Niccolo Ammaniti
Comme Dieu le veut
Traduit de l'italien par Myriem Bouzaher
Né à Rome en 1966, Niccolò Ammaniti choisit
d'abréger ses études de biologie pour se tourner vers
l'écriture. Après Branchies (1994) et Et
je t'emmène (1999), il est reconnu sur la scène
littéraire internationale avec le best-seller Je n'ai
pas peur (2001), vainqueur du prix Viareggio.Comme Dieu le
veut (2006) s'est vendu à 450 000 exemplaires en Italie,
et a consacré le talent de Niccolò Ammaniti en obtenant
le prestigieux prix Strega 2007. L'adaptation cinématographique
par Gabriele Salvatores, qui avait déjà adapté
au cinéma Je n'ai pas peur en 2003, sortira courant
2008 en Italie.
1
Réveille-toi
! Réveille-toi, bordel ! "
Cristiano Zena ouvrit la bouche et s'agrippa au matelas comme si
un gouffre s'était ouvert sous ses pieds.
Une main lui étreignit la gorge. " Réveille-toi
! Tu le sais qu'il faut dormir que d'un il. C'est dans ton
sommeil que tu te fais baiser.
- C'est pas ma faute. Le réveil... " bredouilla le gamin,
et il se libéra de l'étau. Il souleva la tête
de l'oreiller.
Mais il fait nuit, pensa-t-il.
De l'autre côté de la fenêtre, tout était
noir, à part le cône jaune du réverbère
où plongeaient des flocons de neige gros comme des pompons
de coton.
" Il neige ", dit-il à son père, debout
au centre de la pièce.
Une bande de lumière filtrait du couloir et dessinait la
nuque rasée de Rino Zena, son nez crochu, ses moustaches,
son bouc, son cou et ses épaules musclées. A la place
des yeux, il avait deux trous noirs. Il était torse nu. En
bas, un treillis et des rangers tachées de peinture.
Comment il fait pour pas avoir froid ? se demanda Cris-tiano en
tendant la main vers la lampe à côté de son
lit.
" Allume pas. Ça me dérange. "
Cristiano s'accroupit dans l'enchevêtrement chaud des couvertures
et des draps. Son cur battait encore vite. " Pourquoi
tu m'as réveillé ? "
Puis il s'aperçut que son père serrait dans la main
son pistolet. Quand il était soûl, il le sortait souvent
et se baladait dans la maison en le pointant sur le téléviseur,
les meubles, les lampes.
" Comment tu fais pour dormir ? " Rino se tourna vers
son fils.
Il avait la voix pâteuse, comme s'il avait avalé une
poi-gnée de plâtre.
Cristiano haussa les épaules. " Je dors...
- Eh ben, bravo. - Son père sortit de la poche de son pantalon
une canette de bière, l'ouvrit, la siffla en une gorgée
et il s'essuya la barbe avec son bras, puis il l'écrasa et
la jeta par terre. - Tu l'entends pas, ce bâtard ? "
On n'entendait rien. Même pas les voitures qui jour et nuit
fonçaient devant la maison et qui, si on fermait les yeux,
vous donnaient l'impression qu'elles allaient entrer dans la pièce.
C'est la neige. La neige couvre les bruits.
Son père s'approcha de la fenêtre et appuya la tête
contre la vitre humide de buée. Maintenant la lumière
du couloir lui dessinait les deltoïdes et le cobra tatoué
sur son épaule. " T'as le sommeil trop lourd. A la guerre,
tu serais le premier à te faire bouffer tout cru. "
Cristiano se concentra et entendit au loin l'aboiement rauque du
chien de Castardin.
Il s'y était tellement habitué que ses oreilles ne
le perce-vaient plus. Même chose pour le bourdonnement du
néon dans le couloir et la chasse détraquée
des chiottes.
" Le chien ?
- Ah quand même !... Je commençais à m'inquiéter.
- Son père se tourna de nouveau vers lui. - Il a pas arrêté
une minute. Même pas avec la neige. "
Cristiano se rappela à quoi il rêvait au moment où
son père l'avait réveillé.
