Niccolò Ammaniti
Je n’ai pas peur
Roman
Traduit de l’italien par Myriem Bouzaher
Niccolò Ammaniti est né à Rome en
1966. Il a publié, entre autres, Branchies (1994),
Dernier Réveillon (1997). Et
je t’emmène (Grasset, 2001). Il vient d’obtenir,
pour Je n’ai pas peur, le Prix Viareggio, un des plus grands
prix littéraires en Italie.
J’allais
dépasser Salvatore quand j’ai entendu ma sœur hurler. Je
me suis retourné et je l’ai vue disparaître, engloutie
par le blé qui recouvrait la colline.
Je ne devais pas l’emmener avec moi, maman allait me le faire payer
cher.
Je me suis arrêté. J’étais en sueur. J’ai repris
mon souffle et je l’ai appelée. – Maria ? Maria
?
Une petite voix douloureuse m’a répondu. – Michele !
— Tu t’es fait mal ?
— Oui, viens.
— Où tu t’es fait mal ?
— A la jambe.
Elle faisait semblant, elle était fatiguée. Je continue,
je me suis dit. Et si elle s’était fait mal pour de vrai
?
Ils étaient où, les autres ?
Je voyais leur sillage dans le blé. Ils montaient doucement,
en files parallèles, comme les doigts d’une main, vers la
cime de la colline, laissant derrière eux une rangée
de tiges abattues.
Cette année, le blé était haut. A la fin du
printemps, il avait plu beaucoup, et à la mi-juin les plants
étaient plus luxuriants que jamais. Ils poussaient, denses,
chargés d’épis, prêts pour la moisson.
Tout était couvert de blé. Les collines, basses, se
succédaient comme les vagues d’un océan doré.
Jusqu’au bout de l’horizon, du blé, du ciel, des grillons,
du soleil et de la chaleur.
Je n’avais pas idée de l’intensité de la chaleur,
à neuf ans, on n’y comprend pas grand-chose aux degrés
centigrades, mais je savais que ça n’était pas normal.
Ce maudit été 1978 est resté dans les mémoires
comme l’un des plus chauds du siècle. La chaleur pénétrait
les pierres, effritait la terre, brûlait les plantes et tuait
les bêtes, elle enflammait les maisons. Quand vous preniez
des tomates au jardin, elles étaient sans jus et les courgettes
petites et dures. Le soleil vous coupait le souffle, les forces,
l’envie de jouer, tout. Et la nuit, on crevait de chaud pareil.
A Acqua Traverse, les adultes ne sortaient pas de la maison avant
six heures du soir. Ils se barricadaient à l’intérieur,
les volets fermés. Il n’y avait que nous pour nous aventurer
dans la campagne ardente et abandonnée.
Ma sœur Maria avait cinq ans et elle me suivait avec l’obstination
d’un chiot bâtard qu’on aurait sorti d’un chenil.
— Je veux faire ce que tu fais toi, disait-elle toujours.
Maman lui donnait raison.
— Tu es son grand frère, oui ou non ? " Et
il n’y avait pas à tortiller, il fallait que je me la trimbale.
Personne ne s’était arrêté pour l’aider.
Normal, c’était une course.
— Tout droit, jusqu’au sommet. Pas de tournant. Interdit d’être
l’un derrière l’autre. Interdit de s’arrêter. Le dernier
arrivé a un gage. " C’était ce qu’avait décidé
Rackam et il m’avait concédé : " OK, ta
sœur compte pour du beurre. Elle est trop petite.
— Je suis pas trop petite ! avait protesté Maria.
Moi aussi je veux faire la course ! " Et puis elle était
tombée.
Dommage, j’étais troisième.
Premier, Antonio. Comme toujours.
Antonio Natale, dit Rackam. Pourquoi on l’appelait Rackam, je ne
m’en souviens plus. Peut-être parce qu’une fois il s’était
collé sur le bras le drapeau noir des pirates, une de ces
décalcomanies qu’on achetait au bureau de tabac et qui s’appliquaient
avec de l’eau. Rackam était le plus grand de la bande. Douze
ans. Et c’était le chef. Il aimait commander et si vous n’obéissiez
pas il devenait méchant. Ça n’était pas un
aigle, mais il était gros, fort et courageux. Et il grimpait
le long de cette colline comme un sacré bulldozer.
Le deuxième était Salvatore.
Salvatore Scardaccione avait neuf ans, le même âge que
moi. Nous étions en classe ensemble. Il était mon
meilleur ami. Salvatore était plus grand que moi. C’était
un garçon solitaire. Parfois, il venait avec nous, mais souvent
il restait seul pour ses trucs à lui. Il était plus
éveillé que Rackam, il lui aurait été
très facile de le détrôner, mais ça ne
l’intéressait pas de devenir chef. Son père, maître
Emilio Scardaccione, était une personne importante à
Rome. Et il avait un paquet d’argent en Suisse. C’est ce qu’on racontait.
