Hervé Algalarrondo
L'archer du pont de l'Alma
Hervé Algalarrondo est journaliste au Nouvel Observateur. Il est,
par ailleurs, l'auteur de plusieurs essais littéraires - dont le
dernier Les derniers jours de Roland B., a connu un vrai succès
auprès des lecteurs et de la critique.
I
Bobos
out
a commencé par la naissance d'un tic. A trente-cinq ans,
c'était plutôt in-congru ! Un tic apparaît généralement
à l'adolescence : il donne au corps qu'il habite le sentiment
d'être un compagnon de tou-jours. Or, la veille encore, rien
ne laissait présager qu'un soir de janvier, allongé
sur le canapé anthracite du salon, plongé dans la
lecture d'un magazine scientifique, je serais surpris en train de
sucer mon pouce.
Drôle d'histoire ! D'autant que le regard posé sur
moi était celui de mon fils, Jérôme, huit ans
: " Ouah ! Papa suce son pouce ! " Un môme en butte
à d'incessantes remarques parce que son index et son majeur
droits se réfugiaient régulièrement dans sa
bouche ne pouvait que saluer l'événement. Il délaissa
ses Lego pour venir s'asseoir sur le canapé : " Tu viendras
avec moi chez l'orthodontiste la prochaine fois ? " La perspective
de partager cette corvée avec son papa le ravissait. Clara,
la maman, qui corrigeait des copies d'espagnol sur la table haute,
manifesta moins d'enthousiasme : " Qu'est-ce qui te prend ?
"
Je m'attardai sur ce pouce frondeur. De profil, il présentait
l'allure d'un ergot : son articulation était bloquée.
Dès que je le délaissais du regard, ou que je ne lui
intimais plus l'ordre de se tenir tranquille, il réintégrait
ma bouche. Le manège lassa vite Cla-ra : " C'est grotesque
! " laissa-t-elle tomber, avant de ranger ses copies, l'air
excédé. Collé à moi, Jérôme
ne contribuait pas à détendre l'atmosphère
: " Ça évite de se ronger les ongles, maman "...
Las de focaliser l'attention, je me retirai dans la salle de bains.
Comment expliquer la rébellion d'une composante de mon corps
jusque-là docile ? De quel dérèglement ce doigt
incontrôlable était-il l'indice ? Je cherchai dans
l'image que me renvoyait une glace la trace d'un début de
métamorphose. Extérieurement, je présentais
la même apparence. Des cheveux bruns courts et bouclés,
des yeux bleus pigmentés de jaune, un nez étroit,
une bouche asymétrique : la lèvre inférieure
aussi dodue que la lèvre supérieure était fine.
Retrouver mon pouce planté au milieu me contraria au plus
haut point. J'enfermai ma main dans une chaussette, ficelant maladroitement
l'ensemble de mon bras valide au moyen d'un lacet. Jérôme
dormait depuis plusieurs années avec un tel appareillage.
Je n'avais jamais perçu son côté barbare : ce
soir-là, j'eus l'impression de procéder à une
amputation.
Le lendemain matin, comment enlever le pansement ? Mon pouce persistait
dans sa dissidence. Je dus aller travailler ainsi entravé.
Une vilaine blessure m'obligeait à garder la main bandée
: l'explication que je servis à mes collègues ne brillait
pas par son imagination. Heureusement, l'incapacité frappait
mon bras gauche, et ne gênait pas mes activités de
dénicheur de friches industrielles de la petite couronne.
Je conservai cette prothèse plusieurs se-maines. Une cure
de longue durée s'imposa après que des tentatives
de l'enlever se furent soldées par des revers cuisants. Durant
cette période, l'attitude de Clara devint pesante. Evoquer
devant elle, même sur un ton badin, mes doigts ligaturés
la faisait sortir de ses gonds. Je m'efforçais de les dissimuler
mais ils dressaient dans notre couple une sorte de mur. Jérôme
prenait l'affaire avec davantage de philosophie : " Moi, ça
fait huit ans que ça dure... "
*
* *
Je procédai au démoulage dans un RER qui m'emmenait
aux Ulis. Les transports en commun offrent l'anonymat requis pour
ce genre d'opérations. A nouveau, mon pouce filait doux.
