Isabel Allende
Portrait sépia
roman
Traduit de l'espagnol par Claude de Frayssinet

 

Isabel Allende, journaliste et romancière chilienne, née à Lima en 1942, vit aujourd'hui en Californie. Elle est l'auteur de nombreux livres, traduits dans le monde entier.

 

 
e suis venue au monde un mardi d'automne de l'année 1880, dans la maison de mes grands-parents maternels, à San Francisco. Tandis que dans cette maison en bois labyrinthique ma mère haletait ventre en l'air, avec le cœur vaillant et le corps au désespoir pour me trouver une sortie, dans la rue grouillait la vie sauvage du quartier chinois avec ses odeurs tenaces de cuisine exotique, son torrent assourdissant de dialectes vociférés, sa foule infinie d'abeilles humaines allant et venant d'un pas pressé. Je suis née à l'aube, mais à Chinatown les horloges n'obéissent à aucune règle, tout commence à cette heure matinale : le marché, la circulation des charrettes et les aboiements tristes des chiens dans leurs cages qui attendent le couteau du cuisinier. J'ai appris les détails de ma naissance assez tard dans ma vie, mais il aurait été encore pire de ne les avoir jamais découverts, ils auraient pu s'égarer pour toujours dans les méandres de l'oubli. Il y a tant de secrets dans ma famille que je n'aurai peut-être pas suffisamment de temps pour tous les élucider : la vérité est fugace, comme lavée par des torrents de pluie. Mes grands-parents maternels m'accueillirent avec émotion - bien que j'aie été, selon plusieurs témoins, un bébé horrible - et me posèrent sur la poitrine de ma mère, où je suis restée blottie quelques minutes, les seules que j'ai passées avec elle. Puis mon oncle Lucky a soufflé sur mon visage pour me transmettre sa chance. L'intention était généreuse et la méthode infaillible, car au moins pendant les trente premières années de mon existence, tout s'est bien passé pour moi. Mais, attention, pas de précipitation. Cette histoire est longue et commence bien avant ma naissance, il faut de la patience pour la raconter et davantage de patience encore pour l'écouter. Si vous perdez le fil en chemin, ne désespérez pas car vous êtes sûr de le retrouver quelques pages plus loin. Comme il faut bien démarrer avec une date, arrêtons-nous à l'année 1862 et disons, au hasard, que l'histoire débute avec un meuble aux proportions invraisemblables.
Le lit de Paulina del Valle fut commandé à Florence, un an après le couronnement de Victor Emmanuel, alors que dans le nouveau Royaume d'Italie vibrait encore l'écho des balles de Garibaldi. Il traversa la mer en pièces détachées dans un transatlantique génois, débarqua à New York au milieu d'une grève sanglante et fut transporté sur l'un des vapeurs de la compagnie maritime de mes grands-parents paternels, les Rodríguez de Santa Cruz, Chiliens résidant aux Etats-Unis. Le capitaine John Sommers fut chargé de réceptionner les caisses marquées d'un unique mot en italien : naïades. Ce robuste marin anglais, dont il ne reste qu'un portrait pâli et un coffre en cuir, usé par les innombrables traversées en mer et rempli de curieux manuscrits, était mon arrière-grand-père. Je l'ai appris il y a peu, lorsque mon passé a commencé à s'éclaircir, après de longues années de mystère. Je n'ai pas connu le capitaine John Sommers, père d'Eliza Sommers, ma grand-mère maternelle, mais j'ai hérité de lui une certaine vocation de vagabonde. C'est sur cet homme de la mer, fait d'horizon et de sel, qu'est retombée la tâche d'acheminer