CLAUDE ARNAUD
QU’AS-TU FAIT
DE TES FRÈRES ?
Claude Arnaud est romancier, essayiste et critique. Il a publié des biographies remarquées de Chamfort (Robert Laffont, prix de l’Essai de l’Académie Française en 1988) et de Jean Cocteau (Gallimard, 2003). Il est l’auteur chez Grasset de deux romans, Le Caméléon (1994, Prix Femina du premier roman), et Le jeu des quatre coins (1998) et d’un essai, Qui dit je en nous ? (2006, Prix Femina de l’essai). Il collabore aux pages culturelles du Point.
Anticipation
ous errez à la lisière d’une grande ville, dans une zone annexée un siècle plus tôt, sans qualités ni couleurs, presque indéfinissable…
Il est minuit, il n’y a pas un chat dans les rues, vous êtes au milieu de nulle part, à la sortie ouest de Paris.
Vous ne croisez ni voiture ni passant, seule la veilleuse d’un taxi en maraude vous fait signe dans la brume. Un vrai Finistère, cette porte de Saint-Cloud.
Vous traversez un jardin public désert.
Une barre de béton, érigée sur neuf étages, chevauche la frontière avec Boulogne-Billancourt : deux rues passent entre ses jambes, à deux cents mètres de distance…
Vous arrivez en vue du 35 avenue Ferdinand-Buisson.
Approchez sans bruit de la cage vitrée de l’entrée.
Rejoignez le 8e étage de l’escalier B et insérez la clef Fichet à trois têtes qui commande la barre Hercule. Palpez le mur de votre main gauche, jusqu’à percevoir l’interrupteur : vous découvrez un quatre pièces clair et fonctionnel comme une maquette d’architecte, dont les fenêtres donnent sur Boulogne-Billancourt d’un côté, de l’autre sur la toute fin du XVIe arrondissement, que les agents immobiliers appellent le mauvais XVIe, un quartier très décoté.
Passez l’entrée et gagnez le salon : il ne comporte que des meubles des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles – des copies pour la plupart, mais n’en dites rien aux parents, cela les peinerait. Mettez les patins, avancez sans bruit dans le couloir et entrebâillez la première porte à droite : vous tomberez sur un châlit de bois suédois à deux étages.
En bas du lit gigogne, dans un pyjama en Tergal qui le gratte, un garçon de sept ans lit Ils arrivent !, une fresque retraçant la percée allemande de juin 40, tout en portant à ses narines les doigts de sa main gauche, après s’être gratté l’entrecuisse ; à l’étage, son frère aîné Philippe, le front plissé, dévore les Mémoires d’outre-tombe.
Poussez discrètement la double porte qui mène à la chambre jumelle, toujours sans faire de bruit : Pierre, le plus âgé, lit Thucydide, un gros dictionnaire Bailly à la main ouvert sur le mot polemon, afin de parfaire la version grecque qu’il doit rendre le lendemain.
Les trois corps sont orientés sud/sud-ouest, en direction de Billancourt et des usines Renault, dont les toits en triangle se découpent dans l’encoignure de la fenêtre. Ils ne rêvent pas, ils lévitent entre les défilés des Ardennes où les blindés de Guderian se ruent, l’ambassade de France à Rome, avec l’envoyé de Charles X, et la capitale de Périclès, en pleine guerre du Péloponnèse. Des appels aux armes, ponctués de salves tirées par les orgues de Staline, résonnent dans leurs têtes survoltées ; liés par le cordon ombilical de leurs livres, ils brassent les mêmes thèmes, incubent les mêmes canonnades – l’appartement est pourtant aussi silencieux qu’une tombe.
Sortant de la grande chambre donnant sur la capitale, un homme de haute stature, vêtu d’un pyjama de soie rayé, se rue pour les surprendre. Les lampes de poche rentrent sous les draps, les respirations se figent, les trois frères retombent sur terre.
Furieux d’être encore désobéi, le père dérape sur le parquet tout juste ciré, tente de se rattraper à une poignée et se casse le nez en tombant tête la première sur le parquet. Il se relève péniblement, découvre avec gêne le sang qui poisse sous ses semelles et teinte les lattes de bois, déverse sa colère contre son aîné, qui met sa santé en péril et donne le pire exemple à ses cadets.
Il ignore que ce sont ses derniers mois de bonheur.
Le 35
En voyant ces buildings de neuf étages surgir de terre, au milieu des années 50, les habitants du quartier avaient su que la page de la guerre était tournée, avec son cortège de misère et d’humiliations, et que la France remettait cap vers l’avenir. Des dizaines de familles, en échange, y avaient gagné l’impression d’être à Paris sans en subir les inconvénients, ni se sentir relégués pour autant : petits aristocrates fauchés, Juifs et rapatriés des colonies d’Afrique du Nord, bourgeois de province inquiets de perdre leur rang. Faire des enfants, construire des immeubles, produire des voitures, des machines à laver et des téléviseurs, tels étaient les mots d’ordre d’une Reconstruction en voie d’achèvement.
Au 35, tous les ménages sont équipés selon les standards nouveaux de la classe moyenne américaine, désormais indispensables au bonheur domestique. C’est la banlieue, mais sans délinquance : les problèmes ont été repoussés vers les usines de Billancourt, ou vers Malakoff et ses blousons noirs. Il y a si peu de sujets de tension que tout le monde sait déjà que M. Arnaud s’est cassé le nez en demandant à ses fils d’éteindre, et qu’il a été opéré avec succès.