Nul mouvement réflexe ne l'entraînait plus vers ma
bouche. Sa longue immobilisation l'avait enkylosé, mais une
petite gymnastique lui redonna vite sa souplesse naturelle. Avoir
maté le rebelle, fût-ce par un remède artisanal,
me soulagea : mon doigt avait l'air penaud d'un enfant qui a une
bêtise à se faire pardonner.
La trêve fut de courte durée. Non que mon pouce récidivât.
Le nouvel incident affecta mes paumes. Pendant trente-cinq ans,
elles avaient brillé par leur discrétion, mais un
matin, alors que j'arrivais à mon bureau, elles se rappelèrent
à mon souvenir. Voilà que je tendais à mes
collègues des mains en sueur. J'avais beau les essuyer entre
chaque poignée sur les cuisses de mon pantalon, rien n'y
faisait : j'offrais à la ronde des nageoires suintantes.
A ma grande honte : le contact des mains moites m'avait toujours
répugné.
Toucher devint une épreuve. En présence d'un homme
ou d'une femme, d'un hiérar-que ou d'un subalterne, de mystérieuses
glandes lacrymales imprégnaient la face interne de mes mains
de fines gouttelettes, dont le débit s'accélérait
quand mon bras se tendait. Bien vite, je mimai mes poignées
de main, me bornant à les ébaucher, à la sur-prise
de mes interlocuteurs, réduits à étrein-dre
le vide.
De retour chez moi, une nouvelle surprise m'attendait : mes paumes
n'étaient pas la seule partie de mon corps à s'être
anormalement épanchée. Ma chemise était trempée,
des auréoles couronnaient les aisselles. Cela aurait pu me
rassurer : la sudation de chaque individu varie avec l'âge,
mais ma conviction était faite : mon corps faisait à
nouveau des siennes.
Le lendemain, je couvris mes purulences de gants de peau. Sucer
mon pouce m'avait contraint à bander une main, les deux étaient
désormais neutralisées. Autant le premier épisode
m'avait intrigué, autant le deuxième m'alarma. Quel
serait le prochain dérapage de mon corps ? Me sentir à
sa merci m'angoissait. Depuis toujours, je me flattais de contrôler
la longue carcasse dont j'avais hérité. Cela n'allait
pas sans une certaine rigidité dans la démarche, une
réelle gauche-rie dans mes gestes, mais je ne détestais
rien tant que l'avachissement. L'émancipation de mon corps
me prenait à contre-pied.
L'incompréhension de Clara accentuait mon malaise. Blonde,
petite mais musclée - le contraire de moi -, adepte de toutes
les variétés de sports, de toutes les formes de danse,
elle aurait dû comprendre qu'il prenne des fantaisies à
mon corps. Pourtant, elle refusait de faire l'amour si je restais
ganté, décelant dans l'accoutrement une forme de fétichisme.
" Consulte un psy ", répétait-elle, quand
la seule médecine efficace était le temps. N'avait-il
pas triomphé de mon pouce frondeur ?
*
* *
Mon pronostic se révéla exact. Quelques semaines plus
tard, l'ablation de mes gants se déroula sans incident. Hélas,
ma fébrilité nouvelle s'investit dans le tabac. Jusque-là,
ma consommation n'excédait pas trois à quatre cigarettes
par mois. Deux paquets par jour devinrent la norme. D'abord fâché
d'être précipité dans la catégorie des
fumeurs impénitents, je l'acceptai vite. Au moins mes paumes
me laissaient-elles en paix ! Mes collègues s'étonnèrent
un temps de ma conversion : mon combat persévérant
pour la création de bureaux non-fumeurs n'annonçait
pas ce ralliement au camp des pollueurs. La surprise passée,
chacun s'habitua à me voir une clope au bec.
C'était trop beau pour durer, cet exutoire tranquille. Un
dimanche, dans les vapeurs confuses d'un après-déjeuner
copieux, un ami m'offrit une brune. Ce parfum d'une France révolue
fit envie au consommateur de blondes que j'étais devenu.
