Eduardo Arroyo
Minutes d'un testament
Né en 1937 à Madrid, Eduardo Arroyo s’exile en France en 1958. Il se consacre au dessin et à la peinture. Son rejet du dogmatisme artistique et de l’arbitraire politique fait de lui l’un des inspirateurs du mouvement « Figuration narrative ». Couronné de plusieurs succès, il retourne en Espagne en 1977, après la mort de Franco. L’obsession de l’exil aura nourri sa peinture, à la fois polémique et nimbée d’ironie et de lyrisme. Dramaturge et créateur de décors de théâtre, chevalier des Arts et des Lettres, il est également l’auteur de Panama Al Brown (Grasset, 1998) et Dans des cimetières sans gloire (Grasset, 2004).
our écrire l’histoire de sa vie, il faut d’abord avoir vécu ; aussi n’est-ce pas la mienne que j’écris.
Ayant été atteint, jeune encore, d’une maladie morale abominable, je raconte ce qui m’est arrivé pendant trois ans. Si j’étais seul malade, je n’en dirais rien ; mais, comme il y en a beaucoup d’autres que moi qui souffrent du même mal, j’écris pour ceux-là, sans trop savoir s’ils y feront attention ; car, dans le cas où personne n’y prendrait garde, j’aurais encore retiré ce fruit de mes paroles, de m’être mieux guéri moi-même, et, comme le renard pris au piège, j’aurai rongé mon pied captif. (Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle (1836), Ire partie, chapitre I.)
« Hier fut songe et Demain sera terre. Peu avant, rien et peu après, fumée. » (Francisco de Quevedo.)
La Minuta de un testamento (Minute d’un testament), éditée durant l’été 1876 à Madrid, est à la fois l’autobiographie de Gumersindo de Azcárate (1840-1917) et, d’après l’historien des idées Vicente Cacho Viu, une contribution éminente aux publications krausistes de cette époque. La Minuta parut sous la forme d’un texte anonyme « publié et commenté par W ». Afin de préserver le texte original de l’implacable censure gouvernementale à laquelle brochures et opuscules de moins de deux cents pages étaient soumis, cette première version fut augmentée de notes et observations en abondance. Selon Cacho Viu : « […] la minute, notes comprises, atteignit ce nombre minimum grâce à l’adjonction de plusieurs publicités pour d’autres livres ainsi que du catalogue exhaustif de l’éditeur Victoriano Suarez qui apporta aussi son soutien à ce nouveau texte d’Azcárate. »
Dans son Histoire des hétérodoxes espagnols, Menéndez Pelayo qualifie la Minuta de brochure anticatholique « à la douceur insidieuse » et au « mysticisme écœurant », tandis que pour López Morillas ce n’est qu’un « fatras de roman, d’autobiographie et de catéchisme » ; il reconnaît toutefois que Azcárate expose ses réflexions sur des sujets de la plus grande importance : religion, droit, politique, pédagogie, sociologie, éthique… Il admet aussi qu’étant donné le milieu politique où évolue son auteur le livre serait utile à la compréhension des thèses krausistes sur certaines questions. « Ce petit livre, concluait López Morillas, remplit une double mission : a) protéger l’auteur et ses pairs des attaques dont ils étaient victimes depuis plusieurs années et des nouvelles persécutions que la Restauration de la monarchie et des Bourbons mettait en place ; b) livrer au lecteur ordinaire un exposé bref et simple de la vie d’un krausiste plutôt que de présenter le système doctrinal du krausisme. »
La préface à la Minuta de un testamento de Gumersindo de Azcárate publiée en 1967 par Ediciones de Cultura Popular de Barcelone, accompagnée d’une « Etude préliminaire » de l’universitaire Elías Díaz, souligne : « ce curieux document, que nous publions pour les raisons que nous exposerons brièvement, nous est parvenu par un étrange hasard […]. » Ce document ne m’est pas parvenu par hasard, à moi Eduardo Arroyo, il m’a été remis en mains propres par la petite-nièce de Gumersindo de Azcárate, Isabel de Azcárate, dont je partage la vie depuis les premiers jours de ce XXIe siècle.
