Premiers chapitres
Isabel Allende
Le royaume du Dragon d'or


Fille de la grande bourgeoisie catholique chilienne, née à Lima le 10 octobre 1942. Exilée au Venezuela, elle y commence sa carrière de romancière, puis divorce, et épouse peu après un avocat américain qui l'entraîne en Californie où elle vit aujourd'hui.. Elle est l'auteur de nombreux romans dont Fille du destin, Portrait Sépia et un livre de souvenir sur le Chili Mon pays réinventé. Le Royaume du dragon d'or est dans la même veine que La Cité des Dieux sauvages.
La Vallée des Yétis

ENSING, le moine bouddhiste, et son disciple, le prince Dil Bahadur, escaladaient depuis des jours les hauts sommets au nord de l'Himalaya, la région des glaces éternelles où seuls, au cours de l'histoire, ont posé le pied quelques lamas. Aucun des deux ne comptait les heures, car le temps n'avait que peu d'intérêt à leurs yeux. Le calendrier est une invention humaine, sur le plan spirituel, le temps n'existe pas, avait enseigné le maître à son élève.
Pour eux, l'important était la traversée, que le plus jeune réalisait pour la première fois. Le moine se rappelait l'avoir faite dans une vie antérieure, mais ces souvenirs étaient quelque peu confus. Ils se guidaient d'après les indications d'un parchemin et s'orientaient d'après les étoiles, sur un terrain où même en été régnaient des conditions très dures. De plusieurs degrés sous zéro, la température n'était supportable que deux mois par an, lorsque ne soufflaient pas de funestes tempêtes.
Même sous des cieux dégagés, le froid était intense. Ils portaient des tuniques en laine et de rêches manteaux en peau de yack. Leurs pieds étaient chaussés de bottes en cuir du même animal, le poil tourné vers l'intérieur, l'extérieur imperméabilisé avec de la graisse. Ils prêtaient attention à chaque pas, car une glissade sur la glace pouvait les faire dévaler sur des centaines de mètres jusqu'au fond des précipices qui, tels des coups de hache de Dieu, entaillaient la montagne.
Sur un ciel d'un bleu intense se détachaient les lumineuses cimes enneigées des montagnes sur lesquelles les voyageurs avançaient sans hâte, car à cette altitude l'oxygène était rare. Ils se reposaient fréquemment pour permettre à leurs poumons de s'habituer. Ils avaient mal dans la poitrine, aux oreilles et à la tête, souffraient de nausées et de fatigue, mais aucun des deux ne parlait de ces faiblesses du corps ; ils se contentaient de contrôler leur respiration, afin de tirer le maximum de profit de chaque bouffée d'air.
Ils allaient à la recherche de ces plantes rares qui ne poussent que dans la vallée glacée des Yétis, indispensables à la préparation de lotions et d'onguents médicinaux. S'ils survivaient aux dangers du voyage, ils pourraient se considérer comme des initiés, car leur caractère se tremperait comme l'acier. La volonté et le courage étaient bien des fois mis à l'épreuve au cours de cette expédition. Le disciple aurait besoin de ces deux vertus, volonté et courage, pour mener à bien la tâche à laquelle le prédestinait cette vie. C'est pourquoi son nom était Dil Bahadur, qui signifie " Cœur vaillant " dans la langue du Royaume interdit. Le voyage dans la Vallée des Yétis était l'une des dernières étapes du solide entraînement que le prince recevait depuis douze ans.
Le jeune homme ignorait la véritable raison de ce voyage, pourtant plus importante que les plantes curatives ou l'initiation qui lui permettrait d'accéder au rang de lama supérieur. Son maître ne pouvait la lui révéler, de même qu'il ne pouvait lui parler de bien d'autres choses. Son rôle était de guider le prince à chaque étape de son long apprentissage ; il devait fortifier son corps et son caractère, cultiver son mental et soumettre la qualité de son esprit à de multiples épreuves. Dil Bahadur découvrirait plus tard le motif de ce voyage dans la Vallée des Yétis, lorsqu'il se trouverait devant la fantastique statue du Dragon d'or.

