Premiers chapitres
Sophie Anquetil
Pour l'amour de Jacques


Sophie Anquetil est la fille de Jacques Anquetil. Mais elle l'est, si l'on peut dire, d'une curieuse façon. Et tel est bien le sujet du livre qu'elle vient d'écrire…
CHAPITRE 1

n m'a expliqué que très souvent les familles se constituent, les unions s'établissent, sous la dictée secrète des structures et conditions sociales...
La plupart du temps, on se marie entre gens du même milieu... Les sociologues, leurs statistiques et leurs analyses révèlent aussi que les amoureux, les conjoints, les amants, se rencontrent souvent dans un rayon de quelques kilomètres autour de leurs bases de célibataires. Les jeux seraient-ils faits d'avance ? La plupart du temps, oui, laissent entendre les études savantes.
En ce qui concerne les Anquetil, en remontant le temps sur trois ou quatre générations, on est bien obligé d'admettre que les sociologues disent juste : dans cette famille, on s'est marié, allié, aimé, chamaillé, réconcilié dans un espace normand de cinquante kilomètres à la ronde. Toute la vie de ces hommes, femmes et enfants s'est passée, entremêlée, tissée entre gens d'un même milieu lié à la paysannerie pauvre, au tout petit artisanat ou au labeur des journaliers. Tout ce monde, doucement, avec patience, courage et compétences, a en quelques générations, progressivement, grimpé les échelons.
Mais ce qui advint en 1870 à ma bisaïeule Augustine Mélanie Anquetil, née Grouh en 1849, fut vraiment un gros grain de sable dans la mécanique de la prédestination. Qu'on en juge...
En 1870, c'est la guerre franco-prussienne. Mélanie a vingt et un ans ; elle est belle, patriote, timide et pauvre, placée comme bonne en Alsace depuis quelques années chez de riches bourgeois. Comment, où, pourquoi un colonel allemand tombe-t-il amoureux d'elle ? On ne le sait pas trop. Mais le fait est là : il est blond, il a les yeux clairs, le visage émacié, la taille bien prise. Mélanie succombe sans réserve au charme de l'ennemi. Certes, elle n'aurait pas dû. Il est veuf, père d'un enfant, il est riche par son père et sa mère. Il doit finir général pour le moins... il termine au champ d'honneur, sur la terre de France, fauché par la mitraille.
Une autre version soutient la thèse du viol de Mélanie en Normandie lors de l'invasion prussienne. On évoque également Boule de Suif : une Mélanie vivant donc de ses charmes. Rien n'est établi, loin de là. Aucun écrit, ni preuve, ni document d'aucune sorte. Ne demeurent, s'éteignant au fil des ans et de la disparition des anciens, déjà diseurs de seconde main, que l'écho malingre des racontars passés et ce fait incontestable : l'Allemand s'appelait Ernst. C'est cette certitude et le choix de Mélanie d'appeler son fils Ernest Victor - sans même parler de l'acharnement de ce dernier à prénommer plus tard tous ses enfants Ernest ou Ernestine - qui me font croire à l'histoire d'amour : on ne baptise pas son enfant du nom de son violeur - si tant est que l'on puisse connaître, en temps de guerre, son identité. Par contre, on lui donne le prénom de l'être aimé. En tout cas, pour ce qui me concerne, ma religion est faite.
A la mort d'Ernst, Augustine Mélanie est effondrée. Elle aimait profondément son amant. Terrassée par le chagrin, elle est mise au ban de la société : elle a aimé un pointu... de qui elle est enceinte ! Eh oui ! Il y a ça en plus !

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