Les testaments d’aujourd’hui ont assurément moins d’importance que ceux d’autrefois ; ils se bornent à énumérer « ceci pour un tel et cela pour une telle », et reflètent presque toujours cette endogamie si difficile à accepter, qui régit plus que jamais notre comportement dévoyé. Par les temps qui courent la rédaction d’un testament est du plus mauvais effet, elle annonce la mort, sujet auquel il vaut mieux ne pas penser : il ne faudrait pas que… on ne sait jamais… A l’inverse, si on a conscience qu’un de ces jours on va être rayé de la carte, qu’on ne fera plus partie de ce paysage que je peins dans mes tableaux derrière des personnages et des situations, on fait marche arrière et on remet cette tâche importante sine die. La nature n’est qu’un drame : à peine nous trouvons-nous face à un paysage calme, ordonné, bucolique et heureux, que nous pressentons l’obus qui va le bouleverser à tout jamais. Derrière les portraits, derrière nos autoportraits, s’annoncent la désolation et la modification prochaine du paysage. Quand la télévision donne la parole à des personnes ou à des témoins, nous ne devrions pas fixer notre attention sur la personne qui parle, qui raconte ; nous devrions baisser le son car en réalité, ce qui se dit importe peu. Seule la toile de fond, ce qui est en train de survenir, doit nous intéresser. Les propos de la personne n’existent pas, seule existe la toile derrière elle. Pour comprendre le drame des villes-dortoirs à la périphérie des grandes agglomérations, par exemple, considérons uniquement ce qu’il y a en arrière-plan : un cycliste solitaire. Un homme qui se réfugie dans l’embrasure d’une porte entrebâillée. Une ombre projetée sur le mur. Un cadavre gisant sur la chaussée.
Le 10 mai 2004 Manuel Vicent écrit dans un journal :
L’attentat vient de se produire. Un convoi militaire est en flammes ; deux chars d’assaut fumants laissent voir les tankistes morts, leur tête hors de la tourelle ; plusieurs cadavres de civils jonchent le bitume. Les gens expriment leur douleur en se lacérant le visage ; au premier plan une femme crie, un enfant ensanglanté dans les bras ; les ambulances ne sont pas encore arrivées. A cet instant précis les caméras montrent un individu, l’air blasé, pédalant sur sa bicyclette, qui passe au milieu du massacre sans y accorder un regard. Combien de fois avons-nous vu la figure de ce cycliste impassible dans d’autres lieux, dans d’autres tueries, en Irak, en Afghanistan, en Algérie, dans l’ancien Vietnam. Cet homme est toujours différent et c’est pourtant chaque fois le même. Parfois juché sur un âne il traverse avec une infinie lenteur cette boucherie humaine. Toute tragédie, quelle qu’elle soit, l’indiffère.
Tout cela nous dépasse et nous ne rédigeons pas notre testament parce que nous avons peur. Difficile de goûter une atmosphère d’enterrement mais, pour ce qui me concerne en tout cas, celle d’un mariage peut être tout aussi surprenante, surtout si nous en sommes les protagonistes. Baptêmes, confirmations, communions – je tairai le détail des anniversaires et autres cérémonies familiales – ne me semblent pas non plus très excitants. Mais parfois, tapie au fond de soi l’idée du testament se fait pressante. Nous ne voulons pas mourir sans dire quelque chose, sans laisser des instructions. Que deviendront nos passions et nos rêves ? Henri Beyle (Stendhal) rédigea au cours de sa vie rien de moins que quatorze testaments, exactement quatorze et dans presque tous l’écrivain légua le fameux buste de Tibère et deux robustes coupes étrusques. A partir du 26 août 1828, j’insiste, Beyle dicta ses testaments successifs jusqu’au quatorzième et dernier, celui du 25 septembre 1840. Pérenniser, laisser une trace de ce que nous croyons être dans l’air, voilà le but ultime de cette formalité. Mais Stendhal est un original : il n’avait rien et donc aucune possibilité de léguer quoi que ce soit. Alors le testament pris sous sa dictée se transforme en une véritable farce : je donne ce que je ne suis pas en mesure de léguer… et ainsi de suite quatorze fois en douze ans. Le 26 août 1828, cet homme qui n’a pas un centime lègue à sa sœur, madame Périer-Lagrange, « un petit don, mais je ne possède rien ». Est-il licite de léguer des dettes