge de coques.
Parmi elles, certaines ont vu les eaux américaines, africaines
ou indiennes. Hasler, Rose, Chichester ont été des
pionniers astucieux et intrépides, mais avec eux a grandi
une génération à qui les côtes de la
Manche, tout en brumes et en courants, ne suffisent déjà
plus. Papa prédisait :
- Naviguer loin à la voile, ça se fera grâce
à l'électronique. Il ne suffit pas de miniaturiser
et d'adapter les techniques de la marine marchande. Il faut inventer.
Il n'y a pas de raison que la mer et le vent restent des fluides
incontrôlables. Bientôt les plaisanciers vont vouloir
" naviguer intelligent ", avec de véritables tableaux
de bord calculant la gîte, l'avancement, les courants, la
force et la direction des brises et de la houle. J'ai des centaines
d'idées.
Un speedomètre et un anémomètre électroniques
faisaient déjà le succès de " Sailahead
Ltd ". De chaque conférence qu'il faisait dans les Yacht
Clubs de Portsmouth, Southampton ou Gosport, sur " la plaisance
du futur ", il revenait avec des commandes.
Après ces bons débuts, les affaires s'étaient
compliquées et ses associés ne se privaient pas de
lui reprocher de passer trop de temps dans des développements
peu rentables. Lui n'en avait cure, il était sûr de
travailler pour l'avenir.
En grandissant, je m'étais lassée des parties échevelées
sur la moquette. Même si j'ai toujours été une
enfant sportive, je passais l'âge de me rouler par terre avec
des frères de trois et cinq ans mes cadets. Je commençais
à prendre soin de moi, à rêver de porter des
collants et à domestiquer mes cheveux au babyliss. Surtout,
j'aspirais à avoir de temps en temps pour moi toute seule
ce père exubérant que tout le monde m'enviait. Il
l'avait senti et, à partir de mes onze ans, il commença
à m'emmener avec lui sur son bateau. Il avait un voilier
en contreplaqué de 6,80 mètres, robuste et bon marcheur.
Il s'en servait surtout pour tester ses inventions. A mon grand
regret, il avait démonté les couchettes et le coin
cuisine où j'aurais rêvé de faire la dînette,
pour y installer des câbles et des boîtiers. Je crois
qu'il n'aimait pas la croisière. Il n'était pas contemplatif.
Mais la mer lui procurait une vraie excitation intellectuelle. Il
n'y avait pas de navigations, la plus petite soit-elle, où
il ne se délectait en calculs de cap vrai et cap magnétique,
et se livrait à la construction vectorielle des courants.
Il étudiait la météo, dessinant sur la carte
anticyclones et dépressions comme si nous devions traverser
l'Atlantique. A peine sorti du port, il mettait en branle tout un
système de radionavigation. Mes souvenirs de voile sont indissociables
des miaulements en morse de la gonio, avec laquelle il relevait
les émissions radio des grands phares de la Manche. Il comparait
avec gourmandise la position obtenue avec celle que lui procurait
le decca, un autre système de localisation, plus courant
sur les cargos que sur un si petit navire. Il courait ensuite faire
un point au compas sur les amers remarquables de la côte et
reportait tout cela dans un grand tableau comparatif.
Puis il s'attaquait aux voiles, essayant de balancer le bateau pour
qu'il se gouverne seul. Là encore, il transcrivait avec une
précision maniaque la force et la direction du vent, l'état
de la mer, le réglage des voiles qu'il matérialisait
avec un scotch rouge collé sur les drisses et les écoutes.
Il commentait ses gestes à voix haute, émettant ses
inévitables plaisanteries, auxquelles j'avais à cur
de rire. Avec le recul, je pourrais me demander ce qu'il fuyait
par cette sur-activité. A l'époque, j'avais mon papa
pour moi toute seule pendant quelques heures. Tout était
bien.
Il m'avait rapidement appris à barrer pour pouvoir se concentrer
sur ses expériences. Les mains crispées sur la barre
en bois verni, sourcils froncés guettant les errements du
compas, j'écoutais le chant de l'eau contre la coque. Contrairement
à bien des enfants, qui auraient ressenti de la monotonie,
je ne me suis jamais ennuyée. Les eaux du Solent sont brassées
par de puissants courants et des vents complexes dus à de
fréquentes dépressions et à la forme de la
côte qui les dévie. Si les événements
ne m'avaient pas fait prendre la voile en répulsion, j'aurais
sûrement fait une bonne régatière. J'adorais
lire dans le changement de couleur ou le friselis de l'eau la renverse
de la marée et je pouvais prévoir l'arrivée
de la brise de mer à la netteté soudaine de l'horizon.
