Premiers chapitres
Isabel Allende
La forêt des pygmées

Née en 1942 au Pérou et d'origine chilienne, Isabel Allende est l'auteur de Fille du destin (2000), Portrait sépia (2001) ou Zorro (2005), tous parus chez Grasset. Après La cité des dieux sauvages (2002) et Le royaume du dragon d'or (2004), Isabel Allende achève sa trilogie avec La forêt des pygmées.
CHAPITRE 1
La devineresse du marché


ur un ordre du guide, Michael Mushaha, la caravane d'éléphants s'arrêta. La chaleur de la mi-journée commençait à être suffocante. Les bêtes de l'immense réserve naturelle se reposaient. La vie s'interrompait pendant quelques heures, la terre africaine devenait un enfer de lave ardente, et même les hyènes et les vautours cherchaient l'ombre. Alexander Cold et Nadia Santos montaient un mâle capricieux du nom de Kobi. L'animal s'était pris d'affection pour Nadia, car au cours de ces journées, pour communiquer avec lui, elle avait fait l'effort d'apprendre les bases de la langue des éléphants. Pendant leurs longues promenades, elle lui parlait de son pays, le Brésil, une terre lointaine où il n'y avait pas de créatures aussi imposantes que lui, hormis quelques antiques bêtes fabuleuses cachées dans le cœur impénétrable des montagnes d'Amérique. Kobi appréciait Nadia autant qu'il exécrait Alexander, et il ne perdait pas une occasion d'exprimer ces deux sentiments.
Les cinq tonnes de muscles et de graisse de Kobi firent halte sous des arbres couverts de poussière, dans une petite oasis alimentée par une mare couleur thé au lait. Alexander avait mis au point une techni-que très personnelle pour dégringoler de trois mètres de haut sans trop se meurtrir, car au bout de cinq jours de safari il n'avait toujours pas obtenu la collabora-tion de l'animal. Il ne s'aperçut pas que Kobi s'était placé de telle manière qu'en sautant il atterrirait dans la mare, où il s'enfonça jusqu'aux genoux. Boroba, le petit singe noir de Nadia, bondit sur lui. Essayant de s'en débarrasser, Alexander perdit l'équilibre et tomba assis. Il lâcha un juron entre ses dents, se secoua pour se dégager de Boroba et se releva péni-blement, aveuglé, ses lunettes dégoulinantes d'eau sale. Il cherchait un coin propre sur son tee-shirt pour les nettoyer lorsqu'il reçut un coup de trompe dans le dos, qui le précipita à plat ventre. Kobi attendit qu'il se fût relevé, puis il fit demi-tour, mit son monumen-tal arrière-train en position et lâcha une bruyante flatulence au visage du garçon. Un chœur d'éclats de rire des autres membres de l'expédition accueillit cette bonne blague.
Nadia n'était pas pressée de descendre, préférant attendre que Kobi l'aidât à retrouver la terre ferme avec dignité. Elle posa le pied sur le genou qu'il lui présenta, s'appuya sur sa trompe et arriva au sol avec la légèreté d'une danseuse. L'éléphant n'avait de ces attentions avec personne d'autre, pas même avec Michael Mushaha, pour lequel il avait du respect, mais aucune affection. C'était une bête qui avait des principes dénués de toute ambiguïté. Promener des touristes sur son dos - un travail comme un autre pour lequel il était rémunéré par une excellente nourriture et des bains de boue - était une chose, faire des tours de cirque pour une poignée de cacahouètes en était une autre, très différente. Il aimait les cacahouètes, il ne pouvait le nier, mais tourmenter des personnes comme Alexander lui procurait davantage de plaisir. Pourquoi ne lui revenait-il pas ? Il ne savait trop, c'était quelque chose d'instinctif. Ça l'irritait qu'il fût toujours auprès de Nadia. Il y avait treize animaux dans le troupeau, mais il fallait justement qu'il monte avec la jeune fille ; s'immiscer de la sorte entre Nadia et lui était fort peu délicat de sa part. Ne se rendait-il pas compte qu'ils avaient besoin d'intimité pour bavarder ? Un bon coup de trompe et un peu de vent fétide de temps en temps étaient le moins que méritait ce garçon. Quand Nadia posa le pied sur la terre ferme et le remercia en lui plantant un baiser sur la trompe, Kobi poussa un long soufflement. Cette jeune fille avait de belles manières, jamais elle ne l'humiliait en lui offrant des cacahouètes.
" Cet éléphant est amoureux de Nadia ", se moqua Kate Cold.
Boroba n'aimait pas la tournure qu'avait prise la relation de Kobi avec sa maîtresse. Il observait, assez inquiet. L'intérêt de Nadia pour la langue des pachydermes pouvait avoir de fâcheuses conséquences pour lui. N'aurait-elle pas l'intention de changer de mascotte ? Peut-être le moment était-il venu de feindre d'être malade pour recouvrer toute l'attention de sa maîtresse, mais il craignait qu'elle ne le laissât au campement, ce qui le priverait des extraordinaires promenades dans la réserve. C'était sa seule chance de voir les animaux sauvages et, de plus, il ne voulait pas perdre de vue son rival. Il s'installa sur l'épaule de Nadia, affirmant ses droits, et de là menaça l'éléphant de son poing.
" Et ce singe est jaloux ", ajouta Kate.
Partageant le même toit que lui depuis près de deux ans, la vieille journaliste avait l'habitude des change-ments d'humeur de Boroba. Cela revenait à avoir un petit homme velu dans son appartement. Il en avait été ainsi dès le tout premier jour, car Nadia n'avait accepté d'aller vivre et étudier chez elle, à New York, qu'à condition d'emmener Boroba. Jamais ils ne se séparaient. Ils étaient tellement collés l'un à l'autre qu'ils avaient obtenu une autorisation spéciale pour qu'il pût aller à l'école avec elle. C'était le seul singe, dans l'histoire du système éducatif de la ville, qui assistait régulièrement aux cours. Kate n'aurait pas été étonnée qu'il sût lire. Elle faisait des cauchemars dans lesquels Boroba, assis sur le sofa avec des lunettes sur le nez et un verre de brandy à la main, lisait la rubrique économique du journal.

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