aux héritiers ? Pourquoi pas ? André Malraux parle d’Antimémoires. Henri Beyle pourrait faire pendant à la figure de l’auteur de La Condition humaine, lui qui plaide, à contrecœur, pour la folle manie de laisser des dettes à ses proches, en rédigeant ce qu’il conviendrait d’appeler des antitestaments. Quelques centaines de francs à monsieur Michel, le tailleur qui lui permettait d’avoir encore l’air respectable (cruels dilemmes que nous connaissons bien : manger ou s’habiller, la bourse ou la bourse, la vie ou la vie. Une alternative dont James Joyce faisait part à son frère Stanislaus le 4 avril 1905 depuis son domicile de Piazza Ponterrosa 3 à Trieste : « J’ai fini un autre chapitre et je m’occupe du chapitre XX. C’est une œuvre terrible : je ne comprends pas comment j’ai tant de patience pour l’écrire. Crois-tu qu’il y aura des gens qui auront la patience de la lire ? L’autre professeur d’anglais qui est ici m’a dit hier soir, en même temps qu’il regardait mon costume : “J’ai souvent remarqué que les excentriques ont très mauvais goût : ils s’habillent n’importe comment. Je vais vous donner un conseil. Si vous n’avez pas de goût, habillez-vous en gris. Ne changez jamais. Peu importe sa qualité : il donne toujours l’air élégant.” Tu vois, après mûre réflexion, la position dans laquelle je me trouve me paraît horrible et infâme. Je crains de frapper un jour mes élèves sur la tête puis de m’en aller très digne. » Le problème ne se poserait pas aujourd’hui : James pourrait se réconforter chez McDonald’s et donner ses cours en tee-shirt, pantacourts et baskets).
Dans son dernier testament, celui du 25 septembre 1840, Stendhal renonce à toute illusion : l’adieu à la France est définitif. Il ne veut pas être enterré français, dans cette terre ingrate source permanente de douleur. Sa volonté expresse est d’être inhumé en tant que Milanais, non comme mystificateur mais en sa qualité d’ancien dragon du Napoléon victorieux de 1804. Jadis mêlé à toutes les gloires, aujourd’hui humilié, il veut reposer en tant qu’Italien au sein de la terre transalpine, mère de toutes les voluptés.
Qui giace
Arrigo Beyle Milanese,
Visse, scrisse, amô
se n’andiede di anni…
Nell 18…
Le 14 juillet 1840, c’est-à-dire deux mois avant le renoncement suprême, Stendhal cesse d’être français dans son bureau de consul de France à Civitàvecchia. La main qui avait tant écrit se crispe : « Je me suis colleté avec le néant. » Les doigts transformés en raides crochets refusent l’écriture. « Après les dernières saignées, la goutte ne monte plus à la tête. » La mort est là.
Les Mexicains, gens vifs et intelligents, mangent des os de saints et des têtes de mort en sucre afin de cohabiter plus harmonieusement avec l’idée de la mort. Parler du dernier soupir est libérateur et devrait produire d’incessants éclats de rire ; de plus, je suis persuadé que cela porte bonheur. Comment et dans quelles conditions on arrive au terme de la vie est une autre affaire. « Exiger l’immortalité de l’individu – écrivait Schopenhauer – c’est vouloir perpétuer une erreur jusqu’à l’infini. » N’importe quelle individualité est une méprise, une erreur particulière, un phénomène qui ne devrait pas exister ; au fond le véritable objectif de la vie est de nous en délivrer.
Au Mexique, le 1er novembre, le jour de la Toussaint, est une fête nationale. Partout brûlent des feux de joie pour guider les âmes en peine. Un village proche de la ville de Mexico est submergé de cierges. Les enfants fabriquent des calices, transforment les courges en masques et en crânes fantasmagoriques en y allumant des bougies. Les pâtisseries regorgent de sucreries multicolores : têtes de mort provocatrices décorées de chocolat et de fleurs en sucre, crânes en sucre baptisés de prénoms familiers : Pancho, Rosita, Jorge. La chouette et l’araignée comptent parmi les confiseries ; les familles confectionnent des tamales et du mole pour les offrir. Jeux de cartes et guitares invitent les morts à participer aux réjouissances et à se distraire. Ces produits seront transportés jusqu’à la tombe de celui dont on honore la mémoire pour manger avec lui. Seule compte la fête du passage de la vie à la mort, c’est un acte libérateur qui raille le mensonge d’ici-bas.