Le spectacle, entre l'île de Wight et la côte, est permanent
: ferry-boat vers Le Havre, Saint-Malo ou Guernesey, cargo en route
pour Southampton, navire de guerre, pêcheurs à l'arrière
couronnés de fanions multicolores, voiliers à la gîte,
tout me faisait rêver. Je fermais les yeux et m'imaginais
à l'autre bout du monde sur tel ou tel navire que je venais
de croiser.
Comme si les multiples activités de papa à bord ne
suffisaient pas, nous allions en plus à la pêche, toujours
au même endroit, au tombant des têtes de roches du côté
de Bembridge, là où les bars folâtrent dans
les algues. Je découvris alors une facette singulière
de la personnalité de mon père. Une fois l'ancre en
place et les voiles affalées, comme nous sortions les lignes,
chacun d'un côté du bateau, il s'abîmait dans
le silence. La plongée hypnotique du fil dans l'eau l'entraînait
sur des chemins énigmatiques et solitaires. Son visage triangulaire
s'allongeait encore, le sourire se pinçait jusqu'à
blanchir. Il ne semblait pas triste, juste absent, plongé
loin dans l'envers du monde. Mes remarques, mes boutades restaient
en suspens. Si de temps à autre ses lèvres bougeaient
comme l'expression d'un débat intérieur, rien ne filtrait.
Au début j'étais décontenancée, puis
j'avais acquis cette sorte de fierté que donne l'abandon
de ceux que l'on aime. Il se livrait ainsi à moi seule. Il
y avait entre nous ce pacte. Regarder la brume monter au loin sur
la côte, le mouvement du fucus dans le courant, le savoir
auprès de moi, me suffisaient.
Sans transition, il émergeait de sa torpeur.
- Allez, ma bichette, en route pour le monde des vivants !
Nous n'avions pas plus tôt levé l'ancre qu'il basculait
dans son ancien personnage d'activiste euphorique.
Une seule fois il répondit à une question que je ne
pus m'empêcher de lui poser. Il avait relevé sa ligne
sans succès et, au lieu de relancer, il restait là,
fixant les vagues avec une concentration absolue.
- Tu fais quoi, papa ? Qu'est-ce que tu regardes ?
Il ne sursauta pas. Sa voix répondit douce et sérieuse
comme jamais.
- Je regarde les yeux, les yeux de la mer. La mer qui me parle avec
ses yeux.
Je n'ai pas osé lui demander ce qu'elle lui disait. Je me
suis penchée à mon tour. Il n'y avait que les petits
éclairs de la lumière de printemps diffractés
par le clapot court. Je cherchais à percer la couche superficielle
pour apercevoir une pupille tapie dans les fonds. Je ne vis rien.
Je n'osais pas poursuivre la conversation. Sa réponse m'avait
mise bizarrement mal à l'aise.
Au final, j'ai eu une enfance et un début d'adolescence heureux.
C'est au cours de l'hiver 1967-68 que tout a basculé.
J'ai étalé les photos de ces années-là.
Il n'est pas très grand, un léger embonpoint, les
cheveux châtains bouclés, plutôt longs pour l'époque,
cachant un début de calvitie, et dessous un mince visage
triangulaire. Seuls ses yeux sont un peu rêveurs, on ne sait
jamais s'ils fixent l'objectif ou s'ils regardent au-dessus, mais
tout le reste de sa physionomie paraît jovial, malicieux même.
Il a toujours le sourire, bien que sur certains clichés il
m'apparaisse un peu forcé, comme en représentation.
Cela m'amuse de remarquer qu'il n'est jamais habillé harmonieusement.
Soit il a une chemise blanche et une cravate irréprochable
avec des chaussettes tirebouchonnées et des taches sur son
pantalon, soit son pull est troué sur un pantalon au pli
impeccable et des chaussures cirées. Est-ce un hasard, mais
sur toutes ces photos il est au centre du cliché et même
dans un groupe important. Il n'est jamais flou ou au deuxième
plan, et jamais seul. Il est toujours accompagné, soit de
l'un d'entre nous, soit de ses assistants, de copains, d'un journaliste.
Il fait une grimace complice, un geste du bras ou semble en plein
travail. Ce sont les photos d'un homme plein de vitalité
et d'humour. Impossible d'y déceler quoi que ce soit du drame
qui s'approche.
J'ai scruté ces clichés pendant des heures. C'est
la première fois depuis quinze ans qu'il me vient un si absolu
besoin de comprendre. J'ai sans doute besoin de me débarrasser,
une fois pour toutes, d'un sentiment de culpabilité puisque
j'ai eu entre les mains, à l'époque, des informations
qui auraient pu changer le cours des choses.
J'ai lu et relu les journaux de papa. Je les connais par cur.
Mais pour l'instant, cela ne m'aide pas.
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