Et puis, il y avait moi, Michele. Michele Amitrano. Et cette fois
encore, j’étais le troisième, je grimpais bien, mais
par la faute de ma sœur, maintenant j’étais arrêté.
J’hésitais entre revenir sur mes pas ou la planter là
quand je me suis retrouvé quatrième. De l’autre côté
de la crête, cet empoté de Remo Marzano m’avait dépassé.
Et si je ne me remettais pas tout de suite à grimper, j’allais
me faire dépasser même par Barbara Mura.
Ce serait horrible. Dépassé par une fille. Grosse.
Barbara Mura montait à quatre pattes comme une truie déchaînée.
Toute en sueur et couverte de terre.
— Qu’est-ce tu fais, tu vas pas voir ta petite sœur ?
Tu l’as pas entendue ? Elle s’est fait mal, la pauvre petite ",
a-t-elle grogné, heureuse. Pour une fois, ce n’était
pas elle qui aurait le gage.
— J’y vais, j’y vais... Et je vais même te battre. "
Je ne pouvais pas m’avouer vaincu comme ça.
Je me suis retourné et j’ai commencé à descendre,
en agitant les bras et en hurlant comme un Sioux. Mes sandales en
cuir glissaient sur le blé. Je me suis retrouvé le
cul par terre plusieurs fois.
Je ne la voyais pas. – Maria ! Maria ! Où tu es
?
— Michele...
La voilà. Elle était là. Petite et malheureuse.
Assise sur un cercle de tiges brisées. D’une main, elle se
massait la cheville, de l’autre elle tenait ses lunettes. Elle avait
les cheveux collés sur le front et les yeux brillants. Quand
elle m’a vu, elle a tordu la bouche et s’est gonflée comme
un dindon.
— Michele... ?
— Maria, tu m’as fait perdre la course ! Je t’avais dit
de pas venir, nom d’un chien. " Je me suis assis. " Qu’est-ce
que tu t’es fait ?
— J’ai glissé. Je me suis fait mal au pied et... "
Elle a ouvert grande la bouche, plissé les yeux, secoué
la tête et s’est mise à pleurnicher. " Mes lunettes !
Mes lunettes elles sont cassées !
Je lui aurais retourné une gifle. C’était la troisième
fois qu’elle cassait ses lunettes depuis la fin de l’école.
Et chaque fois, à qui elle s’en prenait, maman ?
" Tu dois surveiller ta sœur, tu es son grand frère. "
" Maman, je... "
" Il n’y a pas de maman, je. Tu n’as pas encore compris, mais
moi, l’argent, je ne le trouve pas dans le potager. La prochaine
fois que vous cassez ses lunettes, tu te prends une de ces punitions
qui... "
Elles s’étaient brisées par le milieu, là où
elles avaient déjà été recollées.
Elles étaient bonnes à jeter.
Ma sœur pendant ce temps continuait à pleurer.
— Maman... Elle va se mettre en colère... Comment on
va faire ?
— Comment on va faire ? Eh ben, on va y mettre du scotch.
Lève-toi, allez.
— Elles sont pas belles avec du scotch. Elles sont pas belles
du tout. Elles me plaisent pas.
J’ai glissé les lunettes dans ma poche. Sans elles, Maria
n’y voyait rien, elle louchait et le médecin avait dit qu’il
faudrait qu’on l’opère avant qu’elle devienne grande.
— Ça fait rien. Lève-toi.
Elle s’est arrêtée de pleurer et s’est mise à
renifler.
— J’ai mal à mon pied.
— Où ? " Je continuais à penser aux
autres, ils devaient être arrivés en haut de la colline
depuis une heure. J’étais bon dernier. J’espérais
seulement que Rackam ne me donnerait pas un gage trop dur. Une fois
où j’avais perdu une course, il m’avait obligé à
courir dans les orties.
— T’as mal où ?
— Ici. " Elle m’a montré sa cheville.
— Une entorse. C’est rien. Ça va vite passer.
J’ai délacé sa basket et l’ai enlevée en faisant
bien attention. Comme aurait fait un docteur.
— Ça va mieux maintenant ?
— Un peu. On rentre à la maison ? J’ai une de
ces soifs. Et maman...
Elle avait raison. Nous nous étions trop éloignés.
Et depuis trop longtemps. L’heure du repas était passée
depuis un bon bout de temps et maman devait jouer la vigie à
la fenêtre.
Le retour à la maison s’annonçait agité.
Mais qui pouvait l’imaginer quelques heures plus tôt
?
Ce matin-là, nous avions pris nos bicyclettes.
D’habitude, nous faisions des petits tours, autour des maisons,
nous arrivions jusqu’au bord des champs, au torrent à sec
et nous revenions en faisant la course.