Alors que je rédige ces lignes, ma santé ne paraît pas mauvaise (mais comme je suis prudent je conjure le mauvais sort avec les scongiuri appropriés). Il y a quelques mois je me suis cassé le bras gauche mais j’ai depuis retrouvé toute l’amplitude de mes mouvements. Mon taux de transaminases étant un peu élevé, j’ai renoncé à mes bien-aimés Negronis (un tiers de gin, un tiers de Punt e Mes et un tiers de Campari, quelques gouttes d’angustura, une rondelle d’orange). J’ai de la même façon laissé de côté mes chers armagnacs, anis de Chinchón, calvados, eaux-de-vie, vodkas, si aimables et digestifs. J’ai également décidé d’abandonner la bière ; c’est arrivé en Belgique, patrie de la bière avec l’Allemagne, la veille de la première au Théâtre de la Monnaie de Boris Godounov, opéra dont Klaus Michael Grüber avait fait la mise en scène et dont j’avais réalisé les décors. A Bruxelles je me suis aperçu que cette boisson mousseuse ne m’intéressait plus du tout et c’est sans complexe que j’ai abjuré mes anciens errements. Par contre, un verre de vin, blanc ou rouge, est de temps en temps bienvenu pour accompagner déjeuners ou dîners.
En revanche, pas question de renoncer à mes quatre Arroyo’s quotidiens, ainsi baptisés par des amis qui m’ont vu en action dans ma maison de Robles de Laciana. Quatre doses journalières que j’absorbe sans regret ni embarras : deux après le déjeuner et deux après le dîner. La confection des Arroyo’s obéit à un rituel strict : remplir de glaçons un verre à cidre puis verser aussitôt et jusqu’à ras bord le scotch J.B. (Justerini and Brooks). Ce J.B. doit être obligatoirement de qualité courante, un J.B. démocratique et clair, domestique pour tout dire, et non un de ces J.B. de douze ans d’âge pour lesquels mon palais n’éprouve qu’indifférence.
J’en profite pour témoigner ici ma reconnaissance et ma sympathie sans limites envers Justerini and Brooks, qui m’ont accompagné et m’accompagnent encore dans les moments d’angoisse ou de mélancolie et dans les rares instants de joie et d’enthousiasme. Je leur ai rendu hommage en 1994 : Madame et Monsieur Justerini and Brooks, une lithographie en deux couleurs de 48 × 38 cm, imprimée par Raynald Métraux à Lausanne. A l’époque, je ne m’étais pas inspiré du récit des événements vécus par ce « duo » mais maintenant l’envie me prend de les raconter. Le jeune et intrépide Justerini trouva refuge en Angleterre alors que les pièges et les persécutions du Vatican l’avaient chassé d’Italie. D’ailleurs il ne fut pas le seul : son compatriote Baretti et l’Espagnol José María Blanco White connurent la même mésaventure. Outre-Manche il rencontra monsieur Brooks avec lequel il contracta une amitié des plus profitables qui les amena à distiller mon cher J.B. Voilà pour la version héroïque. Toutefois, il existe une autre version de l’histoire : il semblerait que le jeune et intrépide Justerini ait gagné les îles Britanniques en compagnie d’une belle cantatrice aux chairs rebondies. Le commerce des spiritueux fondé en 1749 fut d’abord baptisé « Johnson et Justerini ». George Johnson était négociant en vins ; quant au jeune Justerini de Bologne, il se considérait comme étant de la partie puisque son père, Giacomo Giusterini senior, était distillateur. Bref, tout le temps que Justerini junior ne consacrait pas à écouter chanter son amoureuse d’un air extasié, il le passait à faire des affaires, ce pour quoi il était fort doué. Dix ans plus tard, devenu riche et toujours aussi heureux, il revint en Italie en 1760 avec sa cantatrice, chargé de gros sacs remplis d’or. Plus tard, George III accorda à la distillerie le Royal Warrant dont s’enorgueillissent les fournisseurs officiels de la cour d’Angleterre qui ont fait la preuve de leur excellence pendant au moins cinq ans. Bref, ayant estampillé ses bouteilles du « By Appointment » si envié, le petit-fils de Johnson vendit sans sourciller ses parts du négoce à un certain Alfred Brooks en 1831 ; à partir de cette date l’affaire fut nommée « Justerini and Brooks ». Par la suite, les deux associés entreprirent de s’occuper du whisky actuel. Cette transaction m’a permis de ne pas avoir à me contenter d’un J.J. dont je suis sûr qu’il n’aurait pas eu le même goût que ma délicieuse liqueur J.B. que je consomme tous les jours. « Justerini and Brooks Ltd, Wine Merchants » brille fièrement au 61 St. James Street, à Londres.
