CLAUDE ARNAUD
Le
jeu des quatre coins
Claude Arnaud est
romancier, biographe et scénariste (prix
Jean Vigo en 1993). Il est actuellement critique
littéraire au Point.
On lui doit une biographie de Chamfort (1988, prix
de l'Essai de l'Académie française,
prix Fénéon, prix Léautaud),
et chez Grasset un roman, Le Caméléon
(1994, prix Femina du premier roman).
a
rédaction de Cybervox occupait les quatre
étages de l'unique immeuble de béton
de la rue Joubert, en retrait de l'Opéra.
Fax, téléphones, câbles,
télex, bélinos, antennes, tubes et
fils reliaient par milliers les vingt-huit
pièces tapissées de moquette aux
compagnies de disques, aux organisateurs de
concerts et aux imprésarios qui
s'efforçaient de faire entendre les voix du
monde jusqu'au cur de la capitale
française.
Une dizaine d'appels par minute, soixante
à soixante-dix lettres par jour, seize mille
abonnés, vingt-sept millions de francs de
chiffre d'affaire, cinq cabines insonorisées
où les rédacteurs pouvaient
découvrir à toute heure les " masters
" expédiés par les majors
américaines ou les derniers CD venus des
monts du Kurdistan, Cybervox était devenu en
trois ans le magazine musical. Ses ventes
augmentaient au rythme des pulsations universelles
de la transe ; et ses bénéfices
faisaient d'autant plus d'envieux qu'il ne
salariait qu'une poignée de permanents,
trois secrétaires et une standardiste - le
reste de la rédaction étant
composé de pigistes.
Qu'ils traitent du son cubain, du gangsta-rap,
des gamelans balinais ou des machines à
techno-dance, la plupart avaient leur domaine. Seul
le territoire en pleine expansion de la polyphonie
était partagé entre deux pigistes,
dont l'un s'était rendu populaire par le
geste qui l'avait mené en prison. Personne
ne savait au juste ce qui avait poussé
Dominique Orsini à vouloir mort d'homme. On
parlait de crime passionnel, de vendetta aussi. Du
moins savait-on que le rétablissement rapide
de sa victime lui avait permis d'être
libéré sous condition.
Orsini passait pour un pigiste doué mais
capricieux et imprévisible. On l'appelait un
mois à l'avance pour préparer un
dossier, non pour produire in extremis un " papier
". Ses idées lui venaient pourtant vite, et
en grand nombre. Mais il avait tant de mal à
les organiser ensuite qu'on le comparait parfois
à ces ministres faibles qui s'entourent de
conseillers trop brillants. N'importe quel patron
de presse lui aurait fait un pont d'or en
l'écoutant parler de musique ethnique ; mais
devant ses difficultés à
écrire, il aurait
réfléchi.
Les femmes du journal lui trouvaient des airs de
romantique égaré parmi les rangs de
la Gay Pride, avec ses petites lunettes violettes,
ses cheveux en bataille et ses yeux noirs. Les
pigistes de la rubrique " A cappella ", eux, le
jalousaient plutôt. Parce qu'il avait les
faveurs de leur rédactrice en chef, mais
aussi parce que son extrême
sensibilité, comme le caractère
très personnel de ses idées, lui
faisaient porter des jugements d'une rare violence
sur l'un ou l'autre.
Un seul pigiste le traitait en ami, dans le pool
disparate qu'ils formaient au second étage.
Vaughan était un bon ours d'origine
irlandaise, cachottier jusqu'à la
maniaquerie, mais si respectueux de l'Etat qu'il
avait renvoyé au fisc sa dernière
feuille d'imposition, en se plaignant qu'on ne lui
demandait pas assez d'argent.
Etait-il vraiment le fils d'un ambassadeur et
d'une trapéziste, comme il l'affirmait ? Et
avait-il été conçu lors d'une
croisière ?
A l'évidence, lui aussi dissimulait un
secret.
C'est bien pourquoi Dominique aimait ce
garçon étrange, à qui
l'obésité donnait une dignité
presque impériale. Même si certains
les désignaient comme des rivaux potentiels
- tous deux couvrant les mêmes sujets.
Même si leurs conditions de travail rendaient
la cohabitation difficile, les
bétonnières qui perçaient
l'Eole : faisaient parfois trembler leur immeuble
du parking aux toits.
Orsini s'empara d'une pastille au miel puis
reprit la lecture de son article. Deux gouttes de
café noir se mirent à briller au fond
de ses yeux. Pourquoi le lien ne se faisait-il pas
entre le chjam'é rispondi des bergers corses
et les lahuta du nord de l'Albanie ? Par quelle
fatalité le parallèle qu'il
esquissait entre l'évocation du Cycle des
Héros et les messes d'hommes de Sermano
paraissait-il forcé ? Il ne pouvait pourtant
cacher que les kresnik étaient
accompagnés par une viole à une
corde, au contraire des paghjelle.
" Moins tu connais a priori le sujet, mieux
ça vaut, lui avait-on dit à son
arrivée. Le lecteur aime découvrir la
question en même temps que toi. "
Il devait en savoir trop...