Mon vélo était une vieille bécane, avec la
selle rapiécée, et si haute que je devais m’étirer
pour toucher terre.
Tout le monde l’appelait le Clou. Salvatore disait que c’était
le vélo des chasseurs alpins. Mais je l’aimais bien, c’était
celui de mon père.
Si on ne partait pas à bicyclette, on restait dans la rue
à jouer au foot, au ballon prisonnier, à un deux trois
soleil, ou bien sous l’auvent du hangar à glandouiller.
On pouvait faire ce qu’on voulait. Des voitures, il n’en passait
pas. Des dangers, il n’y en avait pas. Et les grands restaient cloîtrés
à la maison, comme des crapauds qui attendent que baisse
la chaleur.
Le temps s’écoulait lentement. A la fin de l’été,
on était impatients de retourner à l’école.
Ce matin-là, on s’était mis à parler des cochons
de Melichetti.
Nous parlions souvent entre nous des cochons de Melichetti. On disait
que le vieux Melichetti les dressait à dévorer les
poules, et parfois même les lapins et les chats qu’il ramassait
dans la rue.
Rackam a craché un jet de salive blanche.
— Jusqu’ici, je vous l’ai jamais raconté. Parce que je pouvais
pas le dire. Mais maintenant je vous le dis : ces porcs ont
bouffé le basset de la fille de Melichetti.
Un chœur s’est élevé :
— Non, c’est pas vrai !?
— C’est vrai. Je vous le jure sur le cœur de la Madone. Vivant.
Complètement vivant.
— Pas possible !
Quel genre de bêtes c’était pour bouffer un chien de
race ?
Rackam a fait oui de la tête.
— Melichetti le leur a lancé dans l’enclos. Le basset a essayé
de s’échapper, il était malin, mais les cochons de
Melichetti le sont plus que lui. Ils lui ont laissé aucune
chance. Massacré en deux secondes. " Et puis il a ajouté :
" Pire que des sangliers.
Barbara lui a demandé :
— Et pourquoi il le leur a lancé ?
Rackam a réfléchi un peu.
— Il avait pissé dans la maison. Et si toi tu atterris là-dedans,
grosse comme t’es, ils te bouffent jusqu’aux os.
Maria s’est levée.
— Il est fou, Melichetti ?
Rackam a craché de nouveau par terre.
— Plus fou que ses cochons.
Nous sommes restés silencieux, imaginant la fille de Melichetti
avec un père si méchant. Aucun de nous ne savait comment
elle s’appelait, mais elle était connue pour avoir une espèce
d’armature en fer autour d’une jambe.
— On peut aller les voir ! ai-je dit.
— Une expédition ! a fait Barbara.
— Elle est drôlement loin la ferme de Melichetti. On
va mettre trop longtemps, a marmonné Salvatore.
— Eh ben non, elle est drôlement près, allez,
on y va... " Rackam a enfourché sa bicyclette. Il ne
perdait jamais une occasion de contrer Salvatore.
J’ai eu une idée.
– Pourquoi on prend pas une poule du poulailler de Remo, comme ça
quand on arrive on la jette dans l’enclos des cochons et on
voit comment ils la bouffent ?
— Génial ! a approuvé Rackam.
— Mais papa me tue si on lui prend une poule, a pleurniché
Remo.
Il n’y a rien eu à faire, l’idée était excellente.
Nous sommes entrés dans le poulailler, nous avons choisi
la poule la plus maigre et déplumée et l’avons fourrée
dans un sac.
Et nous sommes partis, tous les six et la poule, voir ces fameux
cochons de Melichetti et nous avons roulé au milieu des champs
de blé, et pédale que je te pédale, le soleil
montait et brûlait tout.
Salvatore avait raison, la ferme de Melichetti était très
loin. Quand nous y sommes arrivés, nous avions une soif terrible
et le cerveau qui bouillait.
Melichetti était assis sur une vieille balancelle sous un
parasol tordu, il portait des lunettes de soleil.
La ferme tombait en ruine et le toit avait été réparé
à la va comme je te pousse avec de la tôle et du goudron.
Dans la cour, il y avait un tas de trucs jetés : des
roues de tracteur, une Bianchina rouillée, des chaises défoncées,
une table avec un pied en moins. Sur un poteau de bois recouvert
de lierre étaient accrochés des crânes de vaches
rongés par la pluie et le soleil. Et un crâne plus
petit et sans cornes. Qui sait quelle bête c’était.
Un chien avec la peau sur les os aboyait, attaché à
une chaîne.
Au fond, il y avait des baraques en tôle et les enclos des
cochons, au bord d’une crevasse.
