Premiers chapitres
Isabel Allende
Ines de mon âme

Née en 1942 au Pérou et d'origine chilienne, Isabel Allende est l'auteur d'une trilogie retraçant les aventures de deux adolescents : La cité des dieux sauvages (2002), Le royaume du dragon d'or (2004), et La forêt des pygmées (2006). Dans la même veine que Fille du destin (2000) et Portrait sépia (2001), Inès de mon âme dresse le portrait d'une femme hors du commun.

CHAPITRE PREMIER
Europe, 1500-1537

E SUIS Inés Suárez, habitante de la loyale ville de Santiago de la Nouvelle-Estrémadure, dans le Royaume du Chili, en l'an 1580 de Notre Seigneur. Je n'ai aucune certitude sur la date exacte de ma naissance, mais, si j'en crois ma mère, je suis née après la famine et la terrible pestilence qui ont ravagé l'Espagne lorsque Philippe le Beau est mort. Je ne pense pas que le décès du roi ait provoqué la peste, comme le disaient les gens en voyant passer le cortège funèbre qui, pendant des jours, a laissé flotter dans l'air une odeur d'amande amère, mais sait-on jamais. La reine Jeanne, encore jeune et belle, a parcouru la Castille pendant plus de deux ans, portant d'un côté et d'autre le catafalque, qu'elle ouvrait de temps en temps pour baiser les lèvres de son mari, dans l'espoir qu'il ressuscitât. Malgré les onguents de l'embaumeur, le Beau puait. Lorsque je suis venue au monde, la malheureuse reine, folle à lier, était recluse dans le palais de Tordesillas avec le cadavre de son consort ; ce qui veut dire que j'ai au moins soixante-dix hivers à mon actif et que je mourrai avant Noël. Je pourrais dire qu'une gitane, sur la rive du fleuve Jerte, a prophétisé la date de ma mort, mais ce serait l'une de ces impostures que l'on trouve souvent dans les livres et qui, étant imprimées, font figure de vérité. La gitane m'a seulement prédit une longue vie, ce qu'elles disent toutes pour une pièce de monnaie. C'est mon cœur étourdi qui m'annonce l'approche de la fin. J'ai toujours su que je mourrais vieille, paisiblement et dans mon lit, comme toutes les femmes de ma famille ; c'est pour cette raison que je n'ai pas hésité à affronter de nombreux dangers, vu que personne n'est expédié dans l'autre monde avant l'heure dite. " Toi, señoray, tu mourras bien vieille, comme ça ", me rassurait Catalina dans son affable castillan du Pérou, quand le galop de chevaux obstiné que je sentais dans ma poitrine me jetait à terre. J'ai oublié le nom quechua de Catalina et il est trop tard pour le lui demander - je l'ai enterrée dans la cour de ma maison il y a bien des années -, mais je suis absolument sûre de la précision et de la véracité de ses prophéties. Catalina est entrée à mon service dans l'antique cité du Cuzco, joyau des Incas, à l'époque de Francisco Pizarro, ce bâtard coléreux qui gardait les cochons en Espagne, à ce que disent les mauvaises langues, et qui a fini marquis gouverneur du Pérou, débordé par son ambition et de multiples trahisons. Ainsi vont les ironies en ce monde nouveau des Indes, que ne régissent point les lois de la tradition, et où tout est confusion : saints et pécheurs, blancs, noirs, mulâtres, indiens, métis, nobles et rustres. On peut se retrouver enchaîné, marqué au fer rouge et, le lendemain, d'un coup de revers, élevé par la fortune. J'ai vécu plus de quarante ans au Nouveau Monde et je ne me suis toujours pas habituée au désordre, bien que j'en aie moi-même tiré profit ; si j'étais restée dans mon village natal, je serais aujourd'hui une pauvre vieille, aveugle d'avoir réalisé tant de travaux de dentelle à la lueur d'une lampe à huile. Là-bas je serais l'Inés, la couturière de la rue du Viaduc. Ici, je suis doña Inés Suárez, dame très respectable, veuve de l'excellentissime gouverneur don Rodrigo de Quiroga, conquérante et fondatrice du Royaume du Chili.
