Niccolo
Ammaniti
Et je t'emmène
roman
traduit de l'italien par Myriem
Bouzaher
Niccolò Ammaniti est né
à Rome en 1966. Il a publié, entre
autres, Branchies (Editions du
Félin, 1994) et Dernier
Réveillon (Hachette
Littérature, 1997).
18 juin 199...
1
'est
fini.
Vacances. Vacances. Vacances.
Trois mois. Autant dire toujours.
La plage. Les baignades. Les balades en vélo
avec Gloria. Et les ruisseaux d'eau chaude et
saumâtre, au milieu des roseaux,
plongé jusqu'aux genoux, à la
recherche d'alevins, de têtards, de tritons
et de larves d'insectes.
Pietro Moroni appuie sa bicyclette contre le mur et
regarde autour de lui.
Il a douze ans révolus, mais paraît
plus jeune que son âge.
Il est maigre. Bronzé. Un bouton de
moustique sur le front. Les cheveux noirs,
coupés court, à la va-vite, par sa
mère. Un nez en trompette et deux grands
yeux, couleur noisette. Il porte un tee-shirt blanc
du Mondial de foot, un short en jean
effrangé et des sandales en plastique
transparent, celles qui font de la crasse noire
entre les orteils.
Où est Gloria ? se
demande-t-il.
Il passe entre les tables bondées du bar
Segafredo.
Tous ses copains sont là.
Et tous attendent, mangeant des glaces, cherchant
un petit coin d'ombre.
Il fait très chaud.
Depuis une semaine, on dirait que le vent a
disparu, qu'il a déménagé
quelque part ailleurs, emportant avec lui tous les
nuages et laissant un soleil énorme et
incandescent qui vous fait bouillir le cerveau dans
le crâne.
Il est onze heures du matin et le
thermomètre indique trente-sept
degrés.
Les cigales stridulent, comme
obsédées, dans les pins
derrière le terrain de volley. Et aux
alentours, pas très loin, il doit y avoir
une bête crevée, car il arrive par
moments une puanteur douceâtre de
charogne.
Le portail du collège est fermé.
Les résultats ne sont pas encore
affichés.
Une peur légère s'agite, furtive, au
creux de son estomac, pousse contre le diaphragme
et raccourcit sa respiration.
Il entre dans le bar.
Bien qu'on crève de chaud, il y a un tas de
gamins agglutinés autour de l'unique jeu
vidéo.
Il sort.
La voilà !
Gloria se tient assise sur le muret. De l'autre
côté de la rue. Il la rejoint. Elle
lui donne une tape sur l'épaule et lui
demande : « Tu balises ?
- Un peu.
- Moi aussi
- Arrête - dit Pietro - tu passes. Tu le
sais bien.
- Tu fais quoi, après ?
- Je sais pas. Et toi ?
- Je sais pas. On fait quelque
chose ?
- OK ».
Ils restent en silence, assis sur le muret, et si
d'un côté Pietro trouve que son amie
est plus belle que jamais dans ce tee-shirt en
éponge bleu clair, d'un autre
côté il sent monter en lui la
panique.
Quand il y réfléchit, il sait qu'il
n'y a rien à craindre, que les choses ont
fini par s'arranger.
Mais son ventre ne pense pas pareil.
Envie d'aller aux toilettes.
Devant le bar, il y a du mouvement.
Tous se réveillent, traversent la rue et se
massent contre le portail fermé.
Italo, le surveillant, les clefs à la main
avance dans la cour en hurlant.
« Doucement ! Doucement ! Vous
allez vous faire mal. »
« Viens. On y va. » Gloria se
dirige vers le portail.
Pietro a la sensation d'avoir des glaçons
sous les aisselles. Il n'arrive pas à
bouger.
Pendant ce temps, tout le monde pousse pour
entrer.
Ils te font repiquer ! Une petite
voix.
(Quoi ?)
Tu redoubles !
C'est comme ça. Ce n'est pas un
pressentiment. Ce n'est pas une hypothèse.
C'est comme ça.
(Pourquoi ?)
Parce que c'est comme ça.
Il y a des choses qu'on sait, et ça n'a
aucun sens de se demander pourquoi.
Comment il a pu croire qu'ils le laisseraient
passer ?
Va voir, qu'est-ce que t'attends ? Vas-y.
Cours.
Il rompt enfin sa paralysie et fonce au milieu de
ses camarades. Son cur joue une marche
furibonde sous son sternum.
Il joue des coudes. « Laissez-moi
entrer... je veux entrer, s'il vous
plaît.
- Doucement ! T'es
débile ?
- Vas-y mollo, abruti. Tu crois aller
où comme ça ? »
Il reçoit deux ou trois bourrades. Il tente
de franchir le portail, mais étant trop
petit, il se fait repousser par les grands. Il
s'accroupit et passe à quatre pattes entre
les jambes de ses camarades, franchissant le
barrage.
« Du calme, du calme ! Poussez pas,
putain ! Douce... » Italo se tient
sur le côté du portail et quand il
voit Pietro, ses mots meurent sur ses
lèvres.
Ils te font repiquer...
C'est écrit dans les yeux du
surveillant.
Pietro le fixe un instant et s'élance
à fond la caisse vers les escaliers.
Il grimpe les marches quatre à quatre et
entre.