le lit florentin, dans la cale de son bateau, jusqu'à l'autre côté du continent américain. Il lui fallut contourner le blocus yankee et les attaques des Confédérés, atteindre les limites australes de l'Atlantique, traverser les eaux traîtresses du détroit de Magellan, pénétrer dans l'océan Pacifique, s'arrêter brièvement dans plusieurs ports sud-américains, puis mettre le cap vers le nord de la Californie, l'ancienne terre de l'or. Il avait l'ordre strict d'ouvrir les caisses sur le quai de San Francisco, de surveiller le charpentier de bord pendant que ce dernier assemblait les pièces comme dans un puzzle, de veiller à ce qu'il n'ébrèche pas les décors sculptés, de poser le matelas et le couvre-lit de brocart rouge vif, de monter l'engin sur une charrette et de le transporter lentement vers le centre de la ville. Le cocher devait faire deux fois le tour de la Place de l'Union, puis encore deux autres fois en agitant une clochette sous le balcon de la concubine de mon grand-père, avant de l'emmener vers sa destination finale, la maison de Paulina del Valle. Il devait réaliser cette prouesse en pleine Guerre Civile, alors que les armées des Yankees et des Confédérés se massacraient au sud du pays et que personne n'avait le cœur à la plaisanterie et aux clochettes. John Sommers donna des instructions en pestant, parce que durant les mois de navigation ce lit avait fini par symboliser tout ce qu'il détestait dans son travail : les caprices de sa patronne, Paulina del Valle. En voyant le lit sur la charrette il poussa un soupir et décida que ce serait la dernière chose qu'il ferait pour elle, cela faisait douze ans qu'il travaillait sous ses ordres et sa patience était à bout. Le meuble existe toujours, intact, c'est un lourd dinosaure en bois polychrome. A la tête du lit trône le dieu Neptune entouré de vagues écumeuses et de créatures sous-marines en bas-relief, tandis qu'à ses pieds jouent dauphins et sirènes. En l'espace de quelques heures la moitié de la ville de San Francisco put apprécier ce lit olympique, mais la bien-aimée de mon grand-père, à qui le spectacle était dédié, se cacha pendant que la charrette passait et repassait, accompagnée de tintements de cloche.
- Mon triomphe a été de courte durée, me confessa Paulina bien des années plus tard, quand j'insistais pour photographier le lit et connaître les détails. La plaisanterie s'est retournée contre moi. J'ai cru qu'on allait se moquer de Feliciano, mais c'est de moi qu'on s'est moqué. J'ai mal jugé les gens. Qui aurait imaginé une telle hypocrisie ! A cette époque, San Francisco était un repaire de politiciens corrompus, de bandits et de femmes de mauvaise vie.
- Le défi ne leur a pas plu, suggérai-je.
- Non. On attend de nous, les femmes, que nous préservions la réputation de nos maris, aussi vils soient-ils.
- Votre mari n'était pas quelqu'un de vil, réfutai-je.
- Non, mais il faisait des bêtises. Ceci étant, je ne regrette pas ce lit fantastique, j'y ai dormi pendant quarante ans.
- Qu'a fait votre mari lorsqu'il s'est vu découvert ?
- Il a dit que pendant que le pays était à feu et à sang, engagé dans une Guerre Civile, moi j'achetais des meubles dignes de Caligula. Et il a tout nié, bien entendu. Il suffit de deux doigts de jugeote pour savoir qu'il ne faut jamais reconnaître une infidélité, même si on est pris la main dans le sac.
- Vous le dites par expérience personnelle ?
- Malheureusement non, Aurora ! répliqua Paulina del Valle sans hésitation.