Comme je l'ai dit, j'ai au moins soixante-dix ans, et pleinement vécus, mais mon âme et mon cœur, encore pris dans les fissures de la jeunesse, se demandent ce qui a bien pu arriver à ce corps. Lorsque je me regarde dans le miroir d'argent, le premier cadeau que Rodrigo m'ait fait lorsque nous nous sommes mariés, je ne reconnais pas cette grand-mère couronnée de cheveux blancs qui me regarde en retour. Qui est cette femme qui se moque de la véritable Inés ? Je l'examine de près dans l'espoir de trouver au fond du miroir la petite fille avec des nattes et les genoux couverts de croûtes que j'ai été autrefois, la jeune fille qui s'enfuyait dans les vergers pour faire l'amour en cachette, la femme mûre et passionnée qui dormait dans les bras de Rodrigo de Quiroga. Elles sont là, cachées, je le sais, mais je n'arrive pas à les distinguer. Je ne monte plus ma jument, je ne porte plus la cotte de mailles ni l'épée, mais ce n'est pas l'envie qui me manque - l'envie, j'en ai toujours eu à revendre -, c'est que mon corps me trahit. Je n'ai plus assez de forces, mes articulations me font souffrir, mes os sont glacés et ma vue est trouble. Sans ces lunettes d'écrivain que j'ai fait venir du Pérou, je ne pourrais écrire ces lignes. J'ai voulu accompagner Rodrigo - Dieu le garde en son sein sacré - dans son ultime bataille contre les Indiens mapuche, mais il ne me l'a pas permis. " Tu es bien vieille pour cela, Inés, m'a-t-il dit en riant. - Autant que toi ", lui ai-je répondu, encore que ce ne soit pas certain, car il avait quelques années de moins que moi. Nous pensions ne pas nous revoir, mais nous nous sommes dit adieu sans pleurer, sûrs de nous retrouver dans l'autre vie. Je savais depuis quelque temps que les jours de Rodrigo étaient comptés, bien qu'il ait fait son possible pour le cacher. Je ne l'ai jamais entendu se plaindre, il serrait les dents et endurait, seule la sueur froide sur son front trahissait la douleur. Il est parti vers le sud, fiévreux, émacié, souffrant d'un abcès purulent à la jambe que tous mes remèdes et prières n'avaient pu guérir ; il allait réaliser son vœu de mourir en soldat dans le vacarme du combat et non couché comme un vieillard entre les draps de son lit. Je voulais être là pour soutenir sa tête à l'instant ultime et le remercier de l'amour qu'il m'avait prodigué au cours de nos longues vies. " Regarde, Inés, m'a-t-il dit en montrant nos champs qui s'étendent jusqu'aux flancs de la cordillère, Dieu a mis tout cela et les âmes de centaines d'Indiens entre nos mains pour en prendre soin. Mon obligation est de combattre les sauvages de l'Araucanie, la tienne est de protéger l'hacienda et ceux qui nous ont été confiés. "
Sa véritable raison de partir seul était qu'il ne voulait pas me donner le triste spectacle de sa maladie, il préférait que l'on se souvînt de lui à cheval, à la tête de ses braves, combattant dans la région sacrée au sud du fleuve Bío-Bío, où les féroces troupes mapuche ont établi leur garnison. Il était dans son droit de capitaine, c'est pourquoi j'ai accepté ses ordres, comme l'épouse soumise que je n'ai jamais été. Ils l'ont emmené sur le champ de bataille dans un hamac, et là son gendre, Martín Ruiz de Gamboa, l'a amarré à son cheval, comme on l'avait fait pour le Cid Campéador, afin de terrifier l'ennemi par sa seule présence. Il s'est élancé à la tête de ses hommes comme un dément, défiant le danger, et mon nom sur ses lèvres, mais il n'a pas trouvé la mort sollicitée. On me l'a ramené, très malade, dans un palanquin de fortune ; le poison de la tumeur avait envahi son corps. Un autre homme aurait succombé depuis longtemps aux ravages de la maladie et à la fatigue de la guerre, mais Rodrigo était fort. " Je t'ai aimée dès l'instant où je t'ai