Yann
Apperry
Diabolus in musica
roman
Prix Médicis
Yann Apperry est né en 1972. Il
a été pensionnaire à la
Villa Médicis. Il écrit pour le
théâtre et comme librettiste
d'opéra. Il est l'auteur de Qui
vive (Minuit, 1997) et de Paradoxe
du ciel nocturne (Grasset, 1999).
1
e
ne sais combien de minutes je regardai Lazarus
Jesurum dans le grand salon aux abat-jour de tissu
rouge, les doigts pressés sur les touches
d'ivoire, n'osant détacher mes mains du
clavier, tant je redoutais l'extase qui allait me
saisir, la révélation d'une
apothéose imminente, et de ma
délivrance. Je demeurai au piano, le
balancier du métronome oscillant toujours,
et le sang coulait. Les deux filets, naissant sous
l'ourlet des narines, allaient s'élargissant
aux commissures des lèvres, ruisselaient au
long de la gorge, dans le col de sa chemise, de
part et d'autre de sa pomme d'Adam.
Le métronome continuait de battre la mesure.
Le temps était passé sous l'emprise
du pendule qui toquait à vide, tempo rubato,
sa pointe visant tour à tour nos silhouettes
figées dans le salon, prenant congé
de l'un pour se tendre vers l'autre. Je me savais
à l'abri de sa cadence uniforme qui
arpentait le silence et le supprimait tout
ensemble, tandis que s'épanchait le sang
noir, qu'il se mélangeait à la sueur
et pénétrait le tissu de ses
vêtements, imbibant sa chemise, son
entrecuisse, jusqu'à gorger
l'intérieur de ses souliers.
Lazarus souriait. Il avait empoché une de
ses mains, sans doute à la recherche de son
mouchoir, un carré de soie brodé
à ses initiales. Mais la main ne se
porterait jamais plus à son visage, ne
dénouerait plus le papier glacé de
ses friandises au nougat, ne glisserait plus jamais
sur les lignes d'une partition, attentive aux
coquilles comme aux erreurs d'expression, ne
pianoterait plus, ne chasserait plus une larme de
ses yeux. La main s'était
recroquevillée au fond de sa poche ainsi que
se retirent les bêtes moribondes et l'autre
bras pendait.
J'avais exécuté ma ballade dans sa
première version, une simple étude
pour piano et métronome mécanique
dont la transcription orchestrale n'existait encore
qu'en rêve, à certains instants
privilégiés de l'aube. Un carillon
tinta une fois au fond du vaste appartement. Je me
rappelai la réponse que je fis à
Lazarus sur les hauteurs de la Villa Ada, à
l'occasion d'une promenade, d'une ondée,
d'une halte sous la feuillée d'un saule,
d'une demande embarrassée. Je me rappelai
lui avoir dit que, de toutes les morts, la noyade
me paraissait la moins importune, la plus conforme
à la nature des hommes, dès lors
qu'ils subissent, déjà, le raz de
marée de leurs idées diluées,
de leurs sentiments fuyants. Sur la gamme
diatonique des morts possibles, j'adopte celle qui
procède du naufrage, dis-je à
Lazarus. Si j'en ai la licence, je plaquerai,
l'heure venue, cet accord en la mineur,
neuvième augmentée et
treizième diminuée. Je n'imagine pas
qu'au moment de sombrer je sentirai grand-chose,
rien de très nouveau. Une effusion de
pensées variées et vaines, une
précipitation continue du tempo, un quart de
soupir, un néant ébloui, et
l'éternelle double barre, tracée
à la va-vite, parce que je me refuserai
jusqu'au bout, lui dis-je, à mourir
inachevé.
J'aurais voulu connaître la seconde exacte.
Etait-ce sur une note de passage ? Sur une note
étouffée ? Sur un temps fort ? Sur
quelque dissonance ? Etait-ce sur un silence ?
J'aurais tout donné pour le savoir, oubliant
dans mon émoi qu'assis auprès de
Lazarus, je ne possédais rien. Qu'avais-je
pour monnaie d'échange, sinon les feuilles
de papier à musique que je sortis de ma
valise, une ancienne mallette de médecin de
campagne, sinon mon métronome, un Paquard
1918, sinon le récital qu'à peine
j'achevai ?
J'aurais pu, selon une tradition immuable,
retrouver Lazarus sur les douze coups de minuit,
m'asseoir au piano, siroter un café
parfumé à l'orgeat, chipoter un
nougat, l'écouter m'entretenir des
systèmes de notation
médiévaux, du traitement
réservé à l'ophicléide
dans tel concerto, d'un solo de basson dans tel
autre, lui exposer en écho - punctus contra
punctum, glissait-il à tout-va dans la
conversation - les premières mesures d'un
thème de William Thomas Strayhorn et le voir
fermer les yeux d'un dépit controuvé
; Poor little sweet pea, écrivit à sa
mort Duke Ellington, son compagnon de toujours, God
bless Billy Strayhorn, the biggest human being who
ever lived.
Béni soit Lazarus Jesurum et son nom
ridicule. Béni soit le sang qui perle
maintenant de ses oreilles. Bénie
l'afféterie méticuleuse de sa langue
et de sa mise. Bénie son aversion pour les
poignées de main et les marques d'estime,
les liens de parenté, les invitations, les
premières, les strapontins, les chanteuses
lyriques, les rêves, les cabinets de
psychanalyse (en vérité, tous les
cabinets où l'on ne se rend pas seul), les
journaux intimes, les mouchoirs de papier, les
pages cornées des livres, les portes
laissées ouvertes, les fenêtres
murées. Béni le sourire qu'il m'offre
à point nommé. Béni soit le
nom de Lazarus Jesurum, murmurai-je, gagné
par un bonheur irrépressible, le sentiment
d'une puissance désormais sans limite, et
j'ajoutai, dans la pénombre du
séjour, entre la glace vénitienne qui
reflétait la nuit sans étoiles et la
nuit sans étoiles qui reflétait sur
rien : " Lève toi et marche. "
Nous demeurions seuls, mon métronome et moi,
celui dont la vie ne fut qu'un long
préambule, un homme parvenu à ses
fins, et l'instrument de son crime.
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