Premiers chapitres

YANN APPERRY
Paradoxe du ciel nocturne
Yann Apperry, né en 1972, vit entre Paris et Rome. Il a été pensionnaire à la Villa Médicis après la publication de son premier roman, Qui vive (Minuit, 1997).

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 Consignes pour la nuit

homas Adams arriva le soir au village et mourut avec l'aube. Quand je dis qu'il mourut, je ne dis pas qu'il parvint au terme de sa vie comme d'une longue agonie, que l'histoire de Thomas Adams n'est finalement que celle de sa disparition, depuis le jour où il rencontra Rachel jusqu'au dernier matin, mais je ne dis pas que la mort de Thomas Adams fut l'assouvissement d'un désir, l'issue d'un plan longuement mûri, d'une résolution péremptoire, d'un acte irréfléchi, non plus que le terme d'une diminution naturelle de mouvement, comme du projectile lancé, au moment où il dépose sa valise dans la poussière brûlante, par un enfant du village visant un soldat de plomb planté dans la terre, la tête et les épaules fondues, la bille noire dont il voit, comme elle quitte l'ombre des arbres sur la place, qu'elle a des veines d'or, et qui achève sa course, plus bas, dans le sable du bord de mer, tout près d'une coque aux couleurs incendiaires, parce que le couchant lève des teintes d'incarnat et d'ambre, les lève comme la plainte déchirante d'une bête blessée, je ne dirai jamais que c'est ainsi qu'il acheva sa vie, à la manière d'une parole ou d'un geste à leur fin, je dis simplement qu'à l'aube il était mort, que sa mort était nécessaire, que sa disparition physique, dès lors, n'était plus qu'une formalité, qu'elle fut expédiée le matin même, ou plus tard, ou le jour suivant, ou peut-être jamais, et que ça n'a pas la moindre importance. A l'aube, Thomas Adams était moitié fait de mort, moitié mort de fait. Un cadavre, peut-être, fut pris pour le sien. On dit qu'il a loué une barque à un pêcheur du village, ou bien qu'il a loué la barque à son fils qui rentrait du large où il avait déployé ses filets ramendés au bout de quilles aux ancres de granit. On dit également que la barque n'appartenait ni au pêcheur retraité, ni à son fils, qu'elle était à l'abandon, mais qu'il s'est bel et bien éloigné du rivage à la rame, et qu'il s'est jeté par-dessus bord, qu'il ne savait pas nager ou, comme l'embarcation, laissée à pourrir, prenait l'eau, qu'ils ont sombré ensemble. Mais, aussi bien, on explique que Thomas Adams n'est jamais ressorti de l'hôtel, en tout cas qu'il ne s'est pas hasardé plus loin que la terrasse, qu'il a pris son petit déjeuner avant de remonter dans sa chambre pour se tirer une balle dans le crâne, qu'il a mis le canon de l'arme sur sa tempe, ou dans sa bouche, ou sous le menton, mais on prétend également que le fusil s'est enrayé, ou qu'il n'était pas chargé, que Thomas Adams s'est en fait jeté du toit de l'établissement en grimpant par une lucarne, qu'il a sauté par la fenêtre de sa chambre et qu'une hauteur de trois mètres a suffi, qu'il n'a sauté de nulle part mais s'est coupé les veines dans la baignoire de la salle de bains. Mais d'autres assurent qu'il avait loué une chambre avec douche, ou sans douche du tout, avec les toilettes au fond du couloir, qu'aucune chambre dans cet hôtel ne comporte de baignoire ni de douche, qu'une pancarte informe les occupants de l'existence d'une douche publique à l'entrée de la plage, ou d'un robinet sous le préau de la mairie, ou d'une bonde sur le quai du port de plaisance, toutes ces hypothèses, de toutes les manières sans pertinence, futiles au regard d'une disparition, sur laquelle elles s'abattent comme des chiens se disputent une carcasse, chacune de ces suppositions excluant la possibilité d'un suicide dans une baignoire, à moins qu'il n'ait préféré se trancher la gorge, l'intérieur des cuisses. On raconte encore que Thomas Adams s'est pendu à la suspension, qu'il était trop lourd, qu'elle était trop légère, que le nœud ne voulait pas couler, qu'il n'a cessé de retomber sur sa couche, ou par terre, dans le verre éclaté, qu'il a préféré régler la note, quitter le village à la hâte, qu'il a rendu avant l'aube la clef de sa chambre, qu'il est parti sans payer, qu'il a laissé un pourboire extravagant dont le veilleur