Jorge Edwards, autre amoureux du J.B., avoue sans la moindre gêne dans Le Whisky des poètes : « Nous buvions tout le whisky que nous pouvions, de manière éhontée et nous jouissions d’une santé des plus enviables. » De Neruda et Matta (qui à la fin de sa vie m’a trahi entre autres avec la vodka), Jorge dit qu’ils étaient de grands buveurs mais en aucun cas des alcooliques. Ils se mettaient à boire après leur journée de travail, quand la nuit tombait. Le vin accompagnait leur dîner et ils se levaient au petit matin. Moi aussi je voudrais faire le même témoignage. Car, pour boire, il faut d’abord un bon estomac et un foie solide, ensuite une discipline des plus strictes et puis se mettre au travail tôt le matin sans tenir compte de l’heure à laquelle on s’est couché. Surtout ne jamais prendre de bière au petit déjeuner.
« Il y a des histoires de whisky dans les livres de Faulkner, d’Hemingway et de Scott Fitzgerald, dans ceux des Espagnols de la génération de Carlos Barral, Juan García Hortelano, Jaime Gil de Biedma. Tous ont survécu ou sont morts pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la consommation de whisky. Ceux qui, à la différence de Neruda et Matta, ne savaient pas s’arrêter après le repas finissaient mal. Ils devaient choisir entre l’abstinence définitive et l’inéluctable cirrhose. » Ses sculptures d’hommes qui marchent, affublés de pieds énormes, Alberto Giacometti les identifiait au marcheur à chapeau haut de forme de l’étiquette Johnny Walker. Le sculpteur Raymond Mason n’a pas oublié le regard de Giacometti se posant sur l’étiquette Johnny Walker pendant qu’ils buvaient accoudés au comptoir. Invariablement Alberto affirmait : « Voici comment il faudrait faire la sculpture. »
Je disais plus haut qu’aujourd’hui un testament est dépourvu de dimension morale et se limite, dans la plupart des cas, à une énumération de dons et de partages. Chacun d’entre nous doit suivre la norme dictée par la loi qui sanctionne le système de la légitime, mais n’a pas éliminé la coutume qui reconnaît à chacun une certaine liberté dans la rédaction d’un testament. Or dans ce dernier cas, il faut bien reconnaître que l’on obéit plutôt à des motifs d’ordre personnel qu’à des motifs rationnels. Ainsi, et comme la loi lui en fait obligation, le testateur laisse tout ou partie de ses biens à sa famille, exception faite de quelques legs insignifiants destinés à des bonnes œuvres, un ami, un fidèle serviteur, un établissement d’enseignement ou de bienfaisance.
Eh bien moi, Eduardo Arroyo en possession de toutes mes facultés mentales, j’affirme que le présent testament annule les précédents, qui ont été nombreux étant donné mon goût précoce pour la rédaction de ce genre de documents. En fait, je me suis toujours davantage intéressé au testament en soi qu’à ce qui peut se passer ensuite et que je ne serai plus là pour éviter.