Tensing et Dil Bahadur portaient sur le dos des ballots qui, outre les céréales et le beurre de yack indispensables à leur subsistance, contenaient leurs pelisses. Autour de leur taille étaient enroulées des cordes en poil de yack qui leur servaient à escalader, et ils tenaient à la main un bâton long et résistant, sorte de perche qu'ils utilisaient pour s'appuyer, pour se défendre au cas où ils seraient attaqués, et monter une tente improvisée pour la nuit. Ils l'employaient aussi pour sonder la profondeur et la fermeté du terrain avant de poser le pied dans ces endroits où la plupart du temps, d'après leur expérience, la neige fraîche recouvrait des trous profonds. Fréquemment, ils se trouvaient devant des crevasses qui, s'ils ne pouvaient les franchir d'un bond, les obligeaient à faire de longs détours. Parfois, pour éviter des heures de marche, ils plaçaient la perche d'un bord à l'autre du précipice et, une fois certains qu'elle était fermement appuyée aux deux extrémités, ils posaient hardiment le pied dessus et sautaient de l'autre côté, jamais plus d'un pas, car les chances de dégringoler dans le vide étaient grandes. Ils le faisaient sans y penser, l'esprit vide, confiants dans l'habileté de leurs corps, dans leur instinct et leur bonne fortune, car ils en auraient été incapables s'ils s'étaient attardés à mesurer leurs mouvements. Lorsque la crevasse était plus large que la longueur de la perche, ils assuraient une corde à un rocher élevé, puis l'un d'eux attachait l'autre extrémité à sa taille, prenait son élan et sautait, oscillant tel un pendule, jusqu'à atteindre l'autre versant. Le jeune disciple, doté d'une grande résistance et de courage face au danger, hésitait toujours au moment d'utiliser l'une de ces méthodes.
Ils étaient arrivés devant l'un de ces précipices et le lama cherchait l'endroit le plus propice pour traverser. Le jeune homme ferma brièvement les yeux et fit une prière.
" As-tu peur de mourir, Dil Bahadur ? demanda Tensing en souriant.
- Non, honorable maître. L'heure de ma mort est écrite dans mon destin depuis avant ma naissance. Je mourrai lorsque j'aurai achevé mon travail dans cette réincarnation et que mon esprit sera prêt à s'envoler ; mais j'ai peur de me briser les os et de rester vivant tout en bas, répliqua le jeune homme en montrant l'impressionnant précipice qui s'ouvrait à ses pieds.
- Sans doute serait-ce un inconvénient... concéda le lama de bonne humeur. Si tu ouvres ton esprit et ton cœur, cela te paraîtra plus facile, ajouta-t-il.
- Que feriez-vous si je tombais dans le ravin ?
- Le moment venu, peut-être devrai-je y songer. Pour l'instant, mes pensées sont distraites par autre chose.
- Puis-je savoir par quoi, maître ?
- Par la beauté du paysage, répliqua-t-il en montrant la chaîne sans fin des montagnes, la blancheur immaculée de la neige, le ciel resplendissant.
- On dirait un paysage lunaire, observa le jeune homme.
- Peut-être... Sur quelle partie de la lune es-tu allé, Dil Bahadur ? demanda le lama en dissimulant un autre sourire.
- Je ne suis pas encore allé si loin, maître ; mais c'est ainsi que je l'imagine.
- Sur la lune, le ciel est noir et il n'y a pas de montagnes comme celles-ci. Il n'y a pas de neige non plus, tout n'est que roche et poussière couleur de cendre.
- Peut-être un jour pourrai-je faire un voyage astral sur la lune, comme mon honorable maître, concéda le disciple.
- Peut-être... "
Après que le lama eut assuré la perche, tous deux ôtèrent leur tunique et leur manteau, qui les empêchaient de se mouvoir avec aisance, et ils firent quatre paquets de leurs effets. Le lama avait la carrure d'un athlète. Son dos et ses bras n'étaient que muscles, son cou avait l'épaisseur de la cuisse d'un homme de taille normale et ses jambes l'aspect de troncs d'arbre. Ce formidable corps de guerrier contrastait de façon singulière avec son visage serein, ses yeux doux et sa bouche délicate, presque féminine, toujours souriante. Tensing ramassa un à un les paquets, prit de l'élan en tournant le bras comme une aile de moulin, et les lança de l'autre côté du ravin.



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