Yann Apperry
Terre sans maître
Yann Apperry, né en 1972, vit aujourd'hui à Berlin.
Il a été pensionnaire de la villa Médicis
et lauréat de la Fondation Hachette en 1997. Il écrit
pour le théâtre et comme librettiste. Il est l'auteur,
chez Minuit, de Qui vive (1997), puis chez Grasset, de
Paradoxe du ciel nocturne (1999), Diabolus in musica
(Prix Médicis, 2000) et de Farrago (Prix Goncourt
des lycéens, 2003).
lle le regardait venir,
loin encore sur le chemin qui grimpait entre les amas de roches.
Son pas, hésitant et lourd, n'était pas celui d'un
homme habitué à la montagne. De temps à autre,
comme vaincu par la gravité, il marquait une pause et reprenait
haleine. Ses mains sur les cuisses, il ressemblait, pensa-t-elle,
à quelqu'un qui cherche dans la poussière l'objet
tombé de ses mains, sa montre peut-être, ou le bout
de papier sur lequel il a inscrit son itinéraire. Elle se
rappela, le voyant ainsi arrêté dans un coude du sentier,
un souvenir d'enfance. Était-ce son frère qui lui
avait remis une feuille de papier repliée, une carte au trésor,
prétendait-il, mais sur laquelle ne figurait qu'une grande
flèche de couleur tracée à la va-vite ? Elle
avait couru entre les maisons du village et sur la berge du torrent
le papier sous les yeux, avant de comprendre qu'elle pouvait aller
de droite et de gauche ; la flèche, quoi qu'elle fît,
continuait de pointer le monde devant elle. Un profond chagrin l'envahit
soudain et elle cessa de courir. Qu'était ce chagrin ? Les
années avaient passé, une vie entière, la main
qui tenait le chiffon avec lequel elle nettoyait sa fenêtre
avant que l'inconnu n'apparût était celle d'une vieille
femme, sa peau parcheminée et couverte de taches de son.
Elle contempla l'avancée de l'homme quelques secondes de
plus, vit qu'il portait des chaussures de randonnée et un
sac à l'épaule ; au bout de son bras, un chapeau allait
et venait, écopant l'air. Le jour touchait à sa fin.
Quittant son poste d'observation, elle gagna la pénombre
du séjour. Elle ne voulait pas que l'étranger la surprît.
La route vers le village, situé en amont, longeait sa maison
qui en formait l'avant-poste esseulé, et l'homme ne manquerait
pas de passer sous sa fenêtre ; personne, d'ailleurs, ne pouvait
arriver là ou en partir, de nuit comme de jour, sans qu'elle
s'en avisât, sauf à s'égarer sur le versant
caillouteux et creusé d'ornières. C'était pour
cette raison sans doute que les autorités lui avaient confié
la tâche de tenir un registre des allers et venues. Et, chaque
fois qu'elle ouvrait le cahier pour y enregistrer la date d'un passage
et décrire le visiteur, elle s'imaginait accomplir une opération
magique et se lier avec lui par une sorte de pacte : en l'inscrivant
dans le cahier, elle le faisait passer à l'existence. L'ignorât-il
à jamais, il lui devrait, le temps de son séjour,
de s'être incarné, retrouvant ensuite sa condition
d'âme errante à la manière dont on tombe un
vêtement.
Il était proche à présent. Il avait dépassé
l'arbre et son bouquet de branches désordonnées, l'unique
arbre du paysage qui déroulait à l'infini ses vagues
aux plis comblés de pierres. Cet arbre bornait à la
fois la propriété et, selon la coutume, la localité
en son point le plus bas. Certains jours, il semblait à l'occupante
de la ferme isolée se tenir là comme une autre sentinelle,
mais qu'au lieu de guetter l'apparition des randonneurs, ce fut
elle qu'il surveillât, l'enjoignant désespérément
au départ. A chacun de ces moments, elle sentait peser sur
elle tout le poids des choses, et c'était comme si elles
lui en voulaient, elle qui pouvait aller et se perdre, de ne pas
user de ce privilège, de ne pas le faire pour eux, ce carreau,
cette chaise, cette dalle fendillée, la petite marionnette
posée sur le linteau de la cheminée, toutes les présences
inertes et familières qui composaient sa vie et n'avaient
d'autre espoir de fuir leur condition que par son intermédiaire,
dans la mémoire où elle les emporterait.