vue et je t'aimerai pour toute l'éternité, Inés ", m'a-t-il dit dans son agonie, ajoutant qu'il voulait être enterré sans cérémonie, et que l'on offre trente messes pour le repos de son âme. J'ai vu la Mort, un peu brouillée, comme je vois les lettres sur ce papier, mais impossible à confondre. Alors je t'ai appelée, Isabel, pour que tu m'aides à l'habiller, car Rodrigo était trop orgueilleux pour montrer devant les servantes les dégâts infligés à son corps par la maladie. Il n'a permis qu'à toi, sa fille, et à moi, de lui mettre l'armure complète et ses bottes rivetées ; puis nous l'avons assis dans son fauteuil préféré, avec son heaume et son épée sur les genoux, pour qu'il reçoive les sacrements de l'Église et s'en aille dignement, comme il avait vécu. La Mort, qui était restée à côté de lui et attendait discrètement que nous ayons terminé de le préparer, l'a entouré de ses bras maternels, puis elle m'a fait un signe, afin que je m'approche pour recevoir le dernier souffle de mon mari. Je me suis penchée sur lui et je l'ai embrassé sur la bouche, un baiser d'amante. Il est mort dans cette maison, dans mes bras, par une chaude après-midi d'été.
Je n'ai pu respecter les instructions de Rodrigo d'être enterré sans cérémonie, parce qu'il était l'homme le plus aimé et le plus respecté du Chili. Toute la ville de Santiago est venue le pleurer, et des autres villes du royaume sont arrivées d'innombrables manifestations de chagrin. Des années plus tôt, la population était sortie dans les rues pour fêter avec des fleurs et des salves d'arquebuses sa nomina-tion de gouverneur. Nous lui avons donné une sépulture, avec les honneurs mérités, en l'église Notre-Dame-de-la-Merci que lui et moi avions fait ériger pour la gloire de la Très Sainte Vierge, où, bientôt, reposeront aussi mes os. J'ai légué assez d'argent aux religieux de l'ordre de la Merci pour dire une messe chaque semaine pendant trois cents ans pour le repos de l'âme du noble hidalgo don Rodrigo de Quiroga, valeureux soldat d'Espagne, pionnier, conquérant et deux fois gouverneur du Royaume du Chili, chevalier de l'ordre de Saint-Jacques-de-l'Epée, mon mari. Ces mois sans lui m'ont semblé une éternité.
Je ne dois pas commencer par la fin ; si je raconte les faits de ma vie sans rigueur ni plan, je me perdrai en chemin ; une chronique doit suivre l'ordre naturel des événements, bien que la mémoire soit un fouillis dépourvu de logique. J'écris la nuit, sur la table de travail de Rodrigo, enveloppée dans sa couverture d'alpaga. Sur moi veille le quatrième Baltasar, arrière-petit-fils du chien venu avec moi au Chili et qui m'a accompagnée pendant quatorze ans. Le premier Baltasar est mort en 1553, l'année où Valdivia a été tué, mais il m'a laissé ses descendants, tous énormes, avec des pattes maladroites, le poil dur. Cette maison est froide malgré les tapis, les rideaux, les tapisseries et les braseros que les domestiques alimentent de charbons ardents. Tu te plains souvent, Isabel, de ce qu'on ne peut respirer chez moi de la chaleur qu'il y fait ; ce doit être que le froid n'est pas dans l'air mais en moi. Si je peux noter mes souvenirs et mes pensées avec de l'encre et du papier, c'est grâce à l'homme d'Eglise González de Marmolejo, qui a pris le temps, entre ses tâches d'évangélisation des sauvages et de consolation des chrétiens, de m'apprendre à lire. Il était alors chapelain, mais il est devenu le premier évêque du Chili ainsi que l'homme le plus riche de ce royaume, comme je le raconterai plus loin. Il est mort sans rien emporter dans la tombe, mais il a laissé la trace de ses bonnes actions, qui lui ont valu l'amour de ses ouailles. Finalement, on ne possède que ce qu'on a donné, comme disait Rodrigo, le plus généreux des hommes.