- N'oublie pas qu'on boucle ce soir, lui glissa
Vaughan en prenant sa voix la plus douce.
- Vous avez jusqu'à demain, corrigea la
rédactrice en chef des pages " A cappella
".
- Demain... soir ?
La jeune femme s'arrêta pour
réfléchir, agita en signe
d'acquiescement sa vaste chevelure cendrée,
puis alla rejoindre la conférence
quotidienne des rédacteurs.
- Mais c'est le dernier délai,
ajouta-t-elle à l'intention de Dominique.
Surtout pour toi, qui ouvres le dossier.
La joue que Vaughan lui tendait resta en
suspens. Puis, déçu de ne pas avoir
reçu l'onction hiérarchique, le
pigiste alla s'affaler sur son fauteuil
tournant.
Dominique fut soulagé. Il rabaissa ses
petites lunettes violettes et reprit son
article.
II
La plupart des collaborateurs de Cybervox
repartaient par la gare Saint-Lazare, le soir. Seul
Orsini rentrait à pied, par la
Chaussée d'Antin. Passé
l'église de la Trinité,
commençait une cité paisible, mal
connue des Parisiens et presque abandonnée
depuis que les acteurs et les " filles ", qui
avaient fait sa gloire, à l'apogée du
Romantisme, dormaient dans l'immense
nécropole du Père-Lachaise.
Ce quartier de la Nouvelle-Athènes
restait secret. Ses concierges gardaient des "
datchas " noyées sous les glycines et ses
digicodes de spacieuses vérandas 1900
où se réunissaient des
séminaires de décideurs. Les camions
s'y aventuraient peu, faute de marchandises
à livrer, de même que les passants et
les chiens, la plupart des habitations étant
occupées par des compagnies d'assurances.
Seules les antennes paraboliques rappelaient
l'approche d'un nouveau millénaire.
La place où Dominique vivait formait un
triangle en pente sur le flanc sud de la colline de
Montmartre. Ses pigeons et ses bancs de fonte lui
donnaient quelque chose de provincial, comme les
dix marronniers qui la tapissaient de
pétales en mai et de bogues en septembre.
Grâce à ses deux restaurants indiens,
sa boulangerie Art nouveau et sa laverie toujours
ouverte, ses filles venues de Pigalle et ses
commerçants pakis, cet îlot paraissait
bien plus vivant que des places comme la Nation ou
la Concorde. Selon un danseur new-yorkais
qu'avaient reçu Dominique et Pierre, toute
la civilisation aboutissait à cette
esplanade ombragée, que l'air pulsé
par le métro réchauffe l'hiver. Le
jugement manquait d'objectivité ; mais la
place Gustave-Toudouze, rafraîchie par la
rumeur de sa fontaine Wallace, est bien la
quintessence de la place parisienne.
C'était Dominique qui faisait les
courses, remplissait les placards de café
italien et de sacs de canistrelli, biscuits
râpeux dont le goût anisé leur
rappelait la Corse. Pierre se réservait le
chapitre des fleurs et du ménage ; mais son
métier lui laissant peu de temps pour
s'occuper de leur deux-pièces - 67 m2, une
double baie vitrée, 3 600 francs par mois -,
le salon était toujours en désordre.
Quant au couloir menant à leur chambre, il
était obstrué par des caisses venues
de Corse, où ses pantalons de cuir
côtoyaient de vieilles BD.
Pierre avait gardé l'accent, qu'un
premier séjour dans la capitale avait fait
perdre à Dominique. Mais tous deux
étaient bruns et trapus, agiles de corps et
d'esprit, et à force de les voir tout faire
ensemble leurs voisins avaient fini par les
confondre - leurs amis ne les appelant plus que "
Pierre et Dominique ".
Puis Pierre s'était fait teindre en jaune
paille les cheveux. " Pour changer ", avait-il dit
sur un ton détaché. " Pour s'affirmer
", avait pensé Dominique.
Comme tant de Parisiens, ils sortaient de moins
en moins, depuis que Pierre avait été
nommé artiste-résident à la
Ferme du Buisson, un centre artistique de banlieue.
Ce soir-là pourtant ils voulurent
dîner dehors. " Dehors ", pour eux,
c'étaient les Halles.
Le métro les mena jusqu'à une
mangeoire surpeuplée de la rue
Sainte-Opportune, où Dominique passa le
repas à se moquer de leurs voisins. Des
bougies éclairaient par le bas les visages,
dont l'hystérie apaisée ne laissait
paraître qu'une sorte de vide, comme si tous
ces garçons étaient
déjà fatigués de se retrouver
en terrain conquis. Mais Dominique était
dans ces soirs d'euphorie, que Pierre redoutait
toujours, où il semblait sous le coup d'un
dibbouk sardonique, et où il finissait
toujours par rire de son partenaire, aussi proche
fût-il de lui - comme si le sarcasme
était chez lui une preuve suprême
d'affection.