Les crevasses ici sont de petits canyons, de longues entailles creusées
par l’eau dans la pierre. Des flèches blanches, des roches
et des dents pointues affleurent sur la terre rouge. Souvent, dedans,
poussent des oliviers bancals, des arbousiers et du houx, et il
y a des grottes où les bergers mettent les moutons.
Melichetti ressemblait à une momie. Sa peau ridée
collait à ses os, et il n’avait pas de poils, sauf une touffe
blanche qui lui poussait au milieu de la poitrine. Autour du cou,
il avait une minerve fermée par des élastiques verts
et il portait un short noir et des sandales en plastique marron.
Il nous a vus arriver sur nos bicyclettes, mais il n’a pas bronché.
Il devait nous prendre pour un mirage. Sur cette route, personne
ne passait jamais, tout au plus quelque camion de foin.
Il y avait une puanteur de pisse. Et des millions de taons. Ils
ne gênaient pas Melichetti. Ils se posaient sur sa tête
et autour de ses yeux, comme sur les vaches. C’est seulement quand
ils lui entraient dans la bouche qu’il soufflait.
Rackam s’est avancé.
— Monsieur, on a soif. Vous auriez pas un peu d’eau ?
J’étais inquiet parce qu’un type comme Melichetti pouvait
vous tirer dessus, vous jeter aux cochons, ou vous donner de l’eau
empoisonnée. Papa m’avait raconté l’histoire d’un
gars en Amérique qui avait un petit lac où il élevait
des crocodiles, et si vous vous arrêtiez pour demander un
renseignement, il vous faisait entrer chez lui, vous estourbissait
et vous donnait à manger à ses crocodiles. Et à
l’arrivée de la police, plutôt que d’aller en prison,
il s’était fait déchiqueter. Melichetti pouvait très
bien être un type de ce genre.
Le vieux a soulevé ses lunettes.
— Qu’est-ce que vous faites là, les enfants ? Z’êtes
pas un peu trop loin de chez vous ?
— Monsieur Melichetti, c’est vrai que vous avez donné
votre basset à manger aux cochons ? a sorti Barbara.
J’ai cru que j’allais mourir. Rackam s’est retourné et l’a
foudroyée d’un regard haineux. Salvatore lui a balancé
un coup de pied au tibia.
Melichetti a éclaté de rire et il a eu une quinte
de toux et il a même failli s’étrangler. Quand il s’est
remis, il a dit :
– Qui c’est qui te raconte ces bêtises, fillette ?
Barbara a indiqué Rackam.
– Lui !
Rackam a rougi, il a baissé la tête et a regardé
ses chaussures.
Moi je savais pourquoi Barbara l’avait dit.
Quelques jours plus tôt, il y avait eu un concours de lancer
de pierres et Barbara avait perdu. En gage, Rackam l’avait obligée
à déboutonner son chemisier et à nous montrer
ses seins. Barbara avait onze ans. Elle avait un peu de poitrine,
un soupçon, rien à voir avec celle qu’elle allait
avoir d’ici quelques années. Elle avait refusé. " Si
tu le fais pas, et si tu veux venir avec nous, t’oublie ",
l’avait menacée Rackam. Moi je me sentais mal à l’aise,
ce gage était injuste. Je n’aimais pas Barbara, dès
qu’elle le pouvait, elle essayait de vous entuber, mais montrer
ses nichons, non, ça me semblait trop.
Rackam était décidé :
— Ou tu nous les montres ou tu te tires.
Et Barbara, silencieuse, avait choisi de rester et avait déboutonné
son chemisier.
Je n’avais pu m’empêcher de les regarder. C’étaient
les premiers seins que je voyais de ma vie, si j’exclus ceux de
maman. Une fois peut-être, quand elle était venue dormir
à la maison, j’avais vu ceux de ma cousine Evelina, qui avait
dix ans de plus que moi. En tout cas, je m’étais déjà
fait une idée des nichons qui me plaisaient et ceux de Barbara
ne me plaisaient pas du tout. On aurait dit de la mozzarella, des
plis de peau, pas très différents des bourrelets de
graisse qu’elle avait sur le ventre.
Barbara avait fait un nœud à son mouchoir pour ne jamais
oublier cette histoire et maintenant elle voulait régler
ses comptes avec Rackam.
— Comme ça, tu racontes que j’aurais donné mon
basset à manger aux cochons. " Melichetti s’est gratté
la poitrine. " Auguste, il s’appelait ce chien. Comme l’empereur
romain. Il avait treize ans quand il est mort. Un os de poulet qui
s’est planté dans sa gorge. Il a eu des funérailles
chrétiennes avec une tombe grande comme ça. "
Il a pointé le doigt contre Rackam. " Toi, gamin, je
parie que t’es le plus grand, pas vrai ?
Rackam n’a pas répondu.