Commençons par le commencement, par mes premiers souvenirs. Je suis née à Plasencia, dans le nord de l'Estrémadure, ville-frontière, guerrière et religieuse. La maison de mon grand-père, où j'ai vécu mon enfance, se trouvait à un jet de pierre de la cathédrale, qu'on appelait affectueusement La Vieja, " La Vieille ", bien qu'elle ne datât que du XIVe siècle. J'ai grandi à l'ombre de son étrange tour couverte d'écailles taillées. Je n'ai jamais revu l'épaisse muraille qui protège la ville, l'esplanade de la Grand-Place, ses ruelles sombres, les petits palais de pierre et les galeries aux arcades, ni non plus la petite cour de mon grand-père où vivent toujours les petits-enfants de ma sœur aînée. Mon grand-père, artisan ébéniste de profession, appartenait à la confrérie de la Vera Cruz, la " Vraie Croix ", honneur qui le plaçait bien au-dessus de sa condition sociale. Etablie dans le plus ancien couvent de la ville, cette confrérie dirige les processions de Pâques. Mon grand-père, vêtu de la robe violette, avec la cordelette jaune et les gants blancs, était l'un de ceux qui portaient la Sainte Croix. Il y avait des taches de sang sur sa tunique, du sang des coups de fouet qu'il se donnait pour partager la souffrance du Christ sur son chemin vers le Golgotha. Pendant la Semaine sainte, on gardait les volets de la maison fermés pour expulser la lumière du soleil, on jeûnait et on parlait tout bas ; la vie se réduisait à des prières, des soupirs, des confessions et des sacrifices. Un Vendredi saint, ma sœur Asunción, qui avait alors onze ans, s'est réveillée avec les stigmates du Christ, d'horribles plaies ouvertes dans les paumes de ses mains, et les yeux blancs tournés vers le ciel. Ma mère l'a ramenée au monde avec une paire de claques, elle l'a soignée avec des applications de toile d'araignée sur les mains et un régime sévère de tisanes de camomille. Asunción est restée enfermée à la maison jusqu'à ce que ses blessures soient cicatrisées, et ma mère nous a interdit de mentionner la chose, car elle n'avait aucune envie qu'on promenât sa fille d'église en église comme un phénomène de foire. Asunción n'était pas la seule stigmatisée de la région : chaque année, pendant la Semaine sainte, une fillette ou une autre souffrait de symptômes semblables, elle lévitait, exhalait des parfums de rose, ou il lui naissait des ailes, et aussitôt elle devenait la cible de l'enthousiasme des croyants. Pour autant que je me souvienne, toutes ont fini religieuses dans un couvent, sauf Asunción, qui grâce à la précaution de ma mère et au silence de la famille s'est remise du miracle sans conséquences, s'est mariée et a eu plusieurs enfants, parmi eux ma nièce Constanza, qui apparaît plus loin dans ce récit.
Je me souviens des processions parce que c'est à l'une d'elles que j'ai connu Juan, l'homme qui allait devenir mon premier mari. C'était en 1526, l'année du mariage de notre empereur Charles Quint avec sa belle cousine Isabelle de Portugal, qu'il devait aimer toute sa vie, l'année où Soliman le Magnifique a pénétré avec ses troupes turques jusqu'au cœur même de l'Europe, menaçant la Chrétienté. Les rumeurs des cruautés des musulmans terrorisaient la population, et il nous semblait déjà voir ces hordes démoniaques devant les remparts de Plasencia. Cette année-là, la ferveur religieuse, attisée par la peur, a atteint la démence. Je participais à la procession, étourdie par le jeûne, la fumée des bougies, l'odeur de sang et d'encens, la clameur des prières, les gémissements des flagellés et, somnolente, je marchais derrière ma famille. Au milieu de la foule d'encapuchonnés et de pénitents j'ai distingué tout de suite Juan. Il aurait été impossible de ne pas le voir, il avait une paume de plus que les autres et sa tête dépassait au-dessus de la foule. Il avait des épaules de guerrier, de sombres cheveux bouclés, le nez romain et des yeux de