- Regarde ce que j'ai reçu ! ajouta
Dominique en finissant un bavarois aux fraises.
Cette fois Pierre sourit en s'emparant de la
lettre de la société Damart :
" Chère madame Dominique Orsini ! J'ai le
plaisir de vous apprendre que vous êtes
l'heureuse gagnante de ce splendide pendentif en or
18 carats, que vous recevrez sans aucun engagement
de votre part, et qui j'espère brillera
bientôt à votre cou... "
Le zèle de ce directeur anonyme les fit
rire. Ils s'amusèrent à imaginer
d'autres lettres, plus chaleureuses encore, que
Pierre rédigea sur leur nappe en papier : "
Accepte cette bague de fiançailles, belle
Dominique, et viens sur-le-champ satisfaire mes
caprices ! "
Il était minuit quand ils sortirent du
restaurant. Dominique se blottit dans sa pelisse
vert bouteille de l'armée chinoise, tandis
que Pierre enfilait un bomber violet. Il faisait si
doux qu'ils décidèrent de rentrer
à pied par la rue Montmartre.
Du Forum à la Bourse, Dominique ne cessa
de contrefaire la voix rauque de Patricia Kaas,
rebaptisée Patricia Fromage, son nom en
flamand. Une fois devant chez eux, Pierre
s'étonna de le voir si gai.
Dominique l'était, c'est vrai.
Son avocat lui avait appris que son
procès avait été fixé
au mois de juin : un délai de bon augure,
certains prévenus pouvant attendre
jusqu'à trois ans leur jugement. Sans
écarter l'hypothèse d'une nouvelle
incarcération, maître Bronzini avait
même laissé entrevoir une issue
positive si le suivi psychologique
décidé par le juge se passait
bien.
La nouvelle soulagea Pierre. Dominique avait
tant souffert à la prison Saint-Nicolas
!
Et lui-même avait consacré tant
d'énergie à le soutenir...
La lampe de l'entrée éclaira
crûment leur visage, quand ils
pénétrèrent dans
l'appartement.
- Tu te laisses pousser la barbe ?
s'étonna Pierre en refermant la porte.
- Un petit bouc.
- Ça t'ira bien.
Dominique se blottit dans sa pelisse.
Il aimait que Pierre lui parle ainsi. Il avait
toujours rêvé que l'amour les
préserve tels quels. C'était à
la fois son idéal et sa faiblesse : il ne
pouvait croire qu'ils puissent un jour avoir plus
de trente ans.
Pierre libéra ses cuisses en faisant
glisser son pantalon, puis s'allongea sur le ventre
et mit les mains en tulipe autour de ses joues.
Ces assouplissements paraissaient ne lui
coûter aucun effort. Seul l'espèce de
second sourcil qui partait en flèche du
premier, à l'aplomb de ses pommettes,
témoignait d'une tension. Doté d'un
pipeau et de cornes, Pierre aurait
été l'interprète idéal
pour Prélude à l'après-midi
d'un faune.
Dominique s'approcha pour embrasser son dos.
Plus le temps passait et plus il était
attiré par Pierre, curieusement. Plus ils
couchaient ensemble et plus il était
inventif.
Pierre le serra très fort, une fois au
lit, mais pour interdire ses caresses. Dominique
eut beau frotter contre lui le petit bouc qu'il
cultivait, dans l'espoir précis de
renouveler son désir, il n'obtint qu'un long
soupir.
Il ferma les yeux.
Le mécanisme du réveil Jazz que
Pierre remontait se mit à crisser. " C'est
demain qu'il entame sa nouvelle chorégraphie
", se rappela-t-il.
Dominique envia l'acharnement que Pierre
manifestait dans son travail, et le statut qu'il
avait conquis lors du dernier festival de
Chateauvallon. Autrefois c'était
plutôt sa façon de prendre la vie,
sans trop chercher à analyser, qu'il lui
enviait. Faire de la moto l'été, du
ski à Asco l'hiver, et l'amour toute
l'année étaient ses seuls objectifs -
on ne pouvait en avoir beaucoup d'autres dans
l'île. En tout, il montrait un appétit
naïf.
Dominique se retourna en entendant les cloches
de la Trinité sonner deux heures.
Protégé par ses cils
recourbés, Pierre dormait à poings
fermés.
Comme il semblait loin, ce temps où
Pierre avait sans cesse besoin de lui, et souffrait
en silence dès qu'il s'absentait.
Ce corps était à lui. Ou
plutôt il faisait partie intégrante de
lui. C'était sa peau qui le
révélait à sa propre
existence, son regard qui lui donnait
consistance.
Le klaxon d'un camion déchira le
silence.
Le cur de Dominique s'agita, comme
à chaque fois qu'il entendait crier. Des
images revinrent le hanter : la rumeur d'une
ambulance emportant un corps inanimé. Le
bruit de la fourgonnette où on l'avait fait
monter.
Il se retourna en direction de Pierre, et cracha
dans sa main droite.
Des gestes désordonnés
agitèrent leurs draps.
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