— Il faut jamais dire des mensonges. Et faut pas salir le nom
des gens. Tu dois dire la vérité, surtout aux plus
petits que toi. La vérité, toujours. Face aux hommes,
à Dieu et à toi-même, t’as compris ? "
On aurait dit un prêtre faisant un sermon.
— Et il pissait pas non plus dans la maison ?
Melichetti a tenté de faire non de la tête, mais la
minerve l’en empêchait.
– C’était un chien dressé. Un grand chasseur de rats.
Paix à son âme. " Il a indiqué l’abreuvoir.
" Si vous avez soif, y a de l’eau, là-bas. La meilleure
de toute la région. Et c’est pas des blagues. "
Nous avons bu jusqu’à en exploser. Elle était fraîche
et bonne. Puis on s’est mis à s’arroser et à passer
la tête sous le robinet.
Rackam a dit que Melichetti n’était qu’un tas de merde. Et
qu’il savait avec certitude que le vieux cinglé avait donné
le basset à bouffer aux cochons.
Il a fixé Barbara et a dit : " Celle-là,
tu vas me la payer. " Il est parti en grommelant et s’est
assis tout seul de l’autre côté de la route.
Salvatore, Remo et moi avons attrapé des têtards. Ma
sœur et Barbara se sont perchées sur le rebord de l’abreuvoir
et ont plongé leurs pieds dans l’eau.
Au bout de quelques minutes, Rackam est revenu, tout excité.
— Regardez ! Regardez comme elle est grande !
Nous nous sommes retournés.
— Quoi ?
— Ça.
C’était une colline.
On aurait dit un panettone posé par un géant sur la
plaine. Elle s’élevait face à nous à deux ou
trois kilomètres. Dorée et immense. Le blé
la recouvrait comme une fourrure. Il n’y avait pas un arbre, pas
une pointe, pas une imperfection pour abîmer son profil. Le
ciel, autour, était liquide et sale. Les autres collines,
derrière, semblaient des naines comparées à
cette coupole énorme.
Dieu sait pourquoi aucun de nous ne l’avait jamais remarquée
jusqu’à présent. Nous l’avions vue, mais sans la voir
vraiment. Peut-être parce qu’elle se confondait avec le paysage.
Peut-être parce nous avions tous eu le regard pointé
sur la route pour découvrir la ferme de Melichetti.
— On l’escalade. " Rackam l’a montrée du doigt.
" On escalade cette montagne.
J’ai dit :
— Va savoir ce qu’il y a là-haut.
Ça devait être un endroit incroyable, peut-être
même qu’un animal étrange y vivait. Aucun de nous n’était
jamais monté si haut.
Salvatore s’est protégé les yeux de la main et a scruté
la cime.
– Je parie que de là-haut on voit la mer. Oui, il faut qu’on
l’escalade.
Nous sommes restés à la regarder. En silence.
Ça c’était une aventure, autre chose que les cochons
de Melichetti.
— Et sur le sommet, on plante notre drapeau. Comme ça,
si quelqu’un d’autre y monte, il comprendra qu’on l’a escaladée
les premiers, ai-je fait.
— Quel drapeau ? On n’a pas de drapeau, a dit Salvatore.
— On a qu’à y mettre la poule.
Rackam a saisi le sac où était le volatile et s’est
mis à le faire tourner en l’air.
— Juste ! On lui tire le cou et puis on lui enfile un bâton
dans le cul et on le plante par terre. Il restera son squelette.
C’est moi qui la porte jusqu’en haut.
Une poule empalée, on pouvait prendre ça pour un signe
de sorcières.
Mais Rackam a sorti son atout.
— Tout droit, jusqu’en haut de la colline. Pas de virages. Interdit
de se mettre en file indienne. Interdit de s’arrêter. Le dernier
arrivé prend un gage.
Nous sommes restés sans voix.
Une course ? Pourquoi ?
C’était clair. Pour se venger de Barbara. Elle allait arriver
la dernière et elle paierait.
J’ai pensé à ma sœur. J’ai dit qu’elle était
trop petite pour la course, que c’était pas de jeu, qu’elle
allait perdre.
Barbara a fait non du doigt. Elle avait compris la petite surprise
que lui préparait Rackam.
— Ça a rien à voir ? Une course, c’est
une course. Elle est venue avec nous. Sinon, elle attend en bas.
Impossible. Je ne pouvais laisser Maria. L’histoire des crocodiles
me trottait dans la tête. Melichetti avait été
sympa, mais il ne fallait pas trop s’y fier. S’il la tuait, que
raconter à maman, après ?
— Si ma sœur reste, je reste aussi.
Maria s’y est mise elle aussi.
– Je suis pas petite ! Je veux faire la course.
— Toi, tais-toi !
Rackam s’est chargé de résoudre le problème.
Elle pouvait venir, mais elle ne faisait pas la course.
Nous avons jeté nos vélos derrière l’abreuvoir
et nous sommes partis.