Sur la première photographie que j'ai prise d'elle, lorsque j'avais treize ans, Paulina apparaît dans son lit mythologique, appuyée sur des coussins en satin brodé, avec une chemise de nuit en dentelle et un demi-kilo de bijoux sur elle. C'est ainsi que je l'ai vue bien des fois, et c'est ainsi que j'aurais aimé la veiller après sa mort, mais elle souhaitait aller dans la tombe vêtue du triste habit des Carmélites et que des messes chantées fussent données pour le repos de son âme pendant plusieurs années. « J'ai assez fait de scandale, le moment est venu de baisser la tête », expliqua-t-elle avant de se plonger dans la mélancolie hivernale de ses dernières années. Voyant que sa fin était proche, elle prit peur. Elle exila le lit dans le grenier et fit installer à sa place un sommier en bois avec un matelas en crin de cheval, pour mourir sans luxe, après une vie de dissipation, pour voir si saint Pierre faisait table rase sur le livre de ses péchés, comme elle disait. Cependant, elle n'avait pas peur au point de se débarrasser de tous ses biens matériels, et jusqu'au dernier soupir elle garda entre ses mains les rênes de son empire financier, à l'époque fort réduit. Il ne restait plus grand-chose du courage de sa jeunesse, ma grand-mère en oublia même son ironie, mais elle créa sa propre légende, et ni le matelas en crin ni l'habit de Carmélite ne parviendraient à l'entamer. Le lit florentin, qu'elle se plut à promener dans les rues principales pour provoquer son mari, fut un de ses moments de gloire. A cette époque, la famille vivait à San Francisco sous un nouveau patronyme - Cross - parce que les Américains ne pouvaient pas prononcer le nom sonore de Rodríguez de Santa Cruz y del Valle, ce qui est dommage, parce que ce nom a des résonances qui datent de l'Inquisition. Ils venaient de déménager dans le quartier de Nob Hill, où ils se firent construire une demeure insensée, une des plus opulentes de la ville, un vrai délire conçu par plusieurs architectes rivaux sitôt engagés, sitôt renvoyés. La famille n'avait pas fait fortune pendant la fièvre de l'or de 1849, comme le prétendait Feliciano, mais grâce à l'extraordinaire instinct commercial de sa femme, qui avait eu l'idée de transporter des produits frais du Chili jusqu'en Californie, installés sur un lit de glace antarctique. A cette époque agitée, une pêche coûtait une once d'or, et elle avait su profiter de ces circonstances. L'affaire prospéra et ils finirent par posséder une flotte de bateaux naviguant entre Valparaiso et San Francisco qui, la première année, revenaient à vide, mais que l'on chargeait par la suite avec de la farine de Californie. Ainsi acculèrent-ils à la ruine des agriculteurs chiliens, y compris le père de Paulina, le redouté Agustín del Valle, dont le blé pourrit dans les entrepôts faute de pouvoir concurrencer la blanche farine des Yankees. Il fut pris d'une telle rage que son foie pourrit lui aussi. Quand la fièvre de l'or retomba, des milliers et des milliers d'aventuriers retournèrent chez eux, plus pauvres qu'ils n'en étaient partis, ayant perdu leur santé et leur âme à la recherche d'un rêve. Paulina et Feliciano, eux, firent fortune. Ils atteignirent les plus hautes sphères de la société de San Francisco, malgré l'obstacle presque insurmontable de leur accent espagnol. Elle marmonnait avant de s'avouer vaincue et de retourner au Chili : « En Californie, il n'y a que des nouveaux riches et des canailles ; notre arbre généalogique, lui, remonte aux Croisades. » Cependant, les titres de noblesse et les comptes en banque ne suffirent pas à leur ouvrir toutes les portes, le caractère sympathique de Feliciano, qui se fit des amis parmi les hommes les plus puissants de la ville, y fut pour beaucoup. En revanche, on supportait assez difficilement sa femme, hautaine, mauvaise langue, irrévérencieuse et sans scrupules. Disons-le, Paulina inspirait de prime abord ce mélange de fascination et de crainte que l'on ressent devant un iguane ; en la connaissant mieux, on découvrait sa veine sentimentale. En 1862, elle lança son mari dans l'entreprise commerciale des chemins de fer transcontinentaux qui assit définitivement leur fortune. Je ne comprends pas d'où cette femme tirait un tel flair pour les affaires. Elle venait