chat qui m'ont rendu mon regard avec curiosité. " Qui c'est, celui-là ? ", ai-je demandé à ma mère, mais pour toute réponse j'ai reçu un coup de coude et l'ordre impératif de baisser les yeux. Je n'avais pas de fiancé, parce que mon grand-père avait décidé que je resterais célibataire afin de prendre soin de lui en sa vieillesse, pour me punir d'être née à la place du petit-fils qu'il souhaitait. N'ayant pas les moyens de payer deux dots, il avait résolu qu'Asunción aurait plus de chances que moi de faire une alliance convenable, car elle possédait cette beauté pâle et opulente que les hommes préfèrent, et de plus était obéissante ; moi, au contraire, j'étais un sac d'os et de muscles, et, de surcroît, têtue comme une mule. Je ressemblais à ma mère et à ma défunte grand-mère, qu'on ne pouvait donner comme modèles de douceur. On disait alors que mes meilleurs atouts étaient mes yeux sombres et ma chevelure de jeune pouliche, mais on pouvait dire la même chose de la moitié des filles d'Espagne. Ce qui est vrai, c'est que j'étais très habile de mes mains ; à Plasencia et dans ses environs, personne ne cousait et brodait avec autant de prolixité que moi. Grâce à ce métier, j'ai contribué dès l'âge de huit ans à l'entretien de ma famille et j'ai peu à peu économisé pour constituer la dot que mon grand-père n'avait pas l'intention de m'offrir ; j'avais décidé de me trouver un mari, parce que je préférais batailler avec des enfants plutôt que d'accepter l'avenir qui m'attendait avec mon grincheux de grand-père. Ce jour-là de la Semaine sainte, au lieu d'obéir à ma mère, j'ai relevé ma mantille et souri à l'inconnu. Ainsi ont commencé mes amours avec Juan, originaire de Málaga. Au début, mon grand-père s'y est opposé et notre foyer s'est transformé en maison de fous ; les insultes et les assiettes volaient, les claquements de portes ont fendu un mur et s'il n'y avait eu ma mère, qui se mettait entre nous, mon grand-père et moi nous nous serions entre-tués. Je lui ai mené une telle guerre qu'à la fin, par lassitude, il a cédé. Je ne sais pas ce que Juan a vu en moi, mais peu importe, le fait est que nous avons décidé de nous marier au bout d'un an, le temps qu'il trouve du travail et que j'accroisse ma maigre dot.
Juan était l'un de ces hommes beaux et joyeux auxquels aucune femme ne résiste au début ; mais toutes regrettent ensuite qu'une autre ne les ait pas pris, parce qu'ils sont la cause de beaucoup de souffrance. Il ne se donnait pas la peine d'être séducteur, il ne s'en donnait d'ailleurs aucune autre, parce que sa présence de joli garçon suffisait à exciter les femmes ; dès quatorze ans, âge auquel il avait commencé à exploiter ses charmes, il avait vécu à leurs crochets. Il disait en riant qu'il avait perdu le compte des hommes à qui leurs femmes avaient fait porter des cornes par sa faute et de toutes les fois où, couvert de savon, il avait échappé à un mari jaloux. " Mais tout ça, c'est terminé maintenant que je suis avec toi, ma vie ", ajoutait-il pour me rassurer, tandis que du coin de l'œil il épiait ma sœur. Sa prestance et sa sympathie lui gagnaient aussi l'estime des hommes ; c'était un bon buveur et un joueur, il possédait un répertoire infini d'histoires osées et de projets fantastiques pour gagner de l'argent facilement. J'ai bientôt compris que son esprit, toujours insatisfait, restait fixé sur l'horizon et sur le lendemain. Comme tant d'autres à cette époque, il se nourrissait des histoires fabuleuses du Nouveau Monde, où les plus grands trésors et les plus grands honneurs se trouvaient à la portée des valeureux qui n'hésitaient pas à prendre des risques. Il se croyait destiné à de grands exploits, comme Christophe Colomb, qui avait pris la mer avec son courage pour seul capital et découvert l'autre moitié du monde, ou Fernand Cortez, qui avait obtenu la perle la plus précieuse de l'empire espagnol, le Mexique.