Gumersindo de Azcárate aimait l’expression « examen de conscience ». Pas moi. Ces mots ne me plaisent pas à cause de leur connotation clairement religieuse ; je rejette les termes « confession » et « autocritique », ce dernier largement utilisé à mon époque de gauchiste militant. D’ailleurs ma dernière confession remonte à mes neuf ans : je m’étais rendu en compagnie de quatre ou cinq condisciples de mon âge dans une église proche de la calle Ibiza, pour éviter la confession obligatoire agenouillés devant le curé qui enseignait le catéchisme au Lycée français. Il s’agissait d’un individu au visage déplaisant, collant et du genre aumônier militaire. Souvent nous répétions entre nous, à la manière d’un vœu : « Gros vicelard et vrai salaud, tu seras pendu Argimiro ! » Bref, ce fameux après-midi, une fois dans l’église, une voix tonitruante me demanda, de derrière le grillage du confessionnal, à quelle école j’allais. Une décharge électrique me secoua le dos au moment où je répondis : « Au Lycée français de Madrid. » Le rugissement indigné qui sortit de la caverne grillagée ne nous laissa aucun doute à mes camarades et à moi : absolution refusée. Embarrassé, je rentrai à la maison et racontai tout à ma mère. Sa réponse, péremptoire, ne se fit pas attendre : « N’y va plus. Fais comme moi. »
Plutôt qu’une confession ou un examen de conscience, je préférerais que le testament soit un récit, une succession de confidences truffées d’histoires. Le testament devrait exprimer, surtout pour ceux à qui il est destiné, l’impossible désir d’avoir tout dit, de tout laisser ficelé derrière soi. Il devrait aussi exprimer l’utopique espoir d’avoir eu le temps de faire ce que nous n’avons pas fait, entre nostalgie et impatience. Voilà quelles devraient être les deux caractéristiques de mon testament : nostalgie et impatience. Il ne s’agit pas seulement de disparaître, il importe de savoir comment, quand et dans quelles conditions. Ainsi, je me sens proche de don Gumersindo quand il décide de tracer à grands traits les principales vicissitudes de sa vie, quand il évoque le sort qu’il pense assigner à ses différents biens ou la dernière preuve d’amour qu’il veut donner à ses enfants : car il ne veut pas partir sans leur indiquer ce qu’il pense être le plus approprié pour les guider sur le chemin de l’honneur et dans l’accomplissement de leurs devoirs individuels et sociaux, sujet ardu et difficile. Tel un jeu de cartes entre les mains d’un tricheur, ces conseils et examens de conscience se sont mués, de nos jours, en paquets d’actions et d’obligations. On peut dire avec Chateaubriand que les ruines de la famille sont semblables aux ruines d’une nation et se rappeler les lignes que l’écrivain égrène à ce sujet dans la Vie de Rancé :
Le mieux que nous puissions faire quand nous voyons mourir les autres est de nous persuader qu’ils ont fait un pas qu’il nous faut faire dans peu, qu’ils ont ouvert une porte qu’ils n’ont point refermée. Les hommes partent de la main de Dieu, il les confie au monde pour peu de moments ; lorsque ces moments sont expirés, le monde n’a plus droit de les retenir, il faut qu’il les rende. La mort s’avance, et l’on touche à l’éternité dans tous les instants de la vie. On vit pour mourir ; le dessein de Dieu, lorsqu’il nous donne la jouissance de la lumière, est de nous en priver. On ne meurt qu’une fois, on ne répare point par une seconde vie les égarements de la première : ce que l’on est à l’instant de la mort, on l’est pour toujours.
Cette réflexion, Chateaubriand l’adressait à une abbesse qui avait un impérieux besoin d’aller prendre les eaux, et qu’on croie ou non en Dieu, le fait est que cela vaut autant pour les laïcs que pour les croyants. Mais quelquefois nos conseils ne sont d’aucune utilité à nos proches et si la lecture des Confessions me laisse parfois perplexe, comment ne pas être d’accord avec Jean-Jacques Rousseau, comment ne pas se couvrir la bouche d’une main pour contenir notre rire face à un tel chapelet d’affirmations d’une actualité, il faut bien le dire, déconcertante :
Jamais l’argent ne me parut une chose aussi précieuse qu’on le pense. Bien plus, il ne m’a même jamais paru fort commode : il n’est bon à rien par lui-même, il faut le transformer pour en jouir ; il faut acheter, marchander, souvent être dupe, bien payer, être mal servi. […] J’achète cher un œuf frais, il est vieux, un beau fruit, il est vert ; une fille, elle est gâtée. J’aime le bon vin ? Mais où en prendre ? Chez un marchand de vin ? Quoi que je fasse, il m’empoisonnera. Veux-je absolument être bien servi ? Que de soins, que d’embarras ! Avoir des amis, des correspondants, donner des commissions, écrire, aller, venir, attendre ; et souvent au bout être encore trompé. Que de peine avec mon argent ! Je le crains plus que je n’aime le bon vin.