d'une famille de propriétaires terriens chiliens à l'esprit étroit et peu éclairé. Elle avait grandi entre les quatre murs de la maison paternelle de Valparaiso, occupée à réciter son chapelet et à broder parce que, selon son père, l'ignorance garantissait la soumission des femmes et des pauvres. Elle possédait quelques vagues rudiments d'écriture et d'arithmétique, n'avait pas lu un seul livre de sa vie et additionnait avec les doigts - elle ne soustrayait jamais -, mais tout ce qu'elle touchait se transformait en argent. Si elle n'était pas morte avec toute la splendeur d'une impératrice, c'était à cause de ses fils et autres membres de la famille qui étaient des paniers percés. Dans ces années-là, on construisait la ligne de chemin de fer qui devait relier l'est et l'ouest des Etats-Unis. Alors que tout le monde achetait des actions des deux compagnies et misait pour savoir laquelle poserait les rails le plus vite, elle, indifférente à cette course frivole, déploya une carte sur la table de la salle à manger et étudia avec une patience de topographe le futur tracé de la ligne et les endroits où l'eau se trouvait en abondance. Bien avant que les pauvres travailleurs chinois ne plantent le dernier clou pour réunir les rails de la voie ferrée à Promontory, Utah, et que la première locomotrice ne traverse le continent avec son bruit de ferraille, sa fumée volcanique et son hurlement d'apocalypse, elle réussit à convaincre son mari d'acheter des terres dans les endroits marqués sur sa carte par des croix faites à l'encre rouge.
- C'est là que les villages seront construits, parce qu'il y a de l'eau, et dans chacun d'eux nous aurons un magasin, expliqua-t-elle.
- Cela représente beaucoup d'argent, s'exclama Feliciano effrayé.
- Demande un prêt, les banques sont là pour ça. Pourquoi risquer notre argent si nous pouvons disposer de celui des autres ? répliqua Paulina, comme toujours dans ces cas-là.
Ils en étaient là, négociant avec les banques et achetant des terrains dans la zone de cette ligne qui traversait le pays, lorsque éclata l'affaire de la concubine. Il s'agissait d'une actrice appelée Amanda Lowell, une Ecossaise appétissante, à la chair laiteuse, avec des yeux épinard et un goût de pêche, selon ceux qui avaient succombé à ses charmes. Elle chantait et dansait mal, mais avec éclat, elle jouait dans des comédies de quatre sous et animait les fêtes des magnats. Elle possédait un boa originaire de Panama, long, gros et paisible, à l'aspect repoussant, qui s'enroulait autour de son corps lors de ses danses exotiques. Un caractère en or, jusqu'à la fameuse nuit où Amanda se présenta avec un diadème de plumes dans les cheveux, et où l'animal, confondant le couvre-chef avec un perroquet distrait, fut sur le point d'étrangler sa maîtresse en cherchant à l'avaler. La belle Lowell était loin d'être une de ces nombreuses « colombes souillées » de la vie galante californienne, c'était une courtisane de haut vol, ses faveurs ne se gagnaient pas seulement avec de l'argent, mais avec des bonnes manières et de la séduction. Grâce à la générosité de ses protecteurs elle vivait confortablement, et elle disposait de moyens qui lui permettaient d'aider une bande d'artistes sans talent. Elle était condamnée à mourir pauvre car elle dépensait l'équivalent du budget d'un Etat et donnait le reste. Dans la fleur de l'âge, avec son port gracieux et sa rousse crinière de lionne, elle faisait sensation dans la rue, mais son goût du scandale avait eu des conséquences sur son destin : dans un mouvement d'humeur elle pouvait détruire une réputation. Pour Feliciano, ce risque était un excitant de plus, il avait une âme de corsaire et l'idée de jouer avec le feu le séduisit autant que les superbes fesses de la Lowell. Il l'installa dans un appartement en plein centre, mais jamais il ne se présentait en public à ses côtés, parce qu'il connaissait trop bien le caractère de son épouse, qui lors d'une crise de jalousie avait tailladé à coups de ciseaux tous ses pantalons et toutes ses vestes et les avait jetés devant la porte de son bureau. Pour un homme aussi élégant, qui commandait ses costumes au tailleur du prince Albert à Londres, cela avait été un coup mortel.



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