" On dit que tout est découvert dans ces parties du monde, argumentais-je dans l'espoir de le dissuader.
- Quelle ignorante tu es, femme ! Il reste à conquérir bien plus que ce qui a été conquis. A partir de Panamá vers le sud, c'est une terre vierge et elle contient plus de riches-ses que celles de Soliman. "
Ses projets me terrifiaient parce qu'ils signifiaient que nous devrions nous séparer. De plus, j'avais appris de la bouche de mon grand-père, qui à son tour le savait par les commentaires entendus dans les tavernes, que les Aztèques du Mexique faisaient des sacrifices humains. Des files longues d'une lieue se formaient, des milliers et des milliers de malheureux captifs attendaient leur tour pour gravir les degrés des temples, où les prêtres - des épouvantails hirsutes, couverts d'une croûte de sang sec et dégoulinants de sang frais - leur arrachaient le cœur avec un couteau d'obsidienne. Les corps roulaient sur les marches au bas desquelles s'amoncelaient des tas de chair en décomposition. La ville était fondée sur un lac de sang ; les charognards, repus de chair humaine, étaient si lourds qu'ils ne pouvaient voler, et les rats carnivores atteignaient la taille de chiens de berger. Aucun Espagnol n'ignorait ces faits, mais cela n'effrayait pas Juan.
Tandis que je brodais et cousais de l'aube jusqu'au milieu de la nuit, économisant pour nous marier, Juan passait ses journées dans les tavernes et sur les places, séduisant aussi bien les damoiselles que les prostituées, amusant les clients et rêvant de s'embarquer pour les Indes, seule destination possible pour un homme de son envergure, affirmait-il. Il disparaissait parfois pendant des semaines, voire des mois, et revenait sans donner d'explication. Où allait-il ? Il ne l'a jamais dit, mais, comme il parlait tellement de traverser la mer, les gens se moquaient de lui et m'appelaient " la fiancée des Indes ". J'ai supporté ses vagabondages avec plus de patience qu'il n'est recommandé, parce que ma pensée était aveuglée et mon corps sur des charbons ardents, comme cela m'arrive toujours en amour. Juan me faisait rire, il m'amusait avec des chansons et des vers picaresques, il m'attendrissait par des baisers. Il lui suffisait de me toucher pour transformer mes pleurs en soupirs et ma colère en désir. Que l'amour est complaisant, qui pardonne tout ! Je n'ai pas oublié notre première étreinte, cachés dans un sous-bois. C'était l'été et la terre palpitait, tiède, fertile, avec un parfum de laurier. Nous sommes sortis séparément de Plasencia, pour ne pas prêter le flanc aux commérages, et nous avons descendu la colline, laissant derrière nous la cité entourée de murailles. Nous nous sommes retrouvés à la rivière et, nous tenant par la main, nous avons couru vers les fourrés, où nous avons cherché un endroit éloigné du chemin. Juan a rassemblé des feuilles pour faire un nid, il a ôté son pourpoint pour que je m'assoie dessus, puis, sans aucune hâte, m'a appris les rituels du plaisir. Nous avions emporté des olives, du pain et une bouteille de vin que j'avais volée à mon grand-père et que nous avons bue à gorgées espiègles de la bouche de l'autre. Baisers, vin, rire, la chaleur qui montait de la terre et nous, amoureux. Il m'a retiré mon corsage, ma chemise, et il a léché mes seins en disant qu'ils étaient comme des pêches, mûres et douces, mais je les aurais plutôt comparés à des prunes dures. Et il a continué à m'explorer avec sa langue jusqu'à ce que je croie mourir de plaisir et d'amour. Je me souviens qu'il s'est allongé sur le dos, sur le tapis de feuilles, et m'a fait le chevaucher, nue, humide de sueur et de désir, parce qu'il voulait que j'impose mon rythme à notre danse. Ainsi, peu à peu et comme en jouant, sans peur ni douleur, j'ai mis fin à ma virginité. Dans un moment d'extase, j'ai levé les yeux vers la voûte verte de la forêt et plus haut, vers le ciel ardent de l'été, et j'ai longuement crié, de simple et pure joie.

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