de nuit parle encore, que c'était une femme, qu'elle a pleuré sa mort, qu'elle ne l'a vu ni entrer ni sortir, qu'elle s'en souvient à peine, qu'elle n'a pas existé. On se rappelle surtout qu'avant de se supprimer, Thomas Adams aurait écrit son histoire, qu'il l'aurait écrite pour lui-même, autrement dit pour personne, que le délai entre sa résolution et la mise à exécution de cette mort déjà signée, déjà certaine, de cette mort absolue dès le moment où, se présentant à lui, à peu près comme le soleil du matin venait écheveler la crête des vagues, elle devenait l'unique prescription encore possible à une existence qui se sait condamnée, qui se rature par avance, et, par là, arrache à la mort le don d'une ultime dignité, celle qui accorde au vivant de prendre de vitesse sa propre dissolution, de gagner sur la mort le temps de mourir, de mourir de son vivant, et finalement, de soustraire à la matière sa seule opération, au vaste cimetière des choses son travail interminable et méthodique, qui détache une à une les parties du cadavre, et les parties des parties, et les constituants de celles-ci, et les corpuscules dont ceux-là se composent, et les éléments atomiques à leur tour, qui se désagrègent, sans pensée, sans état d'âme, mais avec l'obstination inepte que les objets plus lourds que l'air mettent à tomber, à dégringoler sans répit, de plus en plus bas, on prétend de cette façon que le temps écoulé, que toutes ces secondes vides de sens, destinées à s'abîmer dans le gouffre d'une noyade, d'une chute, d'une blessure, entre l'échéance de sa mort et son passage à l'acte, aient permis à Thomas Adams de coucher par écrit le récit de son arrivée à l'hôtel, de sa nuit, jusqu'à l'heure fatidique de l'aube. On ajoute qu'après avoir complété son ouvrage, il l'a roulé dans sa poche, ou bien fourré dans un sac, ou qu'il le tenait à la main tout le temps qu'il lui restait à mourir, on imagine alors que le tas de papier a coulé avec lui, on voit l'encre, fraîche et luisante, se répandre sur la surface blanche de chaque feuille, on voit chacun des caractères liés s'épaissir, se dilater, et toutes les lignes se dissiper les unes dans les autres, et tous les mots se dissoudre dans la substance même de leur transcription comme périssent les scorpions quand, devenant une proie pour eux-mêmes, ils s'infligent l'aiguillon mortifère, on voit que ces mots n'ont pas eu vraiment le temps d'être avant de disparaître, qu'avant de se liquéfier à nouveau, l'encre n'était pas sèche, que les milliers de lignes, que les milliers de phrases n'ont pas connu cet état arrêté, cette stabilité relative, cette puissance tranquille de la chose venue à maturité, cette fermeté, cette confiance de la réalité saine et sauve, qu'elles n'ont jamais atteint à cette concrétion, à cette endurance, nécessaires à l'accueil d'un regard, on voit que ces signes n'ont pas fait une écriture, mais que leur évanouissement immédiat les apparentait plutôt à celui d'un prénom aimé, d'une parole d'amour tracée dans le sable, à hauteur d'écume, entre deux vagues, on comprend que Thomas Adams n'a jamais eu l'intention d'écrire, mais d'effacer, mais de susciter pour mieux détruire, mais de sauver pour mieux perdre, comme un parent engendre malgré l'effroi de la perte possible, qu'il fallait un témoignage pour le rendre au silence, qu'il fallait une mémoire pour un oubli, que cette entreprise d'une confession vouée, aussitôt faite, à n'avoir jamais eu lieu, était peut-être commandée par l'exigence d'un homme porté disparu à lui-même, dont le naufrage est volontaire, et qui doit bien se donner quelque chose à briser, quelque ravage, sans lequel il n'aura pas été, n'aura pas même existé devant lui-même, mais on affirme que le témoignage de Thomas Adams était tapé mécaniquement, qu'il avait emprunté à l'hôtel une machine à écrire, ou qu'il l'avait apportée avec lui, mais à cette version des faits on oppose que le mort ne savait pas écrire, ou qu'il n'était pas en mesure d'écrire, que son état d'agitation, de désespoir, de fatigue, lui interdisait le calme, la lucidité, la concentration demandés, ou qu'il a écrit et détruit par le feu, ou qu'il a absorbé le fruit de son travail après l'avoir découpé en petits morceaux.