Mille fois, durant mon apprentissage et depuis, je suis sorti dans le dessein d’acheter quelque friandise. J’approche de la boutique d’un pâtissier, j’aperçois des femmes au comptoir ; je crois déjà les voir rire et se moquer entre elles du petit gourmand. Je passe devant une fruitière, je lorgne du coin de l’œil de belles poires, leur parfum me tente ; deux ou trois jeunes gens tout près de là me regardent, un homme qui me connaît est devant sa boutique ; je vois de loin venir une fille, n’est-ce point la servante de la maison ? Ma vue courte me fait mille illusions. Je prends tous ceux qui passent pour des gens de connaissance ; partout je suis intimidé, retenu par quelque obstacle ; mon désir croît avec ma honte et je rentre enfin comme un sot, dévoré de convoitise, ayant dans ma poche de quoi la satisfaire, et n’ayant rien osé acheter.
[…] Je commençai ma réforme par ma parure ; je quittai la dorure et les bas blancs, je pris une perruque ronde, je posai l’épée, je vendis ma montre, en me disant avec une joie incroyable : « Grâce au ciel, je n’aurai plus besoin de savoir l’heure qu’il est. »
Voilà de vraies confessions, de bien meilleure qualité que celles qu’on chuchote avec des sanglots et des démonstrations affectées au travers de grilles de bois ; les hommes de face, les femmes de part et d’autre du confessionnal. Les confessions, de même que les mémoires, ne sont pas nécessairement vraies ou fausses ; ce sont de simples lambeaux de souvenirs que leur auteur édulcore à sa guise selon sa personnalité. De façon exemplaire et singulière Rousseau se met à nu devant le lecteur, le rendant seul juge de son comportement et de son histoire. L’écrivain veut faire de ses mémoires un planétaire Jugement dernier, un gigantesque procès de Nuremberg avec un tribunal constitué d’une armée de dévots catholiques, se confessant pour eux et pour leur moi exclusif. A quoi bon s’évertuer à rechercher la « vérité » dans une œuvre littéraire ? Les confessions, les vieilles autocritiques « révolutionnaires » ne seront jamais des testaments parce qu’elles sont aussi cruelles et implacables pour celui qui les rédige que pour celui qui s’en nourrit, leur nudité et leur autosatisfaction s’y étalent à longueur de page et nous les rendent presque toujours également insupportables.
Mais quand vient le moment de débattre de ces thèmes fumeux ne perdons pas de vue l’importance des meubles. Oui, les meubles : par exemple le tombeau de bois qui abrite les restes de Jean-Jacques Rousseau au Panthéon, œuvre maîtresse de Jacques Germain Soufflot et sanctuaire des corps des Grands Hommes de France (Voltaire, Victor Hugo ou André Malraux par exemple) qui, tels des « convives de bois », paraissent à cette cérémonie de ce qu’on dit et de ce que l’on cache. Bien souvent ces charpentes recluses ressemblent à de petites cabanes au Canada avec à l’entrée principale leurs trois marches traditionnelles, leur toit bien conçu prêt à recevoir de considérables quantités de neige qui ne tomberont jamais. Pas de pluie, pas de neige ni de vent sur les tombeaux illustres : c’est qu’ils se trouvent au cœur des églises, des chapelles, des cathédrales. Et cela nous rassure puisque nous savons que la météorologie capricieuse ne les affecte pas. Par la porte entrouverte de l’entrée principale de la cabane dédiée à Rousseau, la main de l’auteur des Confessions brandit une torche de bois sculpté. Si nous approchions une allumette de la main décharnée qui soutient fermement le flambeau, la cabane au Canada prendrait feu et avec elle toutes les confessions de celui qui fit un art de sa nudité.