Longue et massive, notre barre d’immeubles est jugée résidentielle. Les entrées sont vastes et claires, les halls, scandés par des plantes grasses et des boîtes aux lettres en pin dont la perspective infinie obéit aux règles de l’architecture moderniste. Les portes en verre des loges laissent juste entrevoir le tronc et la tête des concierges, derrière leurs comptoirs de bois ; peints en vert minium, les balcons sont disposés avec fantaisie.
La vue est plaisante, côté XVIe. La présence du tiers supérieur de la tour Eiffel et des courts de tennis voisins, des stades Jean-Bouin et Pierre-de-Coubertin, montre la face sportive et moderne du quartier. Une cohorte noire déboule parfois de l’avenue de Versailles, en se frayant un chemin à coups de sifflet. La formation de motards, casques ronds et vestes de cuir, contourne la porte de Saint-Cloud, suivie d’un cortège de DS dont l’arrière touche au sol : on ne sait jamais dans laquelle se tient le président de la République, qu’un attentat a failli tuer alors qu’il rejoignait déjà l’héliport de Villacoublay. Marie-Antoinette elle-même, après ses nuits de bamboche à Paris, empruntait la route de la Reine voisine pour s’en retourner à Versailles.
J’ai sept ans, les joues rondes et un sourire malicieux, un torse qui pointe et des cuisses dodues. Le fouillis de boucles auburn qui se dressent sur ma tête, comme autant de points d’interrogation, m’a fait surnommer Clodion le chevelu, du nom du premier souverain mérovingien. Tout m’intrigue, me dépasse, m’enchante. Je rêve les yeux ouverts, je me lève la nuit pour visiter le Frigidaire en récitant « rosa, rosa, rosam ». Je révise mes leçons en dormant et parviens ainsi à me maintenir à flot à l’école. Mon somnambulisme est si actif que mes frères accourent parfois pour me voir parler aux murs. Je poursuis les oiseaux dans les jardins, les poches remplies de gros sel, comme le garçon des boîtes Cérébos, dans l’espoir d’en tuer. Je regarde en l’air, ailleurs, à gauche, à droite, j’entre dans tous les piliers et les réverbères, des cicatrices labiales en témoignent. Les choses de la vie m’impressionnent au plus haut point, des initiales brodées sur les chemises masculines aux morceaux de pain qui barbotent dans l'urine des vespasiennes. Privées pour la plupart de signification à mes yeux, elle s’entourent d’un halo général déroutant.
J’ai ordre de refuser les bonbons qu’un homme pourrait m’offrir, mais on m’a caché l’enlèvement du petit Eric Peugeot, dans le parc de Saint-Cloud voisin, qui a traumatisé les parents du quartier. Je dois impérativement contourner toutes les poubelles, sans savoir que les partisans de l’Algérie française pourraient y avoir caché un pain de penthrite – une bombe a éventré la maison de Malraux à Boulogne, tout près de chez nous, mutilant la petite Delphine Renard. J’évolue en fonction d’interdits inexpliqués qui donnent à ce quartier si paisible des petits airs de Far West : des Indiens peuvent surgir au moindre frémissement du feuillage.
J’ai confiance en autrui, néanmoins. Je suis serviable, spontané, versatile. J’adore le chocolat noir jusqu’au jour où la maîtresse nous révèle qu’il contient systématiquement de la vaseline : rejet définitif. J’aime rire, jeter des « bombes algériennes » dans la cour de récréation et suis le premier à crier OAS-FLN ! à la cantine, sans comprendre à quoi je fais allusion, afin de signifier aux autorités : On A Soif, Faites Le Nécessaire !
Je suis né avec l’œil gauche à demi fermé. Collé à mes lunettes, un cache en plastique rose aveugle mon œil droit afin d’encourager l’autre à s’ouvrir. Ma mère s’emporte quand ma paupière gauche s’effondre, sous l’effet conjugué de la fatigue et du ptôsis : Tu as l’air bête, quand tu observes, dit-elle en me claquant le beignet. L’œil crevé et la mâchoire pendante, je deviens la risée de mes frères. Je finis par jeter mon cache en entendant Philippe me traiter de demeuré : plus jamais je ne porterai de lunettes en public.
Ma mère est belle, mon père se tient très au-dessus de la mêlée. Comme la quasi-totalité des femmes de l’immeuble elle ne travaille pas, si l’on considère qu’élever trois fils n’est pas un job à plein temps ; il est le directeur commercial parisien d’une usine d’aciers spéciaux située dans le Nord, qui emploie trois cents ouvriers. Doté de deux frères aînés dont tout le monde loue l’intelligence et la vivacité, je jubile quand nous nous retrouvons au complet : notre famille nombreuse pèse plus lourd que les autres, on nous dévisage avec respect.
De sept ans mon aîné, de trois ans celui de Philippe, Pierre impressionne. Il a le double de mon âge, 50 centimètres de plus que moi, des airs de Méditerranéen ombrageux. Un pacte non dit nous lie depuis qu’il m’a sauvé en plongeant dans le bassin chloré de la piscine Molitor, où un homme m’avait fait couler en se jetant à l’eau. Très conscient de ses responsabilités d’aîné, il m’aide à réviser mes leçons et trouve encore le temps de jouer au tennis en toutes saisons, sur terre battue. De même, il me protège contre les appétits prédateurs de Philippe avec qui je me bats sans cesse, sans vraie raison : saint Georges arrive toujours à temps pour terrasser le dragon.
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