On dit enfin, et de toutes ces éventualités, c'est à la fois la plus évidente et la moins probable, que c'est moi qui suis l'auteur de ce récit, que j'écris maintenant, que j'y travaille, en ce moment, à l'aurore imprégnée d'une clarté d'étoiles, du frémissement calme des rayons sur les carreaux, d'une lune passée sous l'horizon des collines et que je vois encore, dont, seul, je n'ai pas perdu la trace, qui brille, contre ma peau tour à tour froide et brûlante, que c'est le fruit, noir, précis, de ma nuit blanche et vague, une blancheur d'astre, que Rachel dort dans une chambre voisine et ne se réveille pas. Il n'est pas en mon pouvoir de confirmer cette supposition, tout juste de la laisser durer, timide, tremblante, comme le contrevent à la fenêtre de la chambre, qu'une main, la mienne, une autre, a négligé d'attacher, et qui bat. On dit tellement de choses. Toutes ces allégations ne sont, au pire, que les alibis d'une ignorance ; au mieux, les parures d'une énigme. La vérité est qu'avant son entrée sous le porche de l'hôtel, et qu'après la seconde de petit jour où il connut sa mort pour certaine, les variations sont innombrables et, comme le rituel d'une partie de cartes, entre habitués, chaque soir derrière la grille baissée d'une guinguette, et comme après l'ivresse, et comme aux dernières heures d'une fête, aperçue au loin, une nuit d'été, le fracas étoilé d'un verre qui se brise, les notes paresseuses d'une dernière danse quand on ne danse plus, la mèche d'une bougie qui se noie, un rire, interminable et salutaire, un portail qui se referme, un homme qui répète le prénom d'une femme, le silence de la femme nommée, l'humiliation des échos, se résorbent dans l'indifférence. La vérité est qu'à part cette nuit, la vie, les actes et les pensées de Thomas Adams sont irrécupérables, et quand bien même ils le seraient, et si, contre toute attente, un témoin surgissait qui aurait tout vu, tout entendu, senti jusqu'à l'étouffement, jusqu'à l'ankylose, jusqu'à l'éréthisme d'un homme parvenu au bout de son voyage, à bord d'un vieil autocar grimpant avec peine, des heures durant, les versants escarpés de la côte, secoué à chaque virage, prisonnier d'une fournaise, impatient d'être rendu enfin à son but, à cette rencontre qui décidera de sa vie, un autre qui aurait entendu ses dernières paroles, écouté son pas sur les marches, observé les figures écartelées et noirâtres dans le marc de sa tasse de café, mesuré l'extension de son ombre tendue après lui sur la rive, il faudrait dire de ce spectateur qu'il n'a rien compris, qu'il a manqué l'essentiel, et, s'il lui prenait l'envie de rapporter son expérience, qu'il deviendrait instantanément ce qu'il était déjà en puissance, à savoir un traître, à savoir un mouchard et un lâche, à savoir un homme qui n'a eu le courage, pas même la dignité élémentaire de passer son chemin, de tourner ailleurs son regard, et qui solde son crime dans le bavardage. La nuit seule est certaine. On ne doit garder, de toute l'existence de Thomas Adams, de sa postérité, qu'une poignée d'heures dans une nuit, ce qui fait beaucoup, ce qui n'est pas loin de valoir l'infini, dès lors que pour une minute irréfutable, on donnerait, sans balancer, mille et une heures d'incertitude, toute une vie, toutes les pierres de cette demeure sous hypothèque, aux fondations viciées, aux parois insalubres, aux allures de sinistre. C'est pourquoi je n'ai pas parlé de la grève incrustée d'écailles, du chant cassé des mouettes retournant à coups de pattes les couvercles troués et creusés d'entailles, dévalisant les poubelles du port, de la mélancolie de ces cris rompus qui, au commencement, sont presque mélodieux, puis se brisent, très vite, se fracassent dans le ciel en esquilles perçantes, et perforent l'atmosphère de tous les morceaux d'une unité absente, non plus que des balises enlisées et du tracé des cordes de chanvre dans la vase, depuis l'anneau des bouées ensevelies jusqu'à la terre ferme, ou de l'effluve sucré