José Alvarez
Anna la nuit
Né en 1947, en Espagne, José Alvarez, créateur
des Editions du Regard, est spécialisé dans l'art,
les Arts décoratifs et l'architecture du XXe siècle.
Il a notamment participé à la rédaction du
Dictionnaire de l'art moderne et contemporain paru aux Editions
Hazan, est l'auteur de l'Art de vivre à Paris entre autres,
aux Editions Flammarion, et collabore régulièrement
à des revues d'art. Il a choisi de s'établir à
Paris.
1.
isaillé par
le vent, l'avion bascule, se rééquilibre avec peine
et, réacteurs poussés à fond, reprend de l'altitude.
Le deuxième atterrissage échoue.
Vue du hublot, féroce, la mer semble dévorer la piste.
Dans un silence de cathédrale, yeux clos, en totale communion,
les passagers implorent la clémence du ciel. Enfin, la troisième
tentative est la bonne.
Telle une balle de ping-pong, le Douglas rebondit plusieurs fois
sur le tarmac avant de se laisser glisser au rythme des sirènes,
sous les feux des gyrophares affolés.
Les passagers s'étreignent, geste de dévotion paroxystique.
A l'extérieur, la pluie martèle la carlingue, nous
ramenant à la vie.
Derrière la baie vitrée éclairée par
intermittence se pressent amis et familiers. Je reconnais Diana
et Patrick et suis frappé par le rictus qui balafre leur
sourire lorsqu'ils m'aperçoivent. Quel dur chemin parcouru
en si peu d'années a pu à ce point les transformer
? me dis-je en me dirigeant vers eux, luttant contre la pluie et
le vent.
" On a bien failli te perdre, toi aussi, bêtifie Patrick
en m'étreignant. Nous allons te raccompagner. Le temps est
exécrable et, d'ailleurs, ne vaut-il pas mieux que tu dormes
à la maison ?
- Je ne crois pas. Et puis, j'ai loué une voiture en attendant
de récupérer la nôtre au garage. "
La vérité est plus simple. Je veux être seul.
Le bruit est assourdissant. Les voix se perdent. J'écoute
sans entendre. Diana m'impressionne, si pâle, si froide, comme
égarée, assortie à la nuit tel un diamant au
doigt d'une morte. Patrick, chaleureux, est triste à l'idée
de me laisser rentrer seul à la maison, de ne pouvoir se
rendre plus utile encore. Dès notre première rencontre,
l'essentiel entre nous s'était tissé : une compréhension
totale assortie d'estime et d'affection.
Les plantes qui poussent en hauteur sont souvent les plus vulnérables,
Patrick souffrait ainsi d'un vacillement chronique de l'âme.
Dans ces moments de mélancolie, le gin lui redonnait des
forces. Il lui en fallait, des forces. Et de l'équation gin
= forces, et réciproquement, il avait depuis longtemps égaré
la formule. L'origine de son mal était des plus absurdes.
Il ne se résignait pas à renoncer à ce qu'il
n'avait pourtant jamais été. C'est un paradoxe couramment
partagé par ceux qui préfèrent baisser les
bras avant d'avoir atteint leur but afin, et grâce à
cette échappatoire, de s'épargner le bénéfice
du regret.
Jour après jour, incurvant son dos, ses épaules s'étaient
affaissées et les lignes creuses de son visage s'étaient
remplies, lui donnant une expression plus nonchalante, comme lointaine.
La beauté, la virilité qu'exaltait sa stature et pour
lesquelles Diana l'avait choisi, comme on le fait d'un étalon
ou d'un chiot dans une portée, l'avaient déserté.
Seuls subsistaient de cet équilibre parfait quelques éclats
fugaces. De plus en plus rares. Affleurait désormais le travail
de sape du désespoir.
Pour l'aristocrate anglaise à la perversité impérieuse,
éprise de chevaux et de jeunes hommes bien membrés,
cavalière avertie, versée dans la chasse au renard
et choyée par son père, Patrick n'était guère
plus qu'un viatique contre l'ennui. Après avoir été
cet amant adulé des femmes et désiré par Diana,
qui aimait à lui obéir ne fût-ce que pour avoir
le plaisir de mieux le dominer, Patrick n'essayait même plus
de donner le change. Il semblait ne plus rien attendre de la vie,
cultivant sans passion le désenchantement.
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