Mon ami appro-cha son briquet, sans parvenir à allumer la
cigarette. Surpris, il se pencha pour mieux présenter la
flamme. Sans davantage de résultat. La cigarette demeurait
rétive. " Mais tu souffles ! " Il ne m'apprenait
rien ! Mes tentatives pour aspirer restaient infructueu-ses. Incontinente,
ma bouche soufflait. Je plaisantai : " Dès que j'ouvre
la bouche, mes poumons se vident. Comme si j'étais trop plein
d'air. " Trop plein d'air ! Mon ami sourit : il m'avait toujours
considéré comme un aimable plaisantin. Moi, je ne
riais pas ! Incapable d'allumer une cigarette !
Le lendemain matin, le souvenir de cette incapacité nouvelle
me réveilla. Un paquet trônait sur la table de nuit.
Mes mains s'en saisirent. Encore un jour plein d'air ! Dès
que mes lèvres entraient en contact avec le filtre, une soufflerie
interne se mettait en marche, dont l'intensité variait avec
la proximité de la flamme. Je m'affolai : les précédentes
alertes n'avaient touché que mes mains, des appendices ;
cette fois, une fonction vitale était altérée.
Mon corps m'avait-il déclaré la guerre ? La prostration
me gagna. De la journée, je ne desserrai pas les dents. Dans
l'après-midi, l'idée me vint que mon infirmité
portait peut-être sur le seul fait d'allumer des cigarettes,
non sur l'acte de fumer. Négligemment, je dérobai
une blonde mentholée qui se consu-mait dans un cendrier.
Fumer m'était inter-dit.
*
* *
Mon corps, décidément, vivait sa vie. Sa propension
à l'autonomie m'avait souvent intrigué. Malgré
mes efforts pour le maîtriser, il m'avait fréquemment
trahi. Par exemple, au moment d'aborder une passante. La décision
était prise, le cap mis sur l'élue, et soudain mes
jambes flageolaient, ma poitrine se comprimait, et je pivotais ou
passais mon chemin sans proférer un mot. Ma carcasse refusait
de se plier à mon choix, il est vrai généralement
mal assuré. Quand, par extraordinaire, la jonction se faisait,
seul un infâme bredouillage sortait de ma bouche, compromettant
dès l'abord le succès de l'entreprise.
Parfois, au contraire, mon corps avait pal-lié mes défaillances.
Un examinateur agressif m'avait décontenancé au moment
de passer mon permis de conduire. En bon automate, mon corps avait
pris le relais, exécutant les ordres aboyés par le
copilote. A gauche ! Passez la quatrième ! Garez-vous entre
ces deux voitures ! Mes bras et mes jambes obtempéraient,
alors que mon cerveau se désintéressait de l'enjeu.
Mon corps avait obtenu le permis.
D'autres fois, il avait pris des initiatives que je n'avais reprises
à mon compte qu'in extremis. Au début de mon exploration
des environs de Paris, Clara enseignait l'espagnol dans un collège
d'Aulnay-sous-Bois. A plusieurs reprises, nous nous étions
croisés dans des bus presque vides. Sa fragi-lité
m'avait tout de suite ému : pas encore à cette époque
une sportive émérite, elle semblait frêle dans
son imperméable beige au col relevé. Un accrochage
avec une voiture avait permis au dialogue de s'établir. Un
commun sentiment d'exil nous avait rapprochés dans ces communes
à la fois si proches et si éloignées de la
capitale.
Qui avait proposé de dîner ensemble ? Comment Clara,
si timide, en était-elle venue à m'inviter dans son
studio ? Je ne me sou-venais que de ma panique le jour venu. Clara
n'allait pas rester une simple complice : nous nous apprêtions
à faire route ensemble. Et pourtant, j'aurais été
incapable de préciser la forme de sa bouche, ou le volume
de ses seins, toutes précisions topographiques nullement
indifférentes chez les dames. J'avais l'impression d'honorer
a blind date, un rendez-vous aveugle.
Aucune de ses rondeurs n'avait échappé à mes
mains. Elles s'étaient retrouvées en terrain balisé
quand elles s'étaient glissées sous son chemisier.
Jusqu'ici, ces facéties de mon corps avaient été
occasionnelles. Elles scintillaient éparses dans mon souvenir.
Mon corps avait décidé de se manifester plus continûment.
Fallait-il le redouter ? Depuis le début de sa dissidence,
j'oscillais entre la curiosité et la peur. Sentir un étranger
en moi me désarçonnait. Mais mon corps était-il
un étranger ?
|