du galipot badigeonnant les carènes, ou de la trame sonore des criquets, aux longues nappes psalmodiées, chaudes et reposantes, qui se reprennent, se recouvrent, dressant comme une toile de fond vivante, ouverte, épanouie aux limites de l'espace, d'où chaque son, aussi ténu, aussi indistinct soit-il, se répercute avec une netteté qui peut devenir atroce, entre lesquels, de loin en loin, s'abat parfois le silence, haletant, d'un souffle coupé, ou de toutes les présences fugaces qui peuplent la surface de l'océan, algues, vivantes et rosâtres, mortes et grises, mousses blanches échouées d'une vidange en haute mer, voiles retombant d'une méduse, chair écarlate des anémones, rotondités hirsutes des oursins, plastiques déteints, caoutchoucs et branches à la dérive, récifs aux vallées argentées, aux pics goudronnés comme les ailes des fous, reflets fuyants et complices d'un banc d'épinoches, bagatelles et chimères des vagues, ou de ces relents enivrants d'huile pour moteur et de carburant, ou des bouffées de lilas et de lavande, ou de cette défiance farouche sur le visage tanné de l'enfant qui, accroupi pour ramasser sa bille, a vu Thomas Adams saluer d'un signe distrait le chauffeur, poser sa valise dans la poussière, se baisser, renouer un lacet, puis, avec une lenteur exagérée par la chaleur d'étuve, dans cette atmosphère aux courants palpables, qui rendait les gestes et les postures comme à travers une buée d'essence, jeter un regard pesant sur la façade de l'hôtel, un regard de mauvais augure, pense l'enfant, propulsant sa bille d'une pichenette, celui des pêcheurs discutant certains matins à voix basse, perchés sur le môle, de cette ligne noire, bouffie, qui creuse l'horizon, c'est pourquoi je ne m'attarde pas ici, puisque, à faire l'inventaire de l'illimité, Thomas Adams ne mourrait pas, pas un homme ne peut mourir s'il lui faut au préalable distinguer l'infinité des impressions du monde, si bien que mourir n'est peut-être que la conséquence d'une déplorable lacune des sens, d'une paresse du regard et d'une hésitation de la langue, d'une torpeur nerveuse, d'organes myopes et anesthésiés, d'un commencement de nécrose, comme si la peau se doublait d'une pellicule de sel, comme si les membranes s'ossifiaient, comme si les muqueuses et les tissus sensibles subissaient un processus de minéralisation, comme si c'était déjà la terre qui sentait et les fossiles sous la terre et l'eau stagnante d'une source tarie, ou qu'il fallût écouter les bruissements mornes, les voix étouffées du dehors comme au travers d'une épaisseur de pierre et de mortier, et que nos ongles, et que nos cheveux et nos cartilages eussent eu raison de nous (à moins que la mort ne fût celle de Thomas Adams, l'abattement lucide, aux premières lueurs, après une nuit sans sommeil, la mort en connaissance de cause), au contraire, que la vie souveraine est une exploration profonde et radieuse d'un moment du soir sur la côte, avec le soleil couché sur l'onde entre les chaloupes amarrées et les roseaux plantés dans le sable, avec cette lumière qui s'étire et se prélasse, avec les grillons, avec l'enfant qui joue, un paysage interminable, où rien ne se refuse, où il faut simplement voir de plus près et de plus près encore pour découvrir les pattes dansantes d'un scarabée renversé au milieu des pétales chus d'une bougainvillée, ou la vieille femme épiant à sa fenêtre, ou le miroir, chez elle, au fond du séjour, près de la porte, ou le prisme d'une goutte de sueur tombée de la tempe sur une épaule rouge, et que chacune de ces présences possibles, dans la parole qui les prolonge, est donnée, que l'immortalité est à portée, tangible, sous la tonnelle, après la ruelle montante qui va dans les collines, derrière le phare à éclats debout sur son île, dont un regard guette le premier éclair, et dans la nuit qui tombe sur le large, immensité des vagues. Mais je m'égare, puisqu'il faut mourir, puisque c'est déjà fait.

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