Voilà pourquoi je me trouvais sur cette colline.
J’ai remis sa chaussure à Maria.
— T’arrives à marcher ?
— Non. Ça me fait trop mal.
— Attends. " Je lui ai soufflé deux fois sur la
jambe. Puis j’ai enfoncé mes mains dans la terre brûlante.
J’en ai pris un peu, j’ai craché dessus et je la lui ai étalée
sur la cheville. " Comme ça, ça va passer. "
Je savais que ça ne faisait aucun effet. La terre était
bonne pour les piqûres d’abeilles et les orties, pas pour
les entorses, mais elle allait peut-être gober ça.
" Ça va mieux ?
Elle s’est essuyé le nez sur son bras.
— Un peu.
— T’arrives à marcher ?
— Oui.
Je l’ai prise par la main.
— Alors on y va, allez, on est les derniers.
On s’est mis en chemin vers la cime. Toutes les cinq minutes, Maria
devait s’asseoir pour laisser sa jambe reposer. Heureusement, un
peu de vent s’est levé, qui a amélioré la situation.
Il bruissait dans le blé, produisant un son pareil à
une respiration. Soudain, j’ai cru apercevoir un animal passer près
de nous. Noir, rapide, silencieux. Un loup ? Il n’y avait
pas de loups dans notre région. Peut-être un renard
ou un chien.
La montée était raide et n’en finissait pas. Devant
les yeux, je n’avais que du blé, mais quand j’ai commencé
à voir un croissant de ciel, j’ai compris qu’on y était
presque, que la cime était là, et sans même
nous en rendre compte, nous étions dessus.
Il n’y avait rien de spécial. Elle était couverte
de blé comme tout le reste. Sous nos pieds, nous avions la
même terre rouge et cuite. Au-dessus de nos têtes, le
même soleil incandescent.
J’ai regardé l’horizon. Une brume laiteuse voilait les choses.
La mer, on ne la voyait pas. En revanche, on voyait les autres collines,
plus basses, et la ferme de Melichetti avec ses enclos à
cochons et la crevasse et on voyait la route blanche qui coupait
les champs, cette longue route que nous avions parcourue en bicyclette
pour arriver jusque-là. Et, petit, tout petit, on voyait
le hameau où nous habitions. Acqua Traverse. Quatre maisonnettes
et une vieille villa de campagne dispersées dans le blé.
Lucignano, le village voisin, était caché par la brume.
Ma sœur a dit :
— Je veux regarder moi aussi. Fais-moi voir.
Je l’ai mise sur mes épaules, même si je ne tenais
plus debout de fatigue. Allez savoir ce qu’elle voyait sans lunettes.
— Où ils sont, les autres ?
Sous leur passage, l’ordre des épis avait été
bouleversé, des tiges étaient pliées en deux
et certaines étaient brisées. Nous avons suivi les
traces qui conduisaient vers l’autre versant de la colline.
Maria m’a serré la main et m’a planté ses ongles dans
la peau.
— C’est dégoûtant !
Je me suis retourné.
Ils l’avaient fait. Ils avaient empalé la poule. Elle était
sur la pointe d’un roseau. Les pattes pendantes, les ailes déployées.
Comme si avant de rendre son âme au Créateur, elle
s’était abandonnée à ses bourreaux. Sa tête
était penchée sur le côté, comme un horrible
pendentif imbibé de sang. De son bec entrouvert coulaient
de lourdes gouttes rouges. Et de sa poitrine sortait la pointe du
roseau. Une nuée de mouches métallisées bourdonnait
autour d’elle et s’agglutinait sur ses yeux, sur le sang.
Un frisson a remonté le long de mon dos.
Nous avons continué et après avoir franchi l’épine
dorsale de la colline, nous avons entamé la descente.
Où diable étaient passés les autres ?
Pourquoi être descendus de ce côté-là
?
Nous avons parcouru encore une vingtaine de mètres et nous
avons compris.
La colline n’était pas ronde. Sur l’arrière, elle
perdait son irréprochable perfection. Elle s’allongeait en
une sorte de bosse qui s’abaissait en se tordant doucement pour
aller s’unir à la plaine. Au milieu, il y avait une vallée
étroite, fermée, invisible sauf de là en haut
ou d’un avion.
Avec de la glaise, il serait très facile de modeler cette
colline. Il suffit de faire une boule. De la couper en deux. De
poser une moitié sur la table. Avec l’autre moitié,
faire un boudin, une sorte de ver grassouillet, à coller
sur l’arrière, en laissant au centre une petite cuvette.
La chose étrange, c’était qu’au centre de cette cuvette
cachée, des arbres avaient poussé. A l’abri du vent
et du soleil, il y avait un bosquet de chênes. Et une maison
abandonnée, au toit effondré, aux tuiles marron et
aux poutres sombres, pointait au milieu des feuillages verts.