L'arbre la rappelait aux choses qui, une nou-velle fois, la renvoyaient
à son appel silencieux, au petit nombre de pas qui la séparaient
de lui et qui lui étaient devenus si pénibles eux
aussi, à son écorce rugueuse qu'elle caresserait en
guise d'adieu, le laissant derrière elle ainsi que tout le
reste. Elle avait bien failli partir, une fois. Mais après
une heure de marche peut-être, elle avait renoncé,
non qu'elle eût peur de ce qu'elle trouverait au terme du
voyage, mais parce qu'elle fut soudain convaincue que rien ne l'attendait,
elle en eut le sentiment le plus net, il n'y avait pas d'autre vie
à connaître, et per-sonne pour la lui faire connaître,
et nulle part où recommencer. Elle sut cela et, rebroussant
chemin, n'en conçut pas d'amertume. Elle le sut comme on
se rappelle une évidence dont un trop long voisinage du Mur
avait mystérieuse-ment nourri le sentiment, c'était
certain.
Là-haut, comme une bande sombre doublant la ligne de faîte,
il courait de part et d'autre du sommet aussi loin que portait la
vue. De tous les éléments du monde alentour, il était
pour elle le plus intime comme le plus immuable ; pourtant, il ne
l'écrasait pas à la manière des autres objets
du dehors ou de la maison, ne provoquait pas chez elle ces brusques
tentations de fuite qui la laissaient d'autant plus démunie
qu'elle les savait inutiles ; il était au contraire, dans
son esprit, soustrait au règne de l'inanimé, et sans
devenir quelqu'un ne faisait plus vraiment partie des choses.
L'homme avait atteint la maison. Il s'arrêta encore et sortant
une gourde de son sac, but une rasade. Depuis l'obscurité,
elle put l'étudier à loisir. Agé d'une trentaine
d'années, les cheveux courts et trempés de sueur,
il était vêtu d'un costume de bonne coupe et d'une
chemise au col chiffonné dont une pointe s'était repliée
contre sa nuque et l'autre visait le ciel. Ses chaussures paraissaient
neuves ; sans doute les avait-il achetées exprès pour
l'excursion et il en serait quitte pour des ampoules. Rangeant sa
bouteille, il leva la tête et fixa le rempart brillant dans
le soir qui adoucissait le relief de la crête. Un appel retentit
au loin, une voix répondit, aiguë et brève, un
chien à son tour jappa. Le voyageur resta plongé dans
sa contemplation, avec la nuit qui venait, avec les frémissements
de l'herbe et quelques mouches qui bourdonnaient et le parfum chaud
de la terre. Il regardait le Mur, il le regardait tout à
fait immobile, seules sa poitrine et ses épaules se soulevaient
en cadence, il le regardait comme guettant quelque signe. Elle crut
même qu'il s'était assoupi, mais brusquement il soupira,
et reprit sa route. Un instant, conscient peut-être qu'on
l'épiait, il se tourna vers la fenêtre et l'intérieur
où il ne discerna que des lignes vagues tandis qu'il lui
apparaissait enfin de face, et elle lut dans ses traits cette expression
de fatigue et d'inquiétude mêlées qui lui était
si familière.
Les étrangers pour la plupart (leur petit nombre, d'année
en année, s'amenuisait) arrivaient dans un état d'excitation,
d'angoisse excessive ou de froide résolution. Plus rarement,
ils offraient au sommet un masque de détachement scientifique.
Dans le cas du nouveau venu, l'anxiété et quelque
chose comme une douce mélancolie se disputaient son visage.
Mais elle douta aussitôt de sa perception ; ses pensées
comme sa vue pouvaient lui jouer des tours. Et les dernières
rumeurs n'étaient pas pour aider au calme de son esprit.
On parlait de bandes armées écumant la vallée
et de villages en flammes, de l'avènement d'un nouveau règne,
de cadavres laissés à pourrir au bord des chemins,
et on se demandait si du fait de sa situation isolée, la
commune serait épargnée ou connaîtrait un de
ces jours, demain peut-être, le même sort.
L'homme entama l'ascension du dernier lacet. Sa semelle parfois
délogeait un caillou qui roulait et ricochait, butant pour
finir contre d'autres, et c'était comme si rien dans le paysage
n'avait changé. Il ne fut bientôt lui-même qu'une
tache à la limite du visible, un simple déplacement
d'ombre, puis l'impression de cette ombre sur la rétine quand
il ne se sépara plus du vaste pan de montagne sous le ciel.
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