Isabelle Autissier
Kerguelen
Née en 1956 à Paris, célèbre navigatrice, Isabelle Autissier a participé à de nombreuses courses en solitaire. En 1994, elle démâte au large de Kerguelen et y fait escale. En 2006, elle part à nouveau, en compagnie d'Erik Orsenna, pour un voyage de deux mois en Antarctique. Elle vit à La Rochelle.
Chapitre 1
es sommets de l'île de France s'estompaient en une trace d'un bleu-gris très doux, par tribord du sillage. Une couverture de nuages ronds, placides, s'était formée depuis le départ. On devinait que, derrière, le soleil avait vite décliné et s'approchait de l'horizon. Dans les creux de la houle, l'océan s'assombrissait, laissant luire quelques déferlements inoffensifs. La mer était en paix.
D'un coup d'œil, Kerguelen vérifia que, sur bâbord arrière, le Gros Ventre faisait route de conserve, sous huniers et perroquets. Il était seul, debout au couronnement arrière. Au creux de ses mains, il percevait le bois rude dont les échardes lui poinçonnaient légèrement les paumes à chaque fois que le bateau soulageait de sa gîte. Il se concentra sur ce petit bonheur qui lui signifiait qu'il était à nouveau en mer. Ce départ, qui semblait anodin, était pourtant loin d'être comme les autres. En ce soir du 16 janvier 1772, lui, Yves Joseph Marie de Kerguelen de Trémarec, commandait l'expédition qui allait bouleverser les connaissances, la géographie et, sans doute, l'avenir du monde.
Dix ans auparavant, en 1763, la France était sortie exsangue de la guerre de Sept Ans. Le désastre militaire avait conduit à signer avec l'Anglais une paix humiliante. De l'Inde, il ne restait que cinq comptoirs. Le Canada était cédé à l'Espagne et l'Angleterre, et des Antilles ne subsistaient que la Martinique, la Guadeloupe et Saint-Domingue. Paradoxalement, le rayonnement de la France était à son zénith. On parlait français de Moscou à Madrid. Paris était la capitale des lettres, des arts et des sciences. Cette forme de revanche ne pouvait suffire. Il fallait penser à repartir à l'assaut de nouveaux territoires.
Aux " quelques arpents de neige " canadiens, que Voltaire semblait si peu regretter, ne pourrait-on substituer des terres plus productives, géographiquement stratégiques ? La guerre avait redistribué les cartes des terres connues, il restait les autres, c'est-à-dire l'hémisphère austral.
L'affaire n'était pas nouvelle. Depuis Ptolémée, l'antichtone hantait le bas des mappemondes. Un continent austral devait équilibrer la planète par une masse comparable à celle de l'hémisphère nord. Faute de quoi, la terre, entraînée par son trop lourd pôle boréal, n'aurait fait que chuter dans l'infini du cosmos. Pour les Européens, ce cartésianisme des masses ne faisait aucun doute et pouvait offrir d'alléchantes perspectives d'actions et de découvertes. Mais depuis qu'ils avaient des bateaux capables de s'élancer au-delà de l'horizon, la priorité avait été la route des épices et de la soie, dont les voies terrestres étaient verrouillées par les Arabes. L'une des plus petites nations d'Europe, le Portugal, s'était attelée à la tâche à l'orée de la Renaissance. Portée par l'énergie de son roi Henri, bien surnommé " le Navigateur ", le Portugal avait mis cap au sud, gagnant méthodiquement, milles après milles, le long de l'Afrique. En 1487, Bartolomeu Dias en avait doublé la pointe que, dans un accès d'enthousiasme, son roi avait baptisée " Bonne Espérance ". Dix ans plus tard, Vasco de Gama avait enfin offert à son pays la voie maritime vers les Indes. Entre-temps, un dénommé Christophe Colomb, éconduit du Portugal pour ses propositions farfelues, avait atteint les " Indes " par la voie de l'ouest pour le compte de l'Espagne. Les routes qui menaient à ces terres des épices furent rapidement codifiées par les pilotes. Depuis l'Europe, la " volta " faisait prendre la direction du Brésil, puis obliquer vers le sud-ouest pour attraper les vents portant et doubler Bonne-Espérance. Ce faisant, on avait repéré l'îlot de Tristan da Cunha, au milieu de l'Atlantique Sud. Puis la " carrera exterior ", que l'on suivait depuis la pointe méridionale de l'Afrique pour atteindre les Indes sur une route sud et ventée, avait permis d'identifier les îles Saint-Paul et Amsterdam, perdues dans les quarantièmes de l'océan Indien.
Mais ces confettis d'empire inabordables ne pouvaient prétendre au statut de continent, pas même d'avant-postes.
Le 8 septembre 1522, dix-sept marins moribonds, rescapés des deux cent soixante-quinze qui avaient accompagné Magellan deux ans plus tôt, arrivèrent à Séville. Ils étaient porteurs de deux formidables nouvelles.
La Terre était bien ronde et ils étaient les premiers à en avoir fait le tour.
L'Amérique était, comme on le suspectait, un continent distinct des Indes. Elle présentait en son sud un passage tempétueux et glacé, nommé canal de Magellan, qui donnait accès à un immense océan plutôt " Pacifique ", menant aux vraies Indes et aux îles aux épices.
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