Nous sommes descendus le long du sentier et avons pénétré
dans la petite vallée.
C’était la dernière chose à laquelle je me
serais attendu. Des arbres. De l’ombre. De la fraîcheur.
On n’entendait plus les grillons mais le gazouillis des oiseaux.
Il y avait des cyclamens violets. Et des tapis de lierre vert. Et
une bonne odeur. Ça donnait envie de dénicher un coin
près d’un tronc et de piquer un roupillon.
Salvatore est apparu soudain, comme un fantôme.
— T’as vu ? Génial !
— Super génial ! ai-je répondu en regardant
autour de moi. Peut-être même qu’il y a un ruisseau
où boire.
— Pourquoi t’as mis si longtemps ? J’ai cru que t’étais
redescendu.
— Non, c’est ma sœur qu’avait mal au pied, alors... J’ai soif.
Il faut que je boive.
Salvatore a sorti de son sac une bouteille.
— Il en reste un peu.
Avec Maria, on se l’est partagée en gentils frère
et sœur. Ça suffisait à peine à nous humecter
la bouche.
— Qui c’est qui a gagné ? " Je m’inquiétais
à cause du gage. J’étais crevé. J’espérais
que, pour une fois, Rackam ne me le donnerait pas ou le reporterait
à un autre jour.
— Rackam.
— Et toi ?
— Deuxième. Après, il y a Remo.
— Barbara ?
— Dernière. Comme d’habitude.
— Le gage, qui c’est qui doit le faire ?
— Rackam dit que c’est Barbara. Mais Barbara dit que c’est
toi parce que t’es arrivé le dernier.
— Et alors ?
— J’en sais rien, je suis allé faire un tour. C’est
chiant, ces gages.
Nous nous sommes dirigés vers la maison.
Elle tenait debout comme par défi. Elle se dressait au centre
d’une esplanade de terre abritée par les branches des chênes.
De profondes fissures la traversaient des fondations jusqu’au toit.
Des huisseries, il ne restait que des traces. Un figuier, tout noueux,
avait poussé sur les escaliers qui conduisaient au balcon.
Les racines avaient défoncé les marches en pierre
et démoli le parapet. En haut, il y avait encore une vieille
porte peinte en bleu, pourrie jusqu’à l’os et écaillée
par le soleil. Au centre de la construction, un grand arc s’ouvrait
sur une pièce avec un plafond voûté. Une écurie.
Des étais rouillés et des poteaux en bois soutenaient
le grenier qui s’était écroulé en plusieurs
endroits. Par terre, il y avait du fumier séché, des
cendres, des amas de briques et de gravats. Les murs avaient perdu
une grande partie de leur crépi et dévoilaient leurs
pierres posées à sec.
Rackam était assis sur un réservoir d’eau. Il balançait
des cailloux contre un bidon rouillé et nous observait.
— Eh ben, t’as fini par arriver ", et il a ajouté :
" Cet endroit, il est à moi.
— Comment ça, à toi ?
— A moi. Je l’ai vu en premier. Les choses sont à celui
qui les voit en premier.
J’ai été poussé en avant et, pour un peu, j’atterrissais
le nez par terre. Je me suis retourné.
Barbara, toute rouge, le tee-shirt sale, les cheveux ébouriffés,
m’est tombée dessus, prête à se battre.
— C’est à toi de t’y coller. T’es arrivé le dernier.
T’as perdu !
J’ai mis mes poings en avant.
— J’ai fait demi-tour. Sinon, j’arrivais troisième. Tu le
sais.
— Et alors ? T’as perdu !
— C’est pour qui le gage ? ai-je demandé à
Rackam. Pour moi ou pour elle ?
Il a pris son temps pour répondre, puis a indiqué
Barbara.
— T’as vu ? T’as vu ? " J’ai adoré Rackam.
Barbara s’est mise à donner des coups de pied dans la poussière.
— C’est pas juste ! C’est pas juste ! C’est toujours à
moi ! Pourquoi c’est toujours à moi ?
Je ne le savais pas. Mais je savais qu’il y en a toujours un pour
se ramasser toutes les merdes. En ce temps-là, c’était
Barbara Mura, la grassouillette, c’était elle, l’agneau qui
enlève les péchés.
J’étais désolé, mais heureux de ne pas être
à sa place.
Barbara tournait en rond comme un rhinocéros.
— On n’a qu’à voter, alors ! C’est pas à
lui de tout décider.
Vingt-deux ans après, je n’ai toujours pas compris comment
elle faisait pour nous supporter. Sans doute la peur de rester seule.
— D’accord. On vote, a concédé Rackam. Moi je
dis que c’est toi qui t’y colles.
— Moi aussi, ai-je dit.
— Moi aussi, a répété Maria, comme un
perroquet.