Au fond du hall, près d'un buste en bronze
de Michel-Ange, il y a le tableau d'affichage et
les résultats.
Il se passe un truc bizarre.
Il y a un mec de la 5 eA, un
certain... j'ai oublié son nom, qui m'a vu
en partant, et il s'est immobilisé, comme si
c'était pas moi qu'il voyait, mais, je sais
pas, un martien, et maintenant il me fixe et il
donne un coup de coude à un autre, un
nommé Giampaolo Rana, ça je m'en
souviens, et il lui dit quelque chose et Rana se
retourne lui aussi et il me regarde, et il regarde
les listes et puis il me regarde à nouveau
et il parle avec un autre qui me regarde et un
autre qui me regarde et tout le monde me regarde et
c'est le silence...
Le silence.
L'attroupement s'écarte, lui faisant place
jusqu'aux panneaux. Ses jambes le portent vers
l'avant, entre deux haies de camarades. Il marche
et se retrouve à quelques centimètres
du tableau d'affichage, comprimé par ceux
qui arrivent derrière lui.
Lis.
Il cherche sa section.
B ! Où est la section B ?
6 eB, 5 eB. Ah,
voilà !
C'est la dernière section à
droite.
Abate. Altieri. Bart...
Il se met à parcourir du regard la liste de
haut en bas.
Un nom est écrit en rouge.
Il y a un redoublant.
A peu près en milieu de colonne. Vers les M,
N, O, P.
Ils font repiquer Pierini.
Moroni.
Il plisse les yeux et quand il les rouvre, autour
de lui tout est flou et mouvant.
Il relit le nom.
moroni pietro non admis en classe
supérieure
Il relit.
moroni pietro non admis en classe
supérieure
Tu sais pas lire ?
Il relit de nouveau.
m-o-r-o-n-i. moroni. Moroni. Mor... M...
Une voix résonne dans son cerveau. Tu
t'appelles comment, toi ?
(Hein, qu'est-ce qu'il y a ?)
Tu t'appelles comment ?
(Qui ? Moi... ? Je m'appelle...
Pietro. Moroni. Moroni Pietro.)
Et là, y a écrit en rouge Moroni
Pietro. Et juste à côté, en
rouge, en majuscules, gros comme une maison, non
admis en classe supérieure.
Alors son impression était la bonne.
Pourtant, il avait espéré que
ça serait cette habituelle impression de
merde qu'il a à chaque fois qu'on lui rend
une interro écrite, et qu'il est sûr
à quatre-vingt-dix-neuf pour cent que
ça a pas marché. Une impression
toujours fausse, parce qu'il sait bien que cet
infime un pour cent vaut bien plus que tout le
reste.
Les autres ! Regarde les autres.
Pierini federico admis en classe
supérieure
bacci andrea admis en classe supérieure
ronca stefano admis en classe supérieure
Il cherche du rouge sur les autres feuilles, mais
tout est bleu.
Je peux pas être le seul redoublant de
tout le bahut. Mademoiselle Palmieri m'avait dit
qu'ils me feraient passer. Que les choses
s'arrangeraient. Elle me l'avait prom...
(Non.)
Maintenant, il faut pas y penser.
Maintenant, il faut juste s'en aller.
Pourquoi ils ont fait passer Pierini, Ronca et
Bacci, et pas moi ?
Le voilà.
Le nud dans la gorge.
Une lampe témoin dans son esprit
l'avertit : Mon vieux Pietro, vaudrait
mieux que tu te barres vite fait, tu vas te mettre
à chialer. Et tu voudrais quand même
pas faire ça devant tout le monde,
hein ?
« Pietro ! Pietro !
Alors ? »
Il se retourne.
Gloria.
« Je passe ? »
Le visage de son amie pointe derrière
l'attroupement.
Pietro cherche Celani.
Bleu.
Comme tous les autres.
Il voudrait le lui dire, mais il n'y arrive pas.
Dans sa bouche, un drôle de goût. Du
cuivre. Acide. Il reprend son souffle et
déglutit.
Je vais vomir.
« Alors ? Je
passe ? »
Pietro fait signe que oui.
« Ouais, c'est génial ! Je
passe ! Je passe ! » hurle
Gloria et elle commence à embrasser ceux qui
sont autour d'elle.
Pourquoi elle fait tout ce
cinéma ?
« Et toi ? Et
toi ? »
Réponds-lui, allez, vas-y.
Il se sent mal. Il lui semble que des frelons
tentent d'entrer dans ses oreilles. Il a les jambes
molles et les joues en feu.
« Pietro !? Qu'est-ce que
t'as ? Pietro ! »
Rien. J'ai qu'ils me font redoubler,
voudrait-il lui répondre. Il s'appuie contre
le mur et lentement s'affaisse à terre.
Gloria se fraie un passage au milieu de la foule et
le rejoint.
« Pietro, qu'est-ce que t'as ? Tu te
sens mal ? » lui demande-t-elle et
elle regarde les panneaux.
« Ils t'ont pas adm... ?
- Non...
- Et les autres ?
- O... »
Et Pietro Moroni s'aperçoit qu'ils le fixent
tous et qu'ils sont tous contre lui, que lui, au
milieu, il est le bouffon, le mouton noir (rouge)
et que même Gloria est de l'autre
côté, avec les autres, et ça ne
compte pas, absolument pas, qu'elle le regarde avec
ces yeux de Bambi.
|