François Armanet
Kung Fu
François Armanet, rédacteur en chef au Nouvel Observateur,
est l'auteur de La Bande du Drugstore (1999, puis en Folio)
qu'il adapta lui-même au cinéma avec succès
(ouverture du Festival de Berlin en 2002, multi-rediffusion à
la télévision), et d'Enragé (2003, tous
deux chez Denoël). On précisera qu'il est aussi l'un
des meilleurs connaisseurs en France du cinéma Kung-Fu, auteur
de Ciné Kung-Fu (Ramsay, 1988).
1
tation Glacière. 9 heures du soir. Le vent balaie les quais. Nuit maussade de janvier. Le métro s'ébranle à peine. Les rares passagers se sont évanouis dans les escaliers déserts. Je ne veux pas fuir. Recule de trois mètres. Taillé comme un basketteur, le Noir se met en garde face au grand beur. Silence de mort. Coup de pied qui lui fracasse la mâchoire. Il s'écroule au sol dans un bruit mat. Le beur lui laboure les côtes. Ça craque. Le Noir hurle, tente de se redresser. Il lui éclate le nez. Le sang gicle. Si rien ne l'arrête, il est capable de le tuer. Je reste tétanisé. Témoin impuissant. Lâche. J'ai vu venir les attaques de l'agresseur comme au ralenti. Inutile. Impossible d'articuler le moindre son, d'esquisser le moindre geste. Il suffit de peu pour arrêter une bagarre de rue. Un mot détourne l'attention. L'irruption d'un tiers dévie l'adrénaline. Se manifester. Parler pour briser la tension. Juste exister. Je voudrais m'interposer. Me sens comme un lièvre pris au collet. Mes jambes flageolent, mon cœur s'emballe. Incapable de me sortir du piège panique. Le beur va me régler mon compte dans la foulée. M'évader du cauchemar. Mon corps ne répond plus à ma raison. Réduite en bouillie.
Tout avait commencé quand le beur était entré dans le wagon à Denfert en insultant la terre entière. A peine dérangés dans leur routine, les passagers s'étaient écartés mollement. Quand il avait commencé à marteler la cloison, ils s'étaient déplacés plus loin, en regardant ailleurs. Mais il en voulait aux Noirs, l'arabe parano. " Les keublas sont des enculés ! ", gueule-t-il en crispant les poings. A Saint-Jacques, les plus réveillés s'étaient éclipsés. Le lascar, visiblement défoncé au speed, continuait son cinéma. L'étudiant africain avait eu le cran d'articuler : " C'est du racisme. " Gêne atroce. Le beur, un bon mètre quatre-vingt-dix de muscles dans son survêtement Adidas flambant neuf sautille dans ses baskets. Petits pas de guêpe qui dénotent sa pratique du ring. " Du full-contact ", si j'avais dû parier. Il fixe le black : " Saloperie de ta race. " Bien qu'il le domine de dix centimètres, le visage de l'étudiant pâlit. Malgré sa révolte, masque de peur. Je ne donne pas cher de sa peau. Le beur se frotte le nez avec un tic copié sur Bruce Lee. Virevolte. Se contemple dans la vitre en se décontractant la nuque, roule les trapèzes, grimace. Lance un uppercut dans son reflet. Et crochète le loquet quand la rame s'immobilise à Glacière. Fait mine de s'effacer en crânant. Vicieux. Les portes s'ouvrent. Une seconde d'hésitation. Le Noir s'avance pour descendre. Je lui emboîte le pas. Pressentant le pire, me raccrochant à l'espoir que le beur continuera son chemin. Pris entre terreur et devoir. Ne pas déroger, garder l'image de bravoure juvénile que j'ai tant aimé qu'on me renvoie. Suffit ! Tu t'illusionnes. Voilà trois stations interminables que tu essaies de juguler la spirale de l'angoisse. Assume l'instant présent, dégonflé ! Le passé t'embrouille.
Réminiscences. Cris, insultes, puanteurs, altercations minables : le quotidien du métropolitain. A petite ou haute dose. Des situations dangereuses qui demandent de s'impliquer ? Inconnues au bataillon. Peut-être parce que l'expérience d'un art martial t'a permis de les anticiper.
Oui, d'accord, il y a cinq ans. Métro Saint-Michel, un SDF, emmerdant une femme d'un certain âge, la cinquantaine bien tassée. Que j'ai dépassée aujourd'hui en refusant d'en prendre conscience. Le SDF était costaud mais bourré. J'étais intervenu poliment en lui demandant de laisser la dame tranquille. Il avait levé sa bouteille de bière en vomissant des menaces. Je l'avais fixé posément. Il avait senti ma résolution et était retourné s'asseoir en maugréant. Sa victime m'avait remercié : " C'est si rare aujourd'hui de croiser un gentilhomme. " Gratifiant, non ? Pour un garçon bercé de Chevalier sans peur et sans reproche. Bayard adoube son roi, Roland ne se résout pas à souffler dans l'olifant et brise sa fidèle Durandal sur un roc à Roncevaux, d'Artagnan pare au coup d'estoc et transperce le fourbe. Hussard cheval cabré, lancier feu follet du Bengale.
Flash d'enfance. J'ai 8 ans, je joue au mousquetaire avec un copain devant une Angélique en pâmoison. Ma casaque bleu roi voltige. Le gros con me désarme puis se met à m'étrangler. Il serre, j'étouffe. Ma princesse charmante se rue sur lui. Il me relâche. La bourre de coups. Je reste prostré. Le courage m'a manqué. Il l'abandonne. Elle ne s'est pas rendu compte de ma trouille. Elle me console.
Sur le quai d'en face, deux zombies font semblant de n'avoir rien vu. La scène m'hypnotise. Tout se déroule si vite. Mon œil ! A chaque seconde d'éternité, je sais ce que je devrais faire pour éviter le pire. Rebranche-toi. La netteté de l'intention décuple la force, l'engagement sans réserve dissout la violence incohérente. La pure détermination, l'oubli de soi, rien qu'un instant. Les nerfs, pas la graisse. Je connais l'histoire par cœur. Seul au monde, prêt à mourir...
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