Nous avons regardé Salvatore. Personne ne pouvait s’abstenir,
quand on votait. C’était la règle.
— Moi aussi, a fait Salvatore, presque en murmurant.
— Vu ? Cinq contre un. T’as perdu. C’est toi qui t’y
colles, a conclu Rackam.
Barbara a serré les lèvres et les poings, j’ai vu
qu’elle déglutissait une espèce de balle de tennis.
Elle a baissé la tête, mais n’a pas pleuré.
Je l’ai respectée.
— Qu’est-ce que... je dois faire ? a-t-elle balbutié.
Rackam s’est massé le cou. Son esprit de salaud s’est mis
au travail.
Il a hésité un instant.
— Tu dois nous... la faire voir... Tu dois nous la faire voir à
tous.
Barbara a chancelé.
— Qu’est-ce que je dois vous faire voir ?
— L’autre fois, tu nous as fait voir tes nichons. " Et,
s’adressant à nous. " Cette fois, elle nous fait voir
sa fente. Sa fente poilue. Tu baisses ta culotte et tu nous la fais
voir. " Il a ricané, s’attendant à ce que nous
en fassions autant, mais ce n’était pas le cas. Nous sommes
restés de glace, comme si un vent du pôle Nord s’était
soudain engouffré dans la vallée.
C’était un gage exagéré. Aucun d’entre nous
n’avait envie de voir la fente de Barbara. C’était une punition
pour nous aussi. Mon estomac s’est serré. J’aurais payé
cher pour être loin. Il y avait quelque chose de sale, de...
Je ne sais pas. De moche, voilà. Et ça me gênait
que ma sœur soit là.
— Ça, pas question ", a fait Barbara en secouant
la tête. " J’en ai rien à fiche que tu me frappes.
Rackam s’est levé et s’est approché d’elle, les mains
dans les poches. Entre ses dents, il serrait un épi de blé.
Il s’est planté devant elle. Il a tendu le cou. En réalité,
il n’était pas beaucoup plus grand que Barbara. Et pas beaucoup
plus fort non plus. Je n’aurais pas parié sur une victoire
facile de Rackam s’il se battait avec Barbara. Si elle le jetait
à terre et lui sautait dessus, elle pouvait même l’étouffer.
— T’as perdu. Maintenant, tu baisses ton pantalon. Ça
t’apprendra à faire la conne.
— Non !
Rackam lui a balancé une gifle.
Barbara a ouvert grande la bouche, comme une truite, et elle s’est
massé la joue. Elle ne pleurait pas encore. Elle s’est tournée
vers nous.
— Et vous, vous dites rien ? a-t-elle gémi. Vous
êtes comme lui !
Nous, motus.
— Bon, d’accord. Mais vous me verrez jamais plus. Je le jure
sur la tête de ma mère.
— Qu’est-ce tu fais ? Tu chiales ? " Rackam
s’amusait comme un petit fou.
— Non, je chiale pas, a-t-elle réussi à dire
en retenant ses sanglots.
Elle avait un pantalon vert, en coton, avec des pièces marron
aux genoux, de ceux qu’on achetait chez les fripiers. Il était
trop serré pour elle et ses bourrelets retombaient sur la
ceinture. Elle a ouvert la boucle et a commencé à
se déboutonner.
J’ai entrevu sa culotte blanche à petites fleurs jaunes.
— Attends ! Je suis arrivé le dernier, ai-je entendu
dire ma voix.
Tous se sont tournés vers moi.
— C’est vrai. " J’ai dégluti. " C’est moi
qui vais le faire.
— Quoi ? m’a demandé Remo.
— Le gage.
— Non. C’est à elle de le faire, m’a foudroyé
Rackam. Toi, t’as rien à voir là-dedans. Ferme-la.
— Si, que j’ai à y voir au contraire. Je suis arrivé
le dernier. C’est moi qui dois le faire.
— Non. C’est moi qui décide. " Rackam s’est approché
de moi.
Mes jambes tremblaient, mais j’espérais que personne ne s’en
apercevrait.
— On refait le vote.
Salvatore s’est mis entre Rackam et moi.
— On peut le refaire.
Entre nous, il existait des règles, et l’une de ces règles
était qu’un vote pouvait se refaire.
J’ai levé la main.
— C’est à moi d’avoir le gage.
Salvatore a levé la main.
— C’est à Michele de l’avoir.
Barbara s’est reboutonnée et elle a sangloté.
— C’est à lui. C’est juste.
Remo a soupiré.
— C’est à Barbara de l’avoir.
— Qu’est-ce que je dois faire ? a demandé Maria.
Je lui ai fait signe que oui avec la tête.
— C’est à mon frère.
Et Salvatore a dit :
— Quatre contre deux. C’est Michele qui l’emporte. C’est lui qui
a le gage.
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