Depuis toujours, et c’est le propre de ses dispositions, le testament occupe un espace ambigu dans l’apprentissage de la mort puisqu’il réglemente à la fois la destination des biens terrestres et le destin des âmes. Le père Lalemant, un jésuite du XVIIe siècle supplicié au Canada par les Iroquois, proposait un modèle, un vade-mecum en réponse à ces interrogations. Il confiait qu’il valait la peine – expression tout à fait justifiée dans son cas – de mourir, et que son agonie avait commencé dès sa première seconde de vie, dès ses premiers sanglots plaintifs. La mort devient ainsi l’aboutissement d’un espoir et la satisfaction d’un désir.
Dans son livre Le Trucage (Paris, 1884), Paul Eudel rapporte qu’on demandait à Sainte-Beuve son avis sur le dernier mot de l’art : « Le dernier mot de l’art – répondit le critique –, je le trouve dans l’imitation. » Sainte-Beuve ne se trompait pas : plus l’horizon de l’art s’allonge plus l’imagination étend son emprise. De la même façon que la mort.
Il y a plusieurs années, à l’occasion d’un bal masqué, j’avais utilisé un vieux pyjama, un béret, deux pelotes de laine noire – en guise de montera – pour faire de Jean Jourdheuil un torero, tout modeste falsificateur et innocent truqueur qu’il fût. J’ai de la sympathie pour lui et je me plais à l’imaginer revêtu soit du costume de lumières soit de la salopette bavaroise traditionnelle. En France, Jean Jourdheuil fait partie de cette foule de gens qui confondent Université et poésie, thèses et art. Jourdheuil est enseignant. En plus il comprend l’allemand, grâce à quoi il aurait pu enseigner n’importe quelle discipline plutôt que d’occuper le terrain depuis plus de trente ans avec ses mises en scène aussi incroyablement nombreuses que fréquentes. Doté de toutes ses capacités, je me l’imagine indifféremment habillé en torero avec les deux pelotes de laine au-dessus des oreilles ou sanglé dans sa culotte courte, assis sur une chaise trop haute pour lui, parlant allemand aux autres enfants. Or il y aura bientôt dix ans que je suis tombé sur un de ses textes en ouvrant le journal Libération. Ledit texte s’intitulait « La dérive spectaculaire, 2 ». Je ne connaissais pas le premier volet, publié un peu auparavant. Entre autres arguments j’y lisais :
Le théâtre a-t-il encore une histoire ? Elle s’est arrêtée au milieu des années soixante-dix. Jusque-là, il était admis que le théâtre avait une histoire, et cette certitude organisait notre façon de penser le théâtre et d’en parler. Aujourd’hui, il n’a plus d’histoire… L’idée d’une disparition, d’une fin de l’Histoire est aberrante car elle implique la disparition de l’Humanité. En revanche, la fin de l’histoire du théâtre et la fin de l’art sont tout à fait concevables ; elles réclament seulement que l’Humanité perde le sens de l’Histoire, vive au présent et se contente d’une conception simplifiée du temps. Hier-Aujourd’hui-Demain au lieu de Passé-Présent-Futur.
Bref, cet article nous mettait sous les yeux un de ces universitaires adeptes de la mort, de la mort du théâtre, de la mort de l’art. Jourdheuil y énumérait en vrac et en quantité une liste d’indices témoignant de cette mort annoncée du théâtre, parmi lesquels figurait la beckettisation du Faust de Goethe par Grüber-Aillaud. Tiens donc ! Revoilà le professeur, le censeur, le prestidigitateur ! A quel Faust faisait-il allusion ? Je n’aime pas qu’on me gomme de l’histoire, je n’aime pas qu’on me fasse disparaître de la photo sous prétexte que je bouge trop. Je reste où j’étais : sur la photo. Soit, oublions l’ineptie de la « beckettisation » du Faust, Jourdheuil lui-même ignore le sens de cette expression, mais mon nom doit être associé au duo Grüber-Aillaud pour qu’ainsi apparaisse le trio authentique : Grüber-Aillaud-Arroyo. Il ne manquerait plus que ça, qu’on veuille m’éliminer ! Comme Klaus Michael Grüber me l’a dit un jour avec beaucoup d’à-propos : « Nicht die schlafenden Hunde aufwecken » (Il ne faut pas réveiller le chien qui dort).
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