En bas dans le salon, près de la télévision,
dans un grand aquarium phosphorescent, il y avait une méduse
verte et gélatineuse qui parlait une langue étrange,
tout en c, z, r. Et le plus beau, c'était que lui la comprenait
parfaitement.
Mais quelle heure il est ? se demanda-t-il en bâillant.
Le cadran lumineux du radio-réveil posé par terre
indi-quait trois heures vingt-trois.
Son père alluma une cigarette et soupira : " Putain,
il me fait chier.
- Il est à moitié débile, ce clebs. Avec tous
les coups de bâton qu'il s'est ramassés... "
Maintenant que son cur avait fini de cogner dans sa poitrine,
Cristiano sentit le sommeil peser sur ses paupiè-res. Il
avait la bouche sèche et le goût d'ail du poulet de
la rôtisserie. Peut-être qu'en buvant, cette saleté
s'en irait mais il faisait trop froid pour descendre à la
cuisine.
Il aurait aimé reprendre son rêve de la méduse
là où il l'avait laissé. Il se frotta les yeux.
Pourquoi tu vas pas te coucher ? Il avait failli laisser échapper
la question mais il la retint. A la façon dont son père
arpentait la pièce, il ne semblait pas avoir l'intention
de se décourager.
Trois étoiles.
Cristiano avait une échelle de cinq étoiles pour établir
le degré de rage de son père.
Non, mieux, entre trois et quatre étoiles. Déjà
dans la zone " faire super gaffe ", là où
la seule stratégie était de lui donner toujours raison
et de se tenir le plus loin possible de ses pattes.
Son père se retourna et balança un violent coup de
pied dans une chaise en plastique blanc qui roula à travers
la pièce et atterrit contre le tas de cartons où Cristiano
ran-geait ses affaires. Il s'était trompé. Celle-là,
c'était du cinq étoiles. Alerte rouge. Là,
l'unique stratégie était de la fermer et de se fondre
avec le décor.
Depuis une semaine, son père était fumasse. Quelques
jours plus tôt, il s'en était pris à la porte
de la salle de bains qui ne s'ouvrait pas. La serrure était
cassée. Pendant deux ou trois minutes, il avait tenté
de batailler avec un tourne-vis. Il était là, à
genoux, jurant, insultant Fratini, le quin-caillier qui la lui avait
vendue, les Chinois qui l'avaient fabriquée en fer-blanc,
les politiciens qui autorisaient l'importation de cette merde, et
c'était comme s'ils étaient tous là, devant
lui, vraiment devant lui, mais rien à faire, cette porte
ne voulait pas s'ouvrir.
Un coup de poing. Un autre plus fort. Un autre. La porte sursautait
sur ses gonds, mais ne s'ouvrait pas. Rino était allé
dans la chambre, avait pris son pistolet et avait tiré contre
la serrure. Mais celle-ci ne s'était pas ouverte. Cela avait
juste produit un bruit assourdissant qui avait étourdi Cristiano
pour une demi-heure.
Il y avait quand même eu une chose positive : Cristiano avait
appris que c'était des conneries ce qu'on voit dans les films,
où quand on tire sur une serrure, la porte s'ouvre.
A la fin, son père avait flanqué des coups de pied
dedans. Il l'avait défoncée en hurlant et en arrachant
des bouts de bois à mains nues. Quand il était entré
dans la salle de bains, il avait envoyé un coup de poing
dans le miroir et les éclats avaient volé partout
et il s'était coupé la main et il était resté
longtemps à pisser le sang assis sur le rebord de la baignoire,
en fumant une cigarette.
" Et moi, qu'est-ce que ça peut me foutre que ce chien
soit débile ? reprit Rino après y avoir un peu réfléchi,
il me fait chier. Moi, demain, je dois aller bosser... "
Il s'approcha de son fils et s'assit sur le bord du lit. "
Tu sais ce qui m'ennuie vraiment ? Le matin, après ma dou-che,
c'est de sortir tout mouillé et de poser les pieds par terre,
sur le carrelage glacé, en risquant même de me casser
le cou. - Il lui sourit, chargea son pistolet et le lui tendit en
le tenant par le canon : je me disais qu'il nous faudrait vraiment
